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Jocelyn Thomasse : un regard acéré posé sur le vieux Port-Louis

1 novembre 2003, 20:00

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Le mot est lâché. Ou plus exactement le lien avec un autre peintre, local ou étranger, vivant ou défunt. Le « à la manière de » qui, le plus souvent, révulse tant les artistes authentiques qu?obsèdent leurs propres recherches picturales, leurs approches personnelles, leur style particulier d?appréhender l?émotion visuelle et de la transcrire sur toile à l?aide de leurs pinceaux.

Jocelyn Thomasse nous tiendra peut-être rigueur de ces réminiscences du talent inoubliable du regretté Serge Constantin, en découvrant ses derniers chefs-d??uvre artistiques, exposés jusqu?au jeudi 6 novembre à la Galerie Hélène de Senneville qui se trouve à Pointe- aux-Canonniers. Des esprits chagrins penseront bêtement « plagiat » alors que ce rapprochement se veut essentiellement compliment car parvenir à ressusciter si intensément à travers ses toiles le vieux sorcier perché dans son atelier-repaire, sous les combles du théâtre municipal de Rose-Hill, n?est pas donné à n?importe qui. Un Jean Hervé de Cotter, par exemple.

« Arrêtez le massacre ! »

Cet autre héritier spirituel d?une double agilité artistique qu?on ne retrouve que chez Constantin : l?acuité, la rapidité du regard sachant accrocher le choc visuel, l?émotion artistique et la facilité, l?aisance du poignet, le doigté requis pour recréer sur la toile la vision de cet essentiel à retenir de tout le Beau qui nous entoure mais que seul l?Artiste sait voir et décrypter pour nous.

Il y a la manière de peindre, mais aussi celle de découvrir ce qu?il convient de voir au moment précis, à l?endroit propice, dans la bonne perspective et sous l?éclairage de la lumière voulue. Comme Constantin et De Cotter, Jocelyn Thomasse promène son regard acéré sur notre vieux Port-Louis pour ne rien perdre de ses derniers battements de c?ur, avant l?asphyxie totale, à coups de goudron et de béton armé de mauvaises intentions. Il paraît même qu?aux Infrastructures publiques, on planche assidûment sur le projet assassin de recouvrir le ruisseau du Pouce afin que notre Vieux Port-Louis soit traversé, ou plus exactement transpercé, par une voie rapide afin que les embouteillages chroniques de l?intra-urbaine s?étendent désormais jusqu?à la vallée du Pouce et les hauteurs de Tranquebar. Ah ! si seulement nous avions un ministère des Arts et de la Culture ou, mieux encore, un conseiller artistique au bureau du Premier ministre, quelqu?un de bien placé, ayant l?oreille des grands décideurs mais qui aurait simplement le courage de crier au bon moment : « Assez ! Arrêtez le massacre ! ».

En attendant la triste matérialisation de cette nouvelle écharde, Jocelyn Thomasse promène son regard d?artiste dans ce qui nous reste de ruelles et de bâtiments délabrés d?un vieux Port-Louis qui, fort heureusement, ne se montre guère pressé de mourir tout à fait et de disparaître à jamais. Le miracle serait qu?un ministre du Tourisme moins obtus que ses prédécesseurs comprenne, enfin, que nos 700000 touristes annuels viennent à Maurice, non pas pour y retrouver le béton et l?asphalte qu?ils ont laissés chez eux, mais justement pour découvrir ce vieux Port-Louis si cher à des artistes aussi talentueux que Jocelyn Thomasse, ceux qui, comme lui, excellent dans l?art de souligner les ressemblances entre le vieux Port-Louis et le Montmartre d?un Utrillo, le Paris misérabiliste d?un Bernard Buffet, la côte d?Azur d?un Dufy.

Maisons virevoltantes

L?itinéraire de Thomasse passe par les rues Docteur-Laurent, d?Alembert (reliant Condé à Tank Wen), Farquhar (sans le marché qui la squattérise), David, Suffren, du Vieux-Conseil. Dans sa vision artistique des choses, ces ruelles prennent volontiers des allures médiévales et fantomatiques. Les greniers se rejoignent et les mansardes se saluent respectueusement. Aucune trace de la rigidité qui fige tant d?autres vues de Port-Louis et les alourdit inutilement. Sous son pinceau, Port-Louis danse comme l?Apsara de Raymonde de K/Vern et Kélibé, la princesse de Marcel Cabon. On peut même s?étonner de ne pas voir s?entrouvrir quelques volets et fenêtres châssis, le temps d?un amical salaam.

Le Port-Louis de Thomasse c?est aussi quelques magasins ou tabagies du temps margoze, tels Ding Dong, qui sonne si harmonieusement à nos oreilles, ou encore Chez Gopal, la gare du Nord avec ses allées et venues de chalands, de marins, le quartier chinois. C?est aussi les derniers ruisseaux portlouisiens, pour la plupart déjà dans le couloir des condamnés à mort.

La rade immuable de Port-Louis fascine Thomasse tout autant que son maître et gourou, Constantin. Même faune marine faite d?embarcations de toutes tailles, de toutes formes, de toutes couleurs, dressant leur proue comme autant de fantômes, sortant des abîmes océaniques. Une rade s?ouvrant rarement sur l?horizon infini. Un port clos sur lui-même. Enfermé à l?intérieur d?un décor de hangars, d?immeubles et de montagnes. Les bâtiments marins font pendant à ceux de la ville, avec ce qu?il faut de vaguelettes pour esquisser la présence de l?élément liquide. Si la mer de Trénet « danse le long des golfes clairs », chez Thomasse, comme chez Constantin, ce sont les embarcations, peuplant notre rade retrouvée, qui sautillent et qui multiplient les pirouettes les unes plus gracieuses que les autres.

Le citadin Thomasse s?en va parfois aux champs et sait jeter son dévolu sur le vénéré temple Kaylasson de la route Nicolay. Il saisit, au passage, aux Salines de Cassis, un temple hindou à la proue imposante ou encore la cathédrale des pauvres. D?une saline à l?autre, il n?y a qu?un pas. Voici donc celle de Tamarin. Tantôt bleutée, tantôt grisâtre mais toujours grisant et grisollant. Plus loin encore, la poste de Rivière-Noire dans son décor de multipliants géants, la rendant encore plus petite.

Thomasse ose même pénétrer à l?intérieur des maisons virevoltant sur ses toiles. Il en dégage des natures mortes, dont la peinture est si vivante. Mais les pichets, les bouilloires émaillées et les autres fruits sont autant de prétextes pour le peintre à opposer et à harmoniser des taches de couleur mais aussi pour le « critique d?art » (rappelez-vous la fable du geai se parant des plumes du paon) pour aborder une manière de peindre de l?artiste qu?on appréciait beaucoup chez Constantin.

Qui vient avant des formes ou des taches de couleur dans la vision artistique de Thomasse ? Et surtout pas de réponse de Normand, prônant la simultanéité. Observons longuement et soigneusement une ?uvre de Thomasse et nous ne saurons pas pour autant si la forme cerne la couleur ou si celle-ci lui donne sa substance. La couleur chez Thomasse a une vitalité qui lui est propre, indépendante des formes.

À l?intérieur d?une forme architecturale, la couleur se fragmente et invente des contours nouveaux, de nouvelles formes, créant parfois des effets cubistes dans une peinture résolument figurative. Mais la forme n?est jamais absente. Cela est évident, principalement dans les dessins à l?encre de Chine sur papier sépia, accentuant d?autant leur aspect moyenâgeux pour ne pas dire hugolien. Il faudrait aussi souligner l?humour dans cette manière de peindre. Elle ne s?attarde jamais. Au contraire, elle prend soin de ne pas se prendre au sérieux et se permet de cligner des yeux en direction d?un port à l?encre de Chine.

Un désert culturel

À contempler les toiles exposées chez Hélène de Senneville, on ne peut que regretter que nul d?entre nous, dans ce désert culturel que devient chaque jour notre pays, ne pense à financer la réédition de quelques-uns de nos chefs-d??uvre littéraires, en confiant le soin à un Jocelyn Thomasse de les illustrer. Comment ne pas regretter aussi et amèrement l?absence de tout catalogue qui permettrait aux amateurs de Beaux-Arts de pouvoir rapporter chez eux ce viatique visuel afin de le contempler à loisir.

Et dire qu?à l?heure où nous constatons tristement l?absence de toute galerie d?art nationale, achetant systématiquement les plus belles toiles de nos meilleures expositions de peinture, au ministère des Arts on songe le plus sérieusement du monde à mettre la charrue devant les? ânes et à engloutir un milliard de roupies dans du béton dans un endroit aussi humide que Moka? Est-ce si difficile que cela de comprendre qu?une galerie d?art nationale commence par l?achat des toiles et la constitution de diverses collections.

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