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L?« Aapravasi Ghat »ou la saga des immigrants

17 juillet 2005, 00:00

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Pendant que les dirigeants de l?Aapravasi Ghat Trust Fund défendent leurs dossiers auprès de la direction culturelle de l?Unesco afin que ce site figure sur la liste du patrimoine universel, ils offrent aux Mauri-ciens à l?occasion de se familiariser avec le contenu des documents présentés, avec l?état des recherches archéologiques en cours à la Place de l?immigration, au Trou-Fanfaron, et avec les progrès réalisés dans la progression des travaux sur ce site.

Ainsi, la Maison de l?Alliance Française, à Bell-Village, accueillera du 20 au 30 juillet 2005, une exposition de panneaux retraçant l?histoire de l?Aapra-vasi Ghat et des différentes générations de travailleurs immigrés, venant principalement de l?Inde, que ce site a vu défiler et surtout gravir le rude escalier en pierre leur donnant accès au territoire mauricien.

Les Mauriciens sont tous descendants d?immigrants, l?île n?ayant pas de population indigène à l?arrivée des premiers colons hollandais et français. L?Aapravasi (coolie) Ghat et la Place de l?immigration (gare routière du Nord) rendent plus particulièrement hommage au demi-million de laboureurs recrutés en Inde, pendant près d?un siècle (1829-1925) pour venir travailler sous contrat à Maurice et aider au développement des plantations de cannes à sucre.

La moitié d?entre eux choisit de rentrer dans leur pays natal à la fin de leur contrat et les autres de s?établir définitivement ici. L?institut Mahatma-Gandhi conserve pieusement tous les documents ayant trait aux différentes arrivées de groupes de laboureurs indiens, y compris la photographie de chaque nouvel arrivant à qui était attribué un numéro de référence.

Les conditions de transport par bateau de ces immigrants, la façon dont ils étaient traités à leur arrivée, leur affectation aux différents établissements sucriers de l?île, la dureté de la tâche qui les attendait et que venaient alourdir, au début, les corvées dominicales, le manque de soins médicaux, l?absence de système éducatif, les abus d?une force policière et d?une magistrature trop souvent acquises a priori à la cause du patronat sucrier, firent que pendant les premières décennies, qui suivirent le début de cette immigration indienne, le sort de ces immigrés n?était guère meilleur que celui réservé aux esclaves, avant leur émancipation, le 1er février 1835.

Le travail presque héroïque de ces laboureurs indiens

Cela est d?autant plus cruel que la venue de ces laboureurs indiens sauve de la ruine l?industrie sucrière mauricienne en quête de main d??uvre pour faire face aux conséquences de l?abolition de l?esclavage. Cette industrie fut, à l?époque et notamment dans les années 1920, une des plus florissantes au monde.

Elle doit, en grande partie, sa prospérité et sa compétitivité au travail assidu, discret, tenace, presque héroïque, de ces générations de laboureurs indiens, hommes, femmes et enfants confondus, qui ont, par tous les temps, avant même le lever du soleil, accepté de prendre la pioche et la serpe, pour assurer, année après année, la transformation d?une centaine de milliers d?hectares plantés en cannes en centaines de milliers de tonnes de sucre, bon pour l?exportation.

Si l?industrie sucrière est l?épine dorsale de l?île Maurice, la m?lle épinière qui la traverse s?est abondamment nourrie de celle de chacun de ces laboureurs indiens immigrés et de leurs descendants. Une mention spéciale doit être faite ici des protecteurs des immigrants, qui s?efforcèrent d?améliorer leurs conditions d?existence. Pas question non plus d?oublier le travail de sensibilisation d?Adolphe de Plevitz, efforts secondés par le gouverneur Gordon et qui nous valut la Commission Royale Frère et Williamson (1872).

Le site de l?Aapravasi Ghat est rehaussé par la présence d?une belle statue d?Anjalay, une femme laboureur, enceinte de surcroît qui fut atteinte par une balle tirée par un policier, lors des émeutes ouvrières de Belle-Vue Harel de l?hiver 1943. Depuis, Anjalay symbolise en quelque sorte le dévouement extraordinaire, pour ne pas dire héroïque, dont a toujours su faire preuve la Mauricienne.

Courage illimité des premières femmes venues s?installer à l?Île de France avant La Bourdonnais. Femmes venues d?Afrique, privées de toute liberté et soumises au bon vouloir de leur maître. Femmes laboureurs qui, en sus de partager pleinement le travail des hommes, doivent encore vaquer aux soins du ménage et des petits élevages, permettant à la famille, au moment voulu, de faire quelques achats et investissements judicieux (mariage, lopin de terre, nouvelle vache), tout en assurant les soins des enfants et leur éducation. Elles savent leur transmettre le flambeau sacré du respect des meilleures traditions religieuses ancestrales de l?Inde millénaire.

L?authenticité est le maître-mot

Femmes originaires de Chine qui savent seconder habilement leurs époux négociants, grossistes, ou humbles boutiquiers. Mauriciennes d?aujourd?hui aussi à l?aise, aussi efficaces et performantes dans les usines manufacturières de la zone franche mauricienne que dans la fonction publique, au service de l?industrie touristique, à la tête de nombreuses entreprises ou organismes locaux, comme au sein de la plupart de nos professions libérales. Hommage donc à la femme mauricienne sans qui le pays ne serait pas ce qu?il est devenu aujourd?hui.

L?Aapravasi Ghat Trust Fund compte aussi à son actif la publication de deux brochures mettant en valeur les recherches effectuées à ce jour au niveau archéologique et au niveau historique. L?Aapra-vasi Ghat traduit le lieu de débarquement des immigrants. Ce lieu prend forcément aujourd?hui valeur de symbole pour une majorité de Mauriciens.

On estime qu?ila vu passer, au fil des ans, un demi-million de travailleurs agricoles immigrés.

L?objet des travaux en cours est justement de permettre à ce lieu de retrouver l?aspect qu?il avait, au début de l?arrivée des premiers immigrés. Il faut savoir que bon nombre des vestiges originaux ont été détruits ou escamotés, parfois même en raison d?un désir bien compréhensible d?embellir la place mais au détriment du souci historique de préservation des vestiges.

L?authenticité est le maître-mot des travaux de rénovation et de rétablissement du site à son état initial. Cela suppose de minutieuses recherches auprès de tous les documents d?archives disponibles et de toutes les cartes, plans et relevés topographiques existant et concernant ce site. Le livret archéologique permet aux lecteurs d?examiner ainsi plusieurs cartes du Trou-Fanfaron et de ses environs, cartes datant de 1796, 1739, 1759, 1781, 1807, 1865. Il nous renseigne aussi sur la topographie des lieux de nos jours.

Beaucoup de Mauriciens ignorent, par exemple, que le site, alloué à la réception des immigrants et de leur hébergement en attendant la fin de tous les contrôles et leur assignation à l?une des sucreries opérant sur l?île, était beaucoup plus vaste que le simple enclos actuel. Il occupait en fait une partie de l?ancien Parc à boulets, servant d?entrepôts et d?ateliers au département des Travaux publics.

Le Parc à boulets dut céder la place à l?autoroute intra-urbaine et à la gare routière de la Place de l?immigration pour le transport par autobus des usagers en direction des villages du Nord et de l?Est. Autrement dit, l?autoroute intra-urbaine coupe en deux le site sacré de l?Aapravasi Ghat et ce n?est pas là le moindre de ses méfaits.

Elle a aussi entraîné la regrettable démolition de plusieurs bâtiments historiques, dont un hôpital militaire construit, à l?époque de La Bourdonnais, entre autres par des artisans tamouls, et servant depuis au personnel administratif chargé de gérer l?arrivée des différents groupes d?immigrés.

Des plans plus détaillés nous permettent de situer aujourd?hui les différentes salles allouées aux soins hospitaliers et chirurgicaux, à la cuisine, aux toilettes pour hommes et femmes, aux quartiers des sirdars. De belles photos nous montrent des cheminées, des fenêtres bouchées depuis par la construction de bâtiments jouxtant ce site. Une plaque commémorative installée en 1978 bloque ainsi l?entrée d?un escalier. D?autres entrées ont été également bouchées. La brochure montre aussi quelques vestiges retrouvés lors des fouilles archéologiques.

Un pan important de notre histoire

La brochure sur l?aspect historique de la restauration à l?authentique du site de l?Aapravasi Ghat fourmille de renseignements et d?illustrations les uns plus intéressants que les autres. Le lecteur est ainsi au courant des différentes formalités en vigueur pour enregistrer l?arrivée des immigrants. Elle reprend certaines sections du rapport Frère et Williamson.

L?exposition et les deux brochures témoignent en tout cas du sérieux et de la richesse des travaux en cours pour que l?Aapravasi Ghat devienne vraiment un lieu sacré de mémoire et un symbole significatif pour toute la nation mauricienne. Nous n?avons pas besoin d?attendre une quelconque reconnaissance officielle de l?Unesco pour comprendre que nous sommes en présence d?une des plus belles restaurations d?un pan important de notre histoire et patrimoine communs. Tous ceux qui y ont pris part ont droit à une gratitude nationale et populaire de notre part.

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