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L?être et le paraître
Dans toute l?île Maurice, ce mardi soir, les lumières ? diyas ou ampoules électriques multicolores ? trônent sur les maisons, les cours, les arbres. L?ambiance est à la fête et des gâteaux spéciaux distribués à tous les voisins. Mardi également : les églises affichent complet. C?est la fête de la Toussaint et le lendemain, la fête des Morts. Les cimetières sont remplis et les tombes nettoyées et refleuries.
On se bouscule à l?entrée des cimetières. Vendredi : c?est l?Eid et la fin du ramadan. Les musulmans se retrouvent pour fêter en famille. C?est le moment de partage et d?échange en famille.
Les Mauriciens appartenant aux trois grandes familles religieuses ont donc exprimé publiquement, en une semaine, des signes de leur foi. « Le Mauricien est profondément religieux : c?est une observation confirmée par des enquêtes », constat de l?anthropologue et prêtre catholique Alain Romaine. D?où vient cette religiosité ?
« Nous entendons souvent dire autour de nous que nous sommes un peuple de croyants, que nous sommes tous des êtres religieux. Il semblerait donc qu?il n?y a point d?athées ni d?agnostiques à Maurice ! », avance Bernard, ancien séminariste catholique et étudiant en sciences sociales en vacances à Maurice.
Selon Khalil Elahee, chargé de cours à l?université de Maurice et participant régulier lors des débats sur la place de l?Islam à Maurice, le Mauricien est effectivement religieux : « Ce qui nous rassemble, c?est une idée qu?il y a un Dieu, le Créateur. » Ce que confirme le pandit Ved Gopee, membre du Conseil des religion. Il donne comme exemple « le fait que, par exemple, Cavadee, Pâques, Eid ou le Maha Shivaratree sont fêtées avec ferveur », avant d?ajouter que « nous sommes un des rares pays au monde où l?attachement aux religions et aux fêtes religieuses dure malgré le développement ».
Lieux de culte remplis, processions publiques suivies par un grand nombre de fidèles, périodes de jeûne et de recueillement fréquentes? La liste des manifestations religieuses est longue et illustre une certaine vitalité de la pratique religieuse chez nous. Les étrangers de passage chez nous soulignent fréquemment cette appartenance religieuse de nos compatriotes, voire la dévotion qui anime notre peuple.
Cependant, l?on pourrait se demander si cette religiosité n?est pas que de façade ? Si elle n?est pas que superficielle ?
« Si l?on gratte un peu, l?on constate que le Mauricien se disant croyant ne sait souvent rien ni des fondements même de sa religion, ni de la signification des rites qu?il pratique », jugement lapidaire de l?étudiant en sciences sociales Bernard.Les propos de Bernard font écho à ceux d?autres interlocuteurs.
Et cela, de toutes les confessions. Tous expriment un certain regret que, comme le dit Uttam Bissoondoyal, « aucune étude sérieuse n?a été menée jusqu?ici pour suivre l?évolution de la pratique religieuse et des modes de vie des Mauriciens ».
L?abbé Alain Romaine, anthropologue, va plus loin et déplore la « confusion chez certains qui prennent la parole en public : ils ne possèdent pas ou ne maîtrisent pas assez les outils conceptuels pour bien appréhender la réalité. De ce fait, ils n?arrivent pas à distinguer le fait religieux de la religion elle-même ».
Comment s?exprime la religiosité du Mauricien ? Pour nos compatriotes, le fait religieux se retrouve d?abord dans une opposition visible-invisible, forces naturelles-surnaturelles? D?où la nécessité de pratiquer dans un cadre bien balisé, qui rassure : les rites. « Les hindous passent leur temps dans le recueillement : carême du Doorga Pooja, Govinden, Maha Shivaratree. Les musulmans suivent une ou deux périodes de jeûne de 30 jours dans la même année.
Le carême des chrétiens dure 40 jours », explique ainsi le pandit Ved Gopee.
Pour l?abbé Romaine, la religion n?est que le cadre institutionnel qui organise les éléments liés à la « foi » - d?où un sens d?appartenance, une identité commune et une impression de diversité religieuse de par le fait d?appartenir à une religion.
La pratique des rites rassure, car elle permet, selon Alain Romaine, la communication avec le monde de Dieu.
De plus, ajoute-t-il, les rites sécurisent le pratiquant, car ils s?inscrivent dans un espace (lieu), dans le temps (à des moments précis) et dans le gestuel (avec le corps) précis et définis. Et cela se retrouve chez toutes les religions.
« Le Mauricien croyant et pratiquant est satisfait des rites, même s?il ne comprend souvent pas tout ce qui se passe », constat précis de l?abbé Romaine, pour qui toutes les religions présentes à Maurice ont en leur sein un nombre important de fidèles de ce type.
Cette pratique des rites traduit, selon Alain Romaine, une soif spirituelle de communiquer vers la transcendance. Mais, la raison la plus pragmatique est, avancent nos interlocuteurs, une certaine perte de repères face à un monde de plus en plus sécularisé. Ce que l?anthropologue résume en la décomposition de la religion pour donner naissance à un « bricolage religieux », un attachement aux signes d?expression de sa foi.
Les fêtes sont ainsi, estime le pandit Ved Gopee, l?occasion de consolider sa foi et de l?affirmer en compagnie d?autres coreligionnaires. D?où l?importance de rendre « publique » toute cérémonie religieuse se passant en communauté.
La pratique religieuse serait-elle, chez le Mauricien, une manière de décliner son appartenance à un groupe, à une ethnie ? Un moyen identitaire ?
Si, estime Bernard, qui cite le fait qu?en région rurale, de nombreux créoles se définissent comme chrétiens.
Ce qui rejoint l?observation d?Uttam Bissoondoyal à l?effet qu?avant « on parlait de hindi speaking pour identifier un groupe. Maintenant, on parle de religion ».
Bernard rappelle que, de plus en plus, afficher publiquement la pratique de ses rites est un moyen, pour le Mauricien, d?afficher son identité : la religion, estime le doctorant en sciences sociales, remplace aujourd?hui la communauté. D?où la difficulté, selon lui, pour les « religions traditionnelles » d?accepter la présence des Églises évangéliques, qui cut across les communautés pour leur recrutement.
« Ce repli identitaire », selon Bernard, rejoint notre conception en un Dieu qui nous permet d?exister en tant que personne, avec tout le bagage identitaire que cela sous-entend.
Notre compatriote serait-il alors quelqu?un ne pratiquant qu?une religion de façade ? À cette question, nos interlocuteurs soulignent le fait que le fidèle « fait les choses par habitude, souvent sans savoir de quoi il en est ».
Et de citer le fait que peu de fidèles savent la signification ou le sens des prières en sanskrit, par exemple. « mais cela n?empêche pas que l?on passe son temps dans le recueillement », ajoute le pandit Ved Gopee.
Selon Alain Romaine, les Mauriciens des trois grandes religions partagent un fond religieux commun : « Nu ena enn Bondie ». Mais, comme le rappelle Ved Gopee, si le Mauricien ne fait pas preuve d?une vraie connaissance de sa religion, il se montre également « assez renfermé sur la pratique de ses concitoyens d?autres religions ». Et d?affirmer que, par exemple, pour les trois fêtes de cette semaine, chacun est demeuré dans sa religion, sans vraiment chercher à savoir ce que faisait son concitoyen d?une autre religion.
Comment expliquer cet attachement du Mauricien au fait religieux ? À un certain nombre de rites et de pratiques religieuses ?
D?après l?abbé Alain Romaine, deux « raisons fondamentales » sont derrière cette appartenance religieuse : d?abord, le fait que nous sommes un peuple de déracinés ; puis, une certaine précarité de la vie.
Pour l?anthropologue Romaine, le Mauricien est un produit du déracinement, de l?exil et, en tant que tel, « il a une très courte histoire ». D?où la nostalgie « d?un paradis perdu ». Alain Romaine estime qu?historiquement, parmi les émigrés, « le fait religieux est l?élément qui demeure ».
Ce premier point se retrouve également dans l?analyse de Khalil Elahee, chargé de cours à l?université de Maurice : « Cette ferveur religieuse prend sa source dans le peuplement de Maurice, où la religion a toujours eu une importance. »
Deuxième raison : la précarité de la vie. Selon l?abbé Romaine, fruit du déracinement, le Mauricien « est né à partir d?une matrice de souffrance », car, estime-t-il, nos aïeux colons, coolies et esclaves ont tous souffert dans l?île. Et pour lui, l?avenir sera toujours meilleur, comme la terre promise de la réligion. Ces deux éléments donnent au Mauricien sa conscience religieuse que « les vagues ou tsunamis de la modernité arrivent difficilement à altérer ».
Et face à une sécularisation de plus en plus évidente de notre société, où l?on tente d?écarter de plus en plus le religieux de notre vie, l?anthropologue Romaine estime que « l?on voit la religion sourcer ailleurs ».
<I>La pratique religieuse serait- elle, chez le Mauricien, une manière de décliner son appartenance à un groupe ? </I>
Le Mauricien serait, avance-t-il, de plus en plus en perte de repères et gère mal de se retrouver dans un monde où, de plus en plus, l?individu devient la référence et non plus la société. Le fait de se retrouver en communauté pour prier et célébrer ensemble, explique Romaine, rassure le Mauricien.
Ce repli sur une « religion » de façade est également, estime Alain Romaine, la conséquence d?un système éducatif qui « ne nous initie pas à nous poser des questions ». Poser des questions ne fait pas partie, selon lui, de la démarche naturelle du Mauricien, d?où l?absence de réflexion critique chez lui.
L?immaturité religieuse du Mauricien se traduit également par le fait que, souvent, chez certains, les événements religieux sont pris en charge par les politiques. Ce que déplore Uttam Bissoondoyal, qui fustige « une trop grande proximité entre les religieux, la religion et la politique » à Maurice.
Cette prise en otage des politiques est due au fait, selon Bernard, que les fidèles ne connaissent pas assez leur religion ? d?où la possibilité offerte aux politiciens d?agir comme les gourous des sectes et de tout détourner à leur profit.
Le Mauricien serait-il un religieux de façade ? Selon Alain Romaine, le Mauricien, « c?est l?innocent. Il remplit tout à fait le schéma de la psychologie de l?innocence. S?il lui arrive quelque chose, c?est toujours parce que quelqu?un lui veut du mal ». D?où son recours, si la religion officielle ou institutionnelle ne « marche » pas, le recours à « la religion de la nuit ».
Le Mauricien est peut-être un croyant qui ne connaît pas vraiment sa religion comme il le devrait. Mais force est de constater qu?il a un mérite : il demeure attaché à des pratiques religieuses qui paraissent avoir fait leur temps dans d?autres pays.
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