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Immigration : comment peut-on être australien ?

2 décembre 2007, 20:00

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Il est 17 h 45, la fanfare entonne What a Wonderful World, de Louis Armstrong, et la salle des fêtes de la mairie de Leichhardt, dans la banlieue de Sydney, se remplit petit à petit. Il fait bon, les pales des ventilateurs tournent au plafond, les petits gâteaux attendent sur une nappe en papier au fond, tout le monde est de bonne humeur. Les invités arrivent en famille ou entourés d?amis, avec ou sans poussette, un peu émus ou rayonnants de satisfaction. C?est un grand jour pour madame le maire, Carolyn Allen : «C?est ma première cérémonie de naturalisation», prévient-elle.

Mme Allen n?a pas à s?inquiéter. La soixantaine de nouveaux citoyens qui vont prêter serment devant elle ont adopté le mode de vie local et sa décontraction bien avant de prendre la nationalité australienne. A chacun a été distribuée, à l?entrée, une enveloppe avec un petit drapeau, les deux formules du serment d?allégeance ? au choix, «devant Dieu» ou à la nation ? et le texte de l?hymne national, que l?on chantera en choeur à la fin. Après le discours très positif de Mme Allen , chaque nouveau citoyen se voit remettre un superbe certificat de nationalité par le maire et pose pour une photo. Il y a M. et Mme Aznavoorian, venus d?Arménie, Mme Zheng, venue de Chine, qui apprécie «le climat d?ici, la qualité de l?air et l?environnement». Il y a un très beau jeune couple, sosies d?Angelina Jolie et de Brad Pitt, Sud-Africains d?origine, avec leurs deux enfants dans les bras. Elle a été expatriée par son entreprise et ils ont décidé de rester ; la perspective d?élever leurs enfants sans violence et sans criminalité les a convaincus de prendre la nationalité australienne.

Recette simple

Et puis il y a Michael Bucker, américain, 31 ans, originaire de Seattle, arrivé il y a cinq ans. Il a épousé une Australienne, a eu un bébé. La famille aurait pu repartir à Seattle, mais l?Australie, «c?est mieux pour élever des enfants : c?est une société moins violente, plus soudée, avec des valeurs familiales plus fortes qu?aux États-Unis».

Michael Bucker et sa femme font partie des 45 % d?Australiens qui sont nés à l?étranger ou ont un parent né à l?étranger. La grande île-Etat-continent est un pays d?immigrés, c?est connu, «hormis les populations indigènes», précise-t-on aujourd?hui. Ils sont arrivés par vagues successives, d?Irlande, de Grande-Bretagne. La ruée vers l?or, à partir de 1850, a attiré les Chinois, provoquant la première éruption de xénophobie, mais, jusqu?à la seconde guerre mondiale, l?immigration a été essentiellement anglo-saxonne. L?après-guerre a vu déferler les vagues grecques et italiennes, ouvrant la voie à une immigration économique massive.

Des 21 millions d?habitants que compte l?Australie aujourd?hui, 6,6 millions sont arrivés depuis octobre 1945, venant de 200 pays différents, dont 10 % au titre de programmes humanitaires d?accueil de réfugiés. Dans la seule période 2001-2006, la population australienne s?est enrichie de 755 000 immigrés. Et l?Australie prévoit d?en absorber 153 000 de plus dans l?année. Sans drames majeurs : le dernier incident important a eu lieu en décembre 2005, lors de batailles rangées entre jeunes Australiens d?origine libanaise et «anglo-australiens» sur les plages de Cronulla, près de Sydney. Les heurts ont fait des blessés, mais pas de morts. Depuis, des programmes sociaux ont mis de l?huile dans les rouages, un designer a eu l?idée du «burqini», maillot de bain couvrant tout le corps, pour permettre aux jeunes musulmanes de devenir maîtres nageurs. Et Cronulla est retournée à la baignade.

«Oui, c?est relativement harmonieux», reconnaît Kuranda Seyfi Seyit, attablé au Mado Café, dans la rue principale d?Auburn. Auburn, faubourg de Sydney peuplé en grande majorité d?immigrés du Moyen-Orient, d?Afrique et de Chine, qui compte trois mosquées, dont l?une assez imposante. La variété des commerces et des tenues vestimentaires témoigne de cette diversité, à laquelle contribuent 30 % d?habitants anglo-australiens. Arrivé de Turquie à l?âge de 1 an, Kuranda Seyit, 39 ans, a été notamment policier avant de diriger le Forum sur les relations islamiques en Australie. Comme beaucoup d?autres musulmans, il constate que le sentiment anti-islamique s?est accru depuis le 11 septembre 2001. Mais «nous ne sommes pas allés, comme vous, jusqu?à interdire le hidjab à l?école», dit-il. Lorsqu?il parle des Australiens, Kuranda Seyit dit «nous».

Lors de la campagne électorale pour les législatives du samedi 24 novembre, l?immigration a été presque absente des débats. «Le sujet, estime Paul Kelly, doyen des intellectuels australiens, a été tranché par l?immigration pratique, impulsée par la croissance économique.» Pour Paul Kelly, la grande réussite de John Howard, le Premier ministre libéral, battu après onze ans de règne, c?est d?avoir «imposé une forte immigration multiraciale et multiculturelle, tout en renforçant l?identité australienne. Le pays est à la fois plus cosmopolite et plus nationaliste. Nous vivons dans une partie du monde où le nationalisme est en hausse, et Howard a saisi ce sentiment».

La recette est simple. Chaque année, le gouvernement fixe un objectif d?immigration. Sans discrimination d?origine géographique ou ethnique, affirme le porte-parole du département de l?immigration, Sandi Logan, mais à partir des besoins concrets en main-d?oeuvre. Une liste des secteurs souffrant de pénurie est dressée. Cette année, l?Australie accueillera 102 000 travailleurs qualifiés et leurs familles, auxquels s?ajouteront 13 000 réfugiés humanitaires et un peu plus de 20 000 personnes au titre du regroupement familial. A l?autre bout, les candidats à l?immigration font leur demande sur Internet et calculent leurs points : il faut 100 points pour prétendre à un visa de travail de trois ans. Le candidat parle anglais couramment ? 25 points. Il a entre 30 et 34 ans ? 25 points. Il a la chance d?être médecin, dont on manque cruellement ? 60 points ! Il veut bien aller dans des régions rurales ? 20 points...

Reste à faire absorber ce taux d?étrangers par une société qui n?a aboli la politique d?immigration blanche, la White Australia Policy, qu?en 1973. Howard l?a fait en se construisant une légitimité nationaliste. Il a épousé un temps la rhétorique de Pauline Hanson, équivalent local de Jean-Marie Le Pen. A repoussé théâtralement un bateau de réfugiés en 2001, banni le multiculturalisme du vocabulaire officiel et des subventions publiques, introduit un test de citoyenneté pour lequel il faut avoir lu un petit livre, Life in Australia. Le ministère de l?immigration et des affaires multiculturelles a été rebaptisé ministère de l?immigration et de la citoyenneté. Le message est clair.

Seize ans de croissance économique et le plein-emploi facilitent les choses. Mais l?intégration a ses limites. L?étranger qui arrive d?Europe, d?Afrique ou des Etats-Unis est frappé par l?uniformité blanche de l?establishment, qu?il s?agisse du gouvernement, des présentateurs de télévision, des spots publicitaires, des conseils d?administration ou de l?assistance d?un grand meeting électoral travailliste. «La diversité, il y en a en bas, mais pas au sommet», relève Peter Hartcher, chef du service politique du Sydney Morning Herald. Le racisme, véhiculé par des animateurs d?émissions populaires sur la radio FM où les auditeurs ont la parole, n?a pas disparu. «Dans la finance ou le high-tech, c?est moins visible, indique Rajiv Singh, diplômé d?un MBA de l?université de Sydney, Australien d?origine indienne. Mais moi, je suis dans le bâtiment, un secteur très redneck. Mes collègues nous prennent facilement pour des sauvages.»

Le gouvernement Howard a décidé de réduire de 70 % à 30 % la proportion d?Africains dans le nombre de réfugiés accueillis cette année, pour donner la priorité à ceux d?Irak et de Birmanie. Le ministre de l?Immigration, Kevin Andrews, a expliqué que les réfugiés d?Afrique avaient eu, ces dernières années, «plus de mal à s?intégrer» que les autres. Et des experts, comme Ted Quan, président du conseil des communautés ethniques de Nouvelle-Galles du Sud, sont convaincus que l?économie et l?évolution démographique justifieraient un taux d?immigration bien plus élevé. Pour ce psychologue, arrivé d?Hongkong à l?âge de 7 ans, «il y a un vrai fossé entre les besoins réels et l?immigration telle que la souhaitent les gens». La victoire des travaillistes ne devrait rien changer. La veille de son élection, le nouveau Premier ministre, Kevin Rudd, partisan d?une «immigration ordonnée», a promis de renvoyer les boat-people à la mer.

Sylvie KAUFFMANN

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