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Joyce Fortuné retour aux sources
Avoir l?esprit moqueur permet souvent d?affronter plus facilement les aléas de la vie. Joyce, qui a tout juste 30 ans, est imprégnée de cet esprit. Elle aime à se moquer d?elle-même autant qu?à rire des autres. Elle semble avoir une anecdote pour chaque moment de sa vie. Sa naissance ? Sa mère a attendu que son père, employé du port, rentre de travail pour accoucher. Son apprentissage précoce de la lecture ? Elle ne le doit pas à l?école maternelle mais aux notices pharmaceutiques de sa grand-mère diabétique !
Mais comble de l?ironie, cet humour, parfois décapant, découle sans doute de blessures occasionnées par les railleries dont elle a fait l?objet durant son enfance et son adolescence. Ses cheveux bouclés, quasi crépus lui ont valu les surnoms de «Kunta Kinte» ou encore de «Ti Noir». Quand son père se saigne à la tâche pour acheter un lopin de terre au Morcellement Filature, à Baie-du-Tombeau, où la famille vit dans une maison en tôle avec «pit latrine», Joyce et ses s?urs sont appelées «Tifi Cannes», «Zenfants Faubourg» ou encore «Planète des Singes». «Et ne croyez pas que ces remarques ne venaient que des enfants, dit-elle. Li vrai ki banne zenfants bien cruels entre zotte mais banne adultes éna zotte bon part. Zenfants pé nek répète ceki zotte tan banne adultes dire.»
Sans doute parce qu?elle est lancée par un adulte, une remarque plus que d?autres marquera Joyce. « J?avais les chaussures tachées de rouge car là où je vivais, la terre était rouge. Tenter d?enlever la couleur de mes souliers était vain. D?un ton dédaigneux, mon professeur d?anglais l?a fait ressortir devant toute la classe. »
Pour Joyce, ce dédain n?a qu?une explication, ses origines. Elle ne le sait alors pas, mais ils font naître son intérêt pour l?histoire. Lorsqu?elle découvre véritablement la matière au cours de sa scolarité primaire, elle est conquise. Son rêve est d?aller étudier l?histoire en vue de l?enseigner.
A l?issue de sa Form VI, elle enseigne dans un collège privé, en attendant d?être admise à l?université de Maurice et de décrocher un Bachelor of Arts en Humanities. Sa route croise celle de Vijaya Teelock, professeur d?histoire et présidente de l?Aapravasi Ghat Trust Fund. Celle-ci devient son mentor.
Le premier mémoire de Joyce relève de la tradition orale des Mauriciens d?origine africaine. Elle s?intéresse à certains aspects sociaux et culturels de leur vie. Grâce à sa mère, qui connaît des gens à Cité La Cure et à Bonne Mère, près de Flacq, elle réussit à en interviewer quelques-uns.
C?est ainsi qu?elle découvre des us pour le moins surprenants. La coutume dite «zenfant baigné» par exemple, qui consiste à plonger les nouveau-nés de sexe masculin dans un bain rituel avec des herbes en disant des prières afin de leur donner l?intelligence. Ou celle de prier le « Bondié Petchaye » quand elles veulent perdre l?enfant qu?elles portent ou que le Matapan, espèce de loup-garou, est une étape dans l?initiation d?un sorcier.
Alors qu?elle est en deuxième année d?université, le Centre culturel Nelson Mandela, en collaboration avec Vijaya Teelock, projette de mettre le dernier recensement des esclaves sur disque dur. De même, un autre projet, baptisé « Origines», permettrait à trois descendants d?esclaves de retrouver leurs origines.
«Négresse de l?Inde» et «Noir de Pioche»
Le centre Mandela demandant une assistante de recherches, la « conscience créole » de Joyce la pousse à se porter volontaire. En sus du travail qu?elle doit effectuer pour le premier projet, Joyce passe quatre mois à l?Etat civil, à éplucher les registres, et à l?Enregistrement pour finalement réussir à retrouver ses ancêtres.
Du côté de sa mère, elle remonte ainsi six générations, jusqu?à Marion Clémentine, «négresse de l?Inde de Madras» qui était âgée de 49 ans en 1829. Cette dernière donne naissance à cinq enfants, dont un unique garçon qui se voit attribuer deux arpents de terre du colon pour lequel sa mère travaille comme esclave.
Joyce rigole en faisant part de ses soupçons : «Je suppose que mon ancêtre direct est ce colon qui a fait don de la terre au fils de l?esclave qui a été appelé Jean Baptiste. Celui-ci a exercé comme forgeron et s?est converti au presbytérianisme en 1865.»
C?est du côté de son père que les recherches tardent, car il n?y a pas eu de transactions de terre. Joyce parvient toutefois à remonter cinq générations et découvre que le premier Fortuné à avoir débarqué n?a pas de prénom. Il n?est connu que comme «Fortuné du Mozambique, noir de pioche», recensé en 1835.
Depuis qu?elle a pu retrouver ses origines, Joyce est sereine. «Il était important pour moi de le faire. Depuis que je sais, je me sens complète, j?ai un port d?attache. Je sais d?où je viens et où je vais. Je ne suis pas comme un poisson né dans un barachois. Pendant un temps, j?ai même pensé partir en Afrique pour pousser plus loin mes recherches. Mais j?ai abandonné l?idée.» Elle poursuit : «Cela m?a permis de comprendre beaucoup de choses, comme ces réactions racistes à mon égard dans le passé, même si cela ne les excuse pas. Ces réactions sont plus révélatrices des gens qui les pratiquent que de ceux qui les subissent.»
Boulimique de connaissance
Cette découverte n?a fait qu?aiguiser sa soif du savoir. Joyce a fait du chemin depuis. Elle a eu le temps d?obtenir son BA en histoire, de travailler au Mahatma Gandhi Institute et de décrocher une bourse Fullbright en vue de faire sa maîtrise à l?Université de Los Angeles, en Californie, et d?autres bourses pour poursuivre son doctorat. Elle en est d?ailleurs à sa 5e année de doctorat et termine ses recherches pour sa thèse.
A l?enseignement de l?histoire, Joyce aurait souhaité allier la recherche. Mais elle ignore si cela sera possible à Maurice. Elle estime que le gouvernement mauricien a bien fait de mettre la date d?abolition de l?esclavage sur le calendrier des jours fériés. «Maurice est en avance sur les Etats-Unis. Li important parski li ène mémoire. Li bon ki dimoune coné ki sa ti existé. Coume ça, li pas pou revini.»
A la question de savoir s?il faut compenser les descendants d?esclaves, Joyce ne veut pas se prononcer sur le débat politique qui a lieu depuis plusieurs années. «Ce n?est pas à moi de dire s?il faut ou non dédommager les descendants d?esclaves, qui sont à 90 % des créoles. Mais si la décision est prise, il faudrait sonder les besoins des familles. Cela peut prendre la forme de bourses d?études, de mise sur pied de coopératives ou d?un Minority Fund Group, qui les aiderait à sortir de leur misère économique, sociale et culturelle, qui est une résultante de l?esclavage», dit-elle.
Elle continue en faisant part de sa découverte d?édits britanniques demandant que rien ne soit acheté des «nègres». «Ils ont subi un boycott institutionnalisé. Ces arguments ont été repris plus tard par un journal raciste et cela a conditionné le comportement des autres Mauriciens à l?égard des créoles.»
Joyce estime finalement qu?il faudrait que les Mauriciens désireux d?effectuer un retour aux sources puissent le faire à l?état civil. «Nous avons un début et une fin. C?est important de le savoir pour pouvoir se situer dans la vie?»
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