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Jugnauth contre Jugnauth
La famille Jugnauth est en train de concocter un scénario à faire pâlir les réalisateurs de certaines sagas familiales. Avec l?oncle Ashock qui démissionne du parti et le neveu Pravind qui prend la mouche et qualifie l?oncle de traître, les ingrédients sont réunis. En somme, c?est Jugnauth contre Jugnauth.
Ashock, qui a tourné le dos au Sun Trust Building, déclare ne plus supporter les « humiliations » subies dans le parti. Écarté de l?exécutif, il a passé l?éponge, mais n?a pas apprécié qu?on ne l?ait pas désigné comme chef de file à l?Assem-blée nationale, après le dernier scrutin, puis chef de l?opposition cette semaine. Pravind, quant à lui, reproche à l?oncle d?avoir observé un silence complice face aux éloges formulés à son égard par le leader du Mouvement militant mauricien (MMM), Paul Bérenger. Mardi, la goutte a fait déborder le vase, et l?oncle a offert sa démission au neveu?
Pourtant, rien ne présageait un tel dénouement. Ashock et Pravind sont issus du même sérail. Ils sont venus à la politique active pendant la même décennie, à l?instigation du patriarche, sir Anerood. Ashock est élu pour la première fois à Moka-Quartier-Mili-taire aux législatives de 1991, après avoir milité pendant plus de deux ans à La Caverne-Ph?nix.
Battu en 1995, il retrouve son fauteuil de député en 2000 et est de nouveau ministre en 2005, malgré un veto de Paul Bérenger.
Pravind, lui, a fait ses premières armes en 1995. Il ne sera pas élu, mais revient en 2000 à Vieux-Grand-Port-Rose-Belle et entre à l?Assemblée nationale. Ministre, il aura le maroquin de l?Agriculture avant de passer aux Finances et de devenir vice-Premier ministre lors du retrait de son père de la politique active.
« Ashock prenait la défense de Pravind »
Ceux qui les ont côtoyés quand sir Anerood était aux commandes au Sun Trust Building affirment que, malgré des fortunes diverses, l?oncle et le neveu ont toujours fait montre d?une certaine complicité. Pravind le tutoyait, le traitait d?égal à égal au même titre que les autres membres du parti. Anil Bachoo, ancien membre du MSM, est d?avis que les deux s?entendaient à merveille. « Ashock a toujours montré de l?estime pour Pravind. He had high regards for his nephew. Il lui arrivait souvent de prendre sa défense. » L?actuel ministre de l?Environnement a du mal à expliquer comment les relations entre les deux hommes ont pu dégénérer au point où l?oncle ait choisi, mardi matin, de démissionner de toutes les instances du MSM.
Son étonnement est partagé par Prem Koonjoo et Prakash Maunthrooa, deux membres en vue du MSM. Pour eux, Ashock et Pravind affichaient la même ardeur au travail et éprouvaient la même loyauté envers le parti à l?époque où le MSM était dirigé par sir Anerood.
Il n?en demeure pas moins que, pour bon nombre de ceux qui fréquentent le quartier général de la rue Edith Cavell, l?oncle et le neveu se démarquaient par leurs caractères opposés. « Pravind est une personne très calme et réfléchie, alors qu?Ashock semble plus agressif. Si ou le, so karakter ek sir Anerood a pe pre parey », confie Satianan Pahladi, un proche de Pravind Jugnauth. Aux yeux d?un ancien ministre MSM, le neveu donne surtout l?impression d?être introverti, réservé, distant, et « laisse rarement poindre the voicing of his inner mind ».
Ashock est bien plus amical et ouvert, confie le député Shakeel Mohamed, un ancien du MSM qui a depuis viré au Rouge. « Je voyais bien plus souvent Pravind qu?Ashock. Mais je m?entendais quand même mieux avec celui-ci. »
« Pravind prend son temps avant d?être proche de quelqu?un. S?il a de l?estime pour vous, il sera profondément blessé si vous le frappez dans le dos », affirme une de ses proches.
Mais pour beaucoup, les relations entre Ashock et Pravind ont pris un coup de froid au début de 2005. Un bouillant syndicaliste estime qu?Ashock est perçu comme étant plus accessible aux gens de l?île Maurice profonde, tandis que Pravind passe pour un politicien de salon. Pour Prakash Maunthrooa, un tel portrait de Pravind Jugnauth n?est que le fruit d?une mauvaise perception.
« C?est mal connaître le leader que de croire qu?il vit hors de la réalité rurale. C?est quelqu?un qui sait écouter et qui se sent à l?aise aussi bien en ville qu?à la campagne. »
D?autres en ont déduit que Pravind pouvait tenir tête à Paul Bérenger, explique l?avocat Dick Ng Sui Wah, qui a récemment démissionné du MSM et qui s?est rapproché d?Ashock.
Certains notent que les deux hommes ont connu des enfances différentes. Celle d?Ashock a été particulièrement difficile alors que Pravind a eu une enfance dorée. Pour une partie de l?électorat en milieu rural, un tel détail fait mouche. Lors de sa rencontre avec ses sympathisants, mercredi après-midi à Saint-Pierre, Ashock en a profité pour évoquer ses années de vaches maigres. Il a rappelé qu?il lui arrivait, enfant, de se réveiller très tôt pour aller chercher du fourrage pour les vaches. Il a aussi évoqué le temps où il dormait à même le comptoir dans la boutique de son père, après de longues heures à servir les clients.
Bon chic bon genre
À l?opposé, Pravind fait davantage figure de jeune homme bon chic bon genre, soigné, poli, et bien comme il faut. Il est fils de Premier ministre et gendre d?un riche homme d?affaires.
Ashock sait aussi jouer sur les sentiments. À l?écouter, c?est le patriarche qui parle et il ne dédaigne pas ce petit accent campagnard qui lui attire de la sympathie. « Avec lui, on retrouve un peu de sir Anerood », confie Shakeel Mohamed.
« Mais Pravind, c?est le raffinement et la distinction alors qu ?Ashock a un côté plus rustique », avance une proche de Pravind. Elle fait aussi la distinction entre un homme moderne et un autre qui appartient à une époque révolue.
Leur façon de travailler diffère. « Au ministère de la Santé, Ashock élevait la voix et faisait beaucoup de bruit, alors que Pravind donnait l?impression d?être plus posé et prenait le temps d?écouter les avis de ceux qui l?entourent », commente un fonctionnaire.
En termes d?accessibilité, Ashock est mieux apprécié. Même lorsqu?il était ministre, il recevait les gens et arpentait constamment sa circonscription de Moka-Quartier-Militaire. Les proches d?Ashock se font également un plaisir de rappeler que Pravind a mordu la poussière aux dernières élections.
Mais ce n?est certes pas cette différence de style qui a précipité le départ d?Ashock car le ver était déjà dans le fruit, et ce, bien avant que Paul Bérenger ne balance la « proposition indécente » à Pravind selon laquelle Ashock ferait un meilleur candidat au poste de Premier ministre. Le jeune leader s?est senti offensé. Aussi, lorsque Paul Bérenger a ébruité ses éloges en faveur d?Ashock, le leader du MSM n?a pas apprécié le silence de son oncle. Pravind lui reproche de n?avoir pas « affirmé publiquement sa solidarité envers le parti ».
Pravind est de nouveau monté sur ses grands chevaux en prenant connaissance de l?interview que Pradeep Jeeha avait accordée à 5-Plus Dimanche. Il a ainsi appris que son oncle avait rencontré Paul Bérenger chez l?interviewé. Rencontre au cours de laquelle la question de changement de leadership au MSM avait été évoquée.
Les raisons du départ d?Ashock ont aussi trait à la perception qu?une équipe de jeunes s?est appropriée les rênes du MSM. Chacun sait qu?une rivalité s?est subtilement installée au Sun Trust Building entre la vieille garde et la garde rapprochée de Pravind. La vieille garde se sent orpheline depuis le retrait, en 2003, de sir Anerood. Elle conserve la nostalgie des années de gloire de l?ère Anerood.
Pravind n?a-t-il pas dit non plus qu?il n?est pas le clone de son père et qu?il n?entend pas diriger le parti comme lui ? « Alors que le neveu semble privilégier ses contemporains, l?oncle, resté dans l?ombre, les méprise », confie un partisan de Pravind. Ashock a une vision différente quant à l?avenir du parti fondé par son aîné. Pravind, affirme un membre de son inner circle, « ne fait pas grand cas de ses liens de parenté. Il avait confiance en ceux qui sont compétents et sincères qui ont une ligne de conduite ».
Pour Ashock, le MSM ne devait pas s?isoler le 1er mai. Il était en faveur de l?option MMM pour une plateforme commune. Il déplore la stratégie adoptée et croit en un remake de l?alliance MSM-MMM pour le prochain scrutin.
C?est à partir de là que les choses sont devenues intenables, soutient Anil Gayan, ancien membre du MSM expulsé en décembre dernier. « C?était une question de timing. Ashock a longtemps rongé son frein. Il s?est finalement décidé à quitter le MSM lorsqu?il s?est rendu compte qu?il ne lui était pas possible de s?épanouir à l?ombre de Pravind. À l?époque où sir Anerood dirigeait le parti, les choses étaient différentes », déclare Anil Gayan avec un brin de nostalgie.
Ceux qui continuent de militer au sein du MSM et qui, mardi encore, ont juré fidélité au leader, pensent qu?Ashock s?est laissé emporter par une ambition démesurée, rejoignant en cela l?analyse de Pravind Jugnauth.
Un membre du MSM qui a fait partie de l?ancien gouvernement reproche surtout à Ashock Jugnauth d?avoir cédé au chant des sirènes du leader du MMM. « Tout le monde sait que Paul Bérenger n?a pas toujours été élogieux à l?égard de l?ancien ministre de la Santé. Ceux qui sont dans le secret des dieux savent que le leader du MMM avait souvent à redire de la performance d?Ashock Jugnauth et trouvait qu?il ne s?appliquait pas suffisamment », lâche-t-il.
Dans la famille Jugnauth, scindée par le départ d?Ashock du MSM, ceux qui sont proches de Pravind fustigent son oncle pour sa « fourberie ». Ils sont d?avis qu?il a été « aveuglé par une ambition excessive ». Les habitués de la maison familiale de La Caverne affirment mordicus que sir Anerood a mal digéré la démar-che de son demi-frère.
« Manipulation de Bérenger »
« Le vieil homme a été très clair. Lors-qu?Ashock l?a rencontré, il lui a conseillé de suivre la ligne du parti, d?éviter toute manipulation de Paul Bérenger. Il lui a aussi dit que s?il démissionnait du MSM, il risquerait de ne plus obtenir le même soutien familial. Line dir li bizin get so lavenir », confie un membre de la famille Jugnauth. D?où peut-être l?affirmation de Pravind : « Enn tret sa, lipie li pa pou kapav mete dan La Caverne. Ni moi, ni mo papa pa pou asiz lor mem latab ar li. » Et dans une déclaration à l?express d?hier, lady Sarojini Jugnauth indique que la famille est « très blessée et déçue par la manière de faire d?Ashock. C?est une véritable trahison et je ne crois pas que je pourrai lui pardonner un jour ».
La démission survenue mardi provoque aussi l?ire des proches de Pravind, d?autant que ce dernier et son épouse, Kobita, s?étaient rencontrés le 29 mars pour fêter les 76 ans de sir Anerood.
Face aux attaques de la famille et de Pravind, Ashock reste de marbre. Des observateurs estiment que cette posture lui attire de la sympathie. « Des gens le trouvent mûr car en général, on n?apprécie pas ceux qui ont l?insulte facile », avance un ancien membre du MSM
Ce même interlocuteur est d?avis que si Ashock parvient à lancer un parti avec des nouveaux venus, il pourrait se battre à armes égales avec le MSM, le MMM ou le Parti travailliste. Seul l?avenir nous dira qui des deux Jugnauth a eu raison. Qui des deux parviendra à rallier le soutien susceptible de lui ouvrir les portes de l?hôtel du gouvernement.
PRAVIND JUGNAUTH
■ Naissance : Le 25 décembre 1961
■ Statut : Marié depuis le 11 juillet 1992 à Kobita Ramdanee, fille de sir Kailash et lady Ursule. Elle lui a donné trois filles : Sonika, 13 ans, Sonali, 11 ans, Sarah, 6 ans. Le couple habite Angus Road, Vacoas.
■ Profession : Avocat.
■ Études : Collège Royal de Curepipe, université de Bucking-ham (LLB), appelé au barreau au Lincoln?s Inn, université d?Aix-en-Provence (Diplôme d?études supérieures d?université).
■ Adhésion au MSM : 1988.
■ Élu : Conseiller municipal à Vacoas-Ph?nix en 1996. Leader adjoint du parti en 1999. Leader du MSM le 7 avril 2003 au départ de son père, sir Anerood, au Réduit.
■ Responsabilités ministérielles : Ministre de l?Agriculture et des Technologies alimentaires après les élections de 2000. Introduit le Voluntary Retirement Scheme (VRS) dans l?industrie sucrière et le Medium Term Expenditure Framework en tant que vice-Premier ministre et ministre des Finances en 2003.
A aussi proposé l?ambitieux concept de Duty-Free Island, quoique mal ficelé, pour son budget d?avril 2005.
ASHOCK JUGNAUTH
■ Naissance : Le 2 janvier 1953, mais le 4 pour l?état civil.
■ Statut : Marié depuis le 26 juin 1983 à Pamela Neerburn. Le couple a trois filles, âgées de 22, 20 et 18 ans et habite rue Closel, Ph?nix.
■ Profession : Professeur d?économie au collège Eden de 1973 à 1975. Avocat en 1988.
■ Études : Collège Eden. Cours en Business Studies et management de 1975 à 1978 en Angleterre. Rejoint ensuite le Council of Legal Education de Londres (LLB), appelé au barreau au Lincoln?s Inn.
■ Adhésion au MSM : En 1989.
Actif au no 8. Apporte son coup de main pour les élections de 1983, 1987 et les partielles de 1989.
■ Élu : Député en 1991. Refuse un maroquin pour s?occuper de son étude. Ministre de la Fonction publique en 1993. Dauphin de sir Anerood. Élu en tête de liste au no 8 en 2005 alors que nombre de ses camarades, y compris Pravind Jugnauth, ont mordu la poussière.
■ Responsabilités ministérielles : Ministre de la Santé en 2005. Fait montre de rigueur dans la gestion des hôpitaux. Tous les jeudis il assistait à des réunions dans les établissements régionaux. Un de ses conseillers vérifiait le niveau d?hygiène dans les hôpitaux, mais les projets qu?il inaugurait étaient ceux de l?ancien ministre travailliste. A présenté une White Paper Reform sur la santé.
IL ETAIT UNE FOIS LE SUN TRUST
De tous les partis politiques, le MSM est celui qui a su gérer les « dons » reçus de ses sympathisants. Le symbole en est le Sun Trust Building, rue Edith Cavell, Port-Louis. Longtemps diabolisé par le leader du MMM, Paul Bérenger a finalement dû se résoudre à y mettre les pieds durant la période des amours avec le MSM.
Et c?est bien le Sun Trust qui assure l?emprise de la famille Jugnauth sur le parti. Outre sir Anerood, les trustees sont son épouse, lady Sarojini, son fils, Pravind, et son frère, Ashock, ainsi que Jay Jingree, entre autres.
Bien qu?Ashock ait claqué la porte au parti, il n?a pas, pour autant, fait de croix sur le Sun Trust. Comme l?a déclaré Anil Gayan, membre expulsé du parti, dans une interview au Mauritius Times : « Les finances du Sun Trust restent le problème majeur du MSM. » Selon lui, sans le poids du Sun Trust, il y aurait eu davantage de démocratie au sein du parti.
Au Registrar General?s Office, nulle trace des finances du fonds. La seule note est que la défunte Sun Printing Ltd a transféré, en février 1990, le titre de propriété du terrain de 365 toises de la rue Edith Cavell, acheté à Rs 1 million en juin 1986, au Sun Trust.
Les membres sont également peu loquaces sur les fonds du parti. Tout ce qui est visible, ce sont les Rs 45 millions perçues en janvier 2004 quand la Cour suprê-me a condamné l?État à lui verser cette somme pour la rupture de contrat des ministères de l?Educa-tion et de l?Emploi sous le gouvernement PTr-MMM en 1996.
Sous le gouvernement dirigé par sir Anerood, le ministère de l?Emploi louait tout le neuvième étage du bâtiment, d?une superficie de 5 209 pieds carrés, ainsi que 296 pieds carrés de l?aire de stationnement à Rs 80 040 par mois !
Le ministère de l?Éducation louait à bail six étages, soit une superficie de 36 463 pieds carrés et 1 777 pieds carrés d?aire de stationnement pour la coquette somme de? Rs 560 280 par mois
Le bail du ministère de l?Emploi expirait en avril 2002 et celui du ministère de l?Éducation en décembre 2002. Or, peu après la victoire écrasante de l?alliance PTr-MMM en décembre 1995, ce fut le grand ménage.
Dans une mise en demeure datée du 31 mai 1996, les deux ministères ont informé le Sun Trust de leur intention de mettre fin aux baux de loyer à partir du 31 août 1996. Le juge Caunhye, ayant trouvé que le témoignage apporté par le Sun Trust pour les pertes encourues n?avait pas été réfuté par l?État, l?a sommé de payer les Rs 45 millions au Sun Trust, alors représenté par Pravind Jugnauth.
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