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?J?ai peur du marathon??

20 mars 2005, 00:00

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■ Vous avez remporté, cette année, un huitième titre de champion national et un septième titre de champion de la ligue de cross. N?est-ce pas agaçant de gagner comme ça et de dominer cette spécialité ?

Oui, c?est vrai que cela engendre une certaine monotonie qui s?est avérée encore plus forte cette année. Puis, toutes ces victoires ne font pas de moi forcément un homme heureux. Gagner n?est pas la finalité de ma vie.

■ C?est quoi la finalité de votre vie ?

C?est de construire une famille. Avoir des enfants et de leur offrir une vie sociale saine et stable. Bref, être un bon époux et surtout un bon père. Et puis, j?espère pouvoir, un jour, partager ma passion du sport avec mes enfants, et ce peu importe la discipline qu?ils auront choisie. Rendre ma famille heureuse, c?est ça mon ambition.

■ Pourquoi cette monotonie vous a-t-elle le plus marqué cette année ?

Au début, quand je gagnais, c?était une découverte. Je savourais vraiment ces moments de victoires. Aujourd?hui, ce n?est plus la même chose. Sur le plan athlétique je suis resté consistant, mais la motivation s?évapore petit à petit, car la monotonie commence à s?installer. C?est surtout dû à ce refus des athlètes de vouloir évoluer, de s?engager à cent pourcent dans une course. Avant, il y avait une vraie passion, et puis je sens que beaucoup de personnes du giron de l?athlétisme espèrent que je perde?

■ C?est naturel, quelque part, de souhaiter que votre suprématie vienne à terme?

Oui, je les comprends parfaitement, il faut du changement. C?est sûr !

■ Mais, cette situation que vous décrivez vous donne, sans doute, l?envie de rompre définitivement avec le cross.

Des fois oui. D?ailleurs, j?avais prévu d?arrêter le cross un an après les Jeux des îles de l?océan Indien de 2003. Mais, après mûres réflexions, j?ai constaté, que modestement, j?étais un peu une source de motivation pour les jeunes et aussi pour les coureurs de ma catégorie. Si j?arrête maintenant, il n?y aura pas de transmission.

Avant on bataillait ferme pour gagner le cross, car on était tous du même niveau. J?aimerais que celui qui prendra la relève soit capable d?assurer la pérennité de la discipline à Maurice. De ce fait, je préfère partir dans la défaite pour le bien de la discipline, au lieu de partir en période de gloire. Une victoire trop facile n?aiderait pas le demi-fond.

■ Et si cela ne se produit jamais et qu?à l?heure de la retraite vous êtes toujours le meilleur?

Non, je reste persuadé que cela arrivera. D?ailleurs, j?ai toujours appréhendé ce moment. Avant chaque ligue de cross, je me dis toujours, cette fois sera peut-être celle où je ne serai pas sur la plus haute marche du podium.

■ Imaginons que vous devriez, quand même, quitter l?athlétisme en étant toujours intouchable.

Si cela arrive, j?arrêterai, malgré tout, au bout de dix victoires au championnat de cross.

■ C?est définitif que vous arrêterez au bout de dix victoires ?

Ce sera alors l?heure de partir. Ça c?est sûr que j?arrêterai.

■ Mais, quelque part, le choix de vous tourner vers le marathon, est-ce une façon de fuir cette situation, que vous décrivez plus haut, dans le cross ?

Le marathon est une chose à laquelle je songe depuis longtemps. Le marathon, c?est préparer la fin de ma carrière. J?ai envie d?aller défier la référence indiaocéanique sur le marathon, en l?occurrence les Malgaches, chez eux aux prochains Jeux des îles, et j?ai aussi envie de rééditer cette médaille d?or sur 10 000m. Pour l?instant nous n?en sommes pas encore là. Et puis, je dois avouer que, pour l?instant, c?est loin d?être une histoire d?amour entre le marathon et moi.

■ Pourquoi n?est-ce pas une histoire d?amour ?

J?ai peur du marathon. C?est la preuve, d?ailleurs, que c?est nullement un moyen de fuir?

■ Vous êtes donc à la recherche d?un nouveau défi avec le marathon ?

La presse m?a déjà collé une étiquette. Pendant le cross, elle me défend en cas de défaite en disant qu?un marathonien vient gagner le cross. Ainsi, si je perds, elle dira sans doute que c?est une chose naturelle, ce qui n?est pas faux. C?est logique d?ailleurs. Sans que je veuille moi-même me défendre, elle le fait à ma place.

■ Mais, vous ne pensez pas que c?est une façon subtile de dire que le demi-fond mauricien est malade?

Oui, c?est vrai ! Après les Jeux des îles de l?océan Indien de 2003, et plus particulièrement avec les deux médailles d?or remportées sur le 5 000m avec Dharamjai Jeetun et celui du 10 000 mètres avec moi, le demi-fond a donné l?impression qu?il se portait bien. La victoire reste la victoire, mais force est de constater qu?il y a néanmoins une baisse du niveau. Il y a un trou énorme quand on compare les chronos. La preuve avec un meilleur chrono en 1998 (29:50.0) que celui que j?ai réalisé en 2003 (30:20.0), je n?avais pris que la quatrième place du 10 000 mètres. Il y a un trou énorme !

■ Qu?est-ce qui manque au demi-fond alors ?

Il y a eu une baisse au niveau du dynamisme de groupe. On n?a plus de groupe afin d?apporter les résultats espérés. Nous n?avons plus que des coureurs isolés et nous avons besoin d?un groupe du même niveau pour oser aller chercher les performances et être capables de rivaliser à l?échelle indiaocéanique.

■ A quoi attribuez-vous ce manque de dynamisme ?

Pourquoi le demi-fond mauricien est-il malade ? Posons-nous la question ! On attribue toujours la faute au climat mauricien non-propice à la préparation et aussi les athlètes sont souvent blâmés. Après tout, n?est-ce pas une défaillance sur le plan technique qui en est la cause ? Pourquoi jeter toute la responsabilité sur les athlètes.

Sur le plan technique, il y a des choses qui n?ont pas été faites et qui nous amènent à un niveau aussi bas aujourd?hui. Est-ce la faute aux techniciens et entraîneurs après tout ? Je laisse le soin aux personnes concernées d?y réfléchir?

■ Revenons à vous, avez-vous encore des rêves de records ?

Oui, j?en ai encore ! J?ai bien l?intention d?améliorer le record du 10 000 mètres, du semi-marathon ainsi que celui de l?heure. Et puis, je pense aussi remener le record du marathon à 2h20. Ce sont là des objectifs à long terme. Mais, mes principaux objectifs sont de conserver mon titre du 10 000 mètres aux prochains Jeux et aussi d?y remporter le marathon.

■ Mais, avec des objectifs de records, vous n?êtes pas près d?arrêter votre carrière?

Non ! Je me donne encore deux ans.

■ Ça veut donc dire qu?après les Jeux vous arrêtez ?

Oui !

■ Complètement ?

Oui ! Mais en attendant ce jour, j?aurais voulu être un Burty Coralie. Ce n?est pas quelqu?un qui vient uniquement pour gagner, il vient courir, tout simplement, pour le plaisir. Il est présent à tous les niveaux, il partage sa passion avec les jeunes, il les encourage. J?aimerais tant endosser ce genre de rôle. Je serais vraiment triste de couper court avec cette atmosphère.

■ Envisagez-vous, par la suite, une carrière d?entraîneur ?

Oui !

■ Pourquoi ce désir de coacher ?

Quand j?observe des trucs dans l?athlétisme, je vois que, quelque part, il y a des lacunes. J?ai envie d?être un entraîneur qui sera capable de rassembler tous les entraîneur et les athlètes de demi-fond afin qu?on converge tous vers un même objectif qui est de donner un nouveau souffle au demi-fond.

Valeur du jour, j?ai beaucoup plus d?objectifs comme entraîneur qu?en tant qu?athlète. J?ai envie de donner un nouveau souffle au demi-fond mauricien.

Je sais combien c?est difficile d?être entraîneur, mais j?ai bien envie d?endosser cette responsabilité dans un futur proche.

■ Outre devenir un coach avez-vous d?autres projets ou rêves liés à l?athlétisme ?

J?ai bien un rêve ! Celui d?organiser une course de charité. Franchement, ce n?est qu?une ébauche d?idée, je ne sais pas quand le faire ou encore comment le faire. Mais en temps et lieu, il faudra que je mette sur pied une telle manifestation. Ce sera une course qui aura pour but de lever des fonds pour les gens qui malheureusement ne peuvent pratiquer un sport pour diverses raisons et qui pourtant le voudraient bien. Ce n?est pas pour la gloire que je tiens à organiser une telle course, mais bien pour rendre un vibrant hommage à ces gens qui vivent le rêve de sportif à travers nous.

■ Cela fait plus d?une décennie que vous courez, avez-vous des regrets en regardant en arrière ?

À mon égard, je ressens un manque de reconnaissance de certaines personnes. Mais, je n?arrive pas à expliquer cet état des choses. Beaucoup d?ex-champions ne veulent pas me reconnaître comme l?un des meilleurs coureurs de cross.

Ils disent toujours que mes adversaires sont faibles. Il ne faut pas oublier que je travaille pour atteindre ce niveau, que je souffre pour en arriver là? (il marque une pause). Et puis, c?est peut-être ça qui me donne un plus pour gagner. Je m?inspire de ça pour faire encore mieux.

■ Vous parlez de souffrance et de travail, mais que ce passe-t-il exactement dans votre tête dans une course ?

Plusieurs choses influencent le coureur dans une course. Tout dépend de sa préparation physique et morale qu?il a faite avant sa course.

Quand t?as un objectif, et, qu?en course, tout marche comme sur des roulettes, tout est rose. Techniquement ça va, t?es à l?aise et tout s?enchaîne positivement. Et c?est dans ces conditions que t?améliore les performances ou même des records.

Par contre, il y a des jours où rien ne marche. Là, t?as envie d?arrêter en course. Tu te dis, je n?en peux plus, j?arrête. Et puis, tu te dis, allez encore un tour. Bon, je ralentis pour récupérer un peu et je repars. Cette situation, tu la vis quand t?es pas préparé à souffrir pour atteindre ton objectif. Quand t?es pas préparé, tu deviens sensible à tous les petits détails, tu te renferme sur toi, sur ta souffrance. Bref, si t?es prêt moralement, tu l?es forcément physiquement.

■ Donc courir pour un demi-fondeur, c?est davantage une bataille psychologique que physique ?

Oui. La préparation physique, c?est un travail de longue haleine. C?est grâce à ça que tu connais tes capacités et tes limites. Mais, c?est la préparation morale qui fait la différence.

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