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Kerry engage le fer contre Bush
John Kerry, le candidat démocrate à l'élection présidentielle, a fait son entrée au terme des quatre jours de la convention du parti, dans la salle du Fleetcenter de Boston, sous les acclamations des délégués. L'attendaient sur le podium d'anciens frères d'armes. Après les avoir salués avec chaleur, il s'est tourné vers la foule et, ébauchant un salut militaire, il a lancé : «Je suis John Kerry et je suis prêt pour le service», donnant ainsi le coup d'envoi officiel d'une campagne électorale de trois mois.
Dans son allocution retransmise par la télévision à une heure de grande écoute, le sénateur du Massachusets et rival de George W. Bush s'est engagé à combler les divisions culturelles et économiques et à faire de l'élection du 2 novembre prochain un grand débat d'idées. «L'Amérique peut faire mieux», a proclamé le candidat à la Maison Blanche. «Il faut que nous inspirions du respect et pas seulement de la crainte.» «En ces jours dangereux, il y a une bonne et une mauvaise façon d'être fort.»
«Je veux adresser quelques mots directement au président George W. Bush. Dans les prochaines semaines, soyons optimistes et pas seulement des adversaires. Construisons l'unité de la famille américaine (...). Honorons la diversité de ce pays. Respectons-nous l'un l'autre.» Mais, malgré ces belles paroles, John Kerry n'a pas hésité à jouer la carte du sentiment anti-Bush pour conquérir la présidence, selon des experts.
«La stratégie consiste à laisser venir à lui l'important sentiment anti-Bush dans le pays», commente le politologue Allan Lichtman. Et de déplorer : «Il a à peine esquissé une vision alternative à celle de Bush. Il a livré quelques phrases choc sur comment une administration Kerry se différencierait, mais sans aller jusqu'au bout.» «Il s'en prend à Bush avec l'idée qu'il va gagner en montrant les insuffisances du sortant et ce qu'il va faire pour y remédier.» En faisant cela, «il ne prend pas de risque. Il se contente de solidifier sa base, qui n'en a pas vraiment besoin», regrette pour sa part le professeur de sciences politiques David Corbin de l'université du New Hampshire.
John Kerry n'a pas hésité à lancer des critiques très directes à l'égard de ses adversaires, sur un mode que David Corbin qualifie d'«animosité tranquille». Le sénateur a accusé le gouvernement Bush d'avoir dégradé l'image des Etats-Unis dans le monde, d'avoir isolé le pays de ses alliés, d'avoir trompé les Américains en les embarquant dans une guerre qui n'était pas nécessaire. Il a également fait allusion au vice-président, qui «mène des réunions secrètes avec des pollueurs pour réécrire nos lois sur l'environnement», faisant référence à un scandale ayant éclaboussé ces derniers mois Dick Cheney.
Le sujet sur l'Irak lancé, le candidat démocrate a cherché, dans son discours-phare, à désamorcer les accusations selon lesquelles il serait faible sur la sécurité nationale, il n'aurait pas de valeurs fortes, il serait indécis. Comme pour peser davantage sur l'opinion, l'accent a été mis sur ses capacités de chef, son courage et son sens du devoir pendant la guerre du Vietnam.
<B>RECOURS À LA FORCE </B>
«Je serai un commandant en chef qui ne nous entraînera pas faussement dans une guerre.» John Kerry a assuré qu'il n'hésiterait jamais à recourir à la force «lorsque c'est nécessaire», mais il s'est nettement démarqué de la décision du président Bush d'entrer en guerre en Irak sur la base de renseignements erronés selon lesquels Bagdad possédait des armes de destruction massive.
«En tant que président, je poserai des questions pointues et j'exigerai des preuves solides. Je réformerai immédiatement les services de renseignement, de sorte que la politique soit guidée par des faits, et que les faits ne soient jamais dénaturés par la politique», a-t-il déclaré.
Le candidat démocrate a promis, en outre, de mener une guerre plus efficace contre le terrorisme, de renforcer les forces armées et de lutter contre la prolifération nucléaire. Il a également prôné la mise en ?uvre rapide des recommandations de la commission sur les attentats du 11 septembre 2001, alors que George Bush a dit vouloir prendre le temps de les étudier.
Sans pour autant proposer de nouvelles solutions pour mettre fin à la guerre en Irak, John Kerry a déclaré que le meilleur moyen de permettre le retour chez eux des soldats était de rétablir la crédibilité de l'Amérique dans le monde. «Nous avons besoin d'un président crédible pour amener nos alliés à se rallier à nous et à partager le fardeau, réduire le coût pour le contribuable américain et réduire le risque pour les soldats américains», a-t-il dit.
Par ailleurs, il a réaffirmé que les Etats-Unis ne devaient plus dépendre du pétrole du Proche-Orient : «Je veux une Amérique qui dépende de son ingéniosité et de son innovation - pas de la famille royale saoudienne.»
Mais «une bonne partie de son discours est défensif, cherchant à neutraliser les lignes d'attaque des républicains» a déclaré Alan Lichtman. Le candidat multiplie les déclarations expliquant comment il se comporterait dans telle ou telle situation, pour se montrer fort et décidé. Et de plaisanter : «Beaucoup de ses propos sont défensifs de manière préventive.»
«Ce discours d'intronisation est central» pour la campagne de Kerry, note John Douglass, professeur à l'université de Houston. Or, on «n'y apprend pas grand-chose de nouveau» et John Kerry énumère platement des «arguments sur lesquels tout le monde est d'accord», regrette-t-il. Sur la défense nationale, «j'aurais pu présenter en gros la même chose», plaisante-t-il, citant notamment sa volonté affichée d'appliquer les recommandations de la commission du 11 septembre, qui fait l'unanimité.
<B>LA CLASSE MOYENNE</B>
Pour Eric Davis, professeur à l'université de Middlebury, le discours de John Kerry répond de façon satisfaisante à deux impératifs de sa campagne. «Il a besoin de convaincre le peuple américain qu'il est crédible comme chef des armées, ce qu'il a largement argumenté», note-t-il. «Et il avait besoin de montrer que les classes moyennes sont pour lui une priorité, pour attirer les électeurs indécis, ce qu'il a fait.»
«Voici notre plan économique : construire une Amérique plus forte, revitaliser l'industrie avec de nouvelles initiatives, investir dans la technologie et l'innovation pour créer des emplois bien payés, suspendre les exonérations d'impôts récompensant les sociétés délocalisant. A la place nous récompenserons ceux qui créent des emplois bien payés (...). Je réduirai les impôts des classes moyennes», a déclaré avec verve le sénateur du Massachusetts. Et de reprendre: «Une couverture santé n'est pas un privilège pour les riches, les élus (...) c'est un droit pour tous les Américains.»
Pour sa part, David Corbin pense qu'il n'a rien fait pour attirer ces électeurs, jugés essentiels dans une campagne qui s'annonce très serrée. «Combien de convertis a-t-il fait ce soir ? Il aurait fallu parler au pays tout entier», a-t-il estimé. Et d'ajouter avec sévérité : «Pourquoi courtiser ceux qui sont déjà avec lui ? Kerry a manqué une opportunité d'aller au-delà de la solidification de sa base.»
Seuls les sondages post-convention permettront de mesurer l'impact de son discours, qu'il a livré "de manière carrée, très présidentielle", a reconnu David Corbin. Pour l'heure, un nouveau sondage mené de lundi à jeudi auprès de 1 001 électeurs potentiels faisait état d'un léger recul de George W. Bush et de son colistier Dick Cheney face à John Kerry et John Edwards. Selon le sondage Zogby, le «ticket» démocrate n'a pas gagné du terrain pendant la convention, mais les républicains ont perdu trois points au profit des indécis: 48 % pour les démocrates contre 43 % pour le parti au pouvoir, avec 8 % d'indécis et une marge d'erreur de plus ou moins 3,2 points.
© Le Monde News Service
par John WHITESIDES
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