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Horaires du soir, horaires impopulaires

6 février 2007, 20:00

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Les menottes du syndrome 9 heures-16 heures enserrent le marché du travail, l’empêchant d’évoluer. Pourtant, l’économie de Maurice est en passe de changer de visage. De l’industrie se basant sur la manufacture et l’agriculture, elle cède le pas à une économie de services. Les emplois dans les nouveaux secteurs tels les technologies de l’information et de la communication (Tic), les services financiers ou le seafood hub se caractérisent d’une part par l’accomplissement d’heures supplémentaires.

D’autre part, la présence des travailleurs est requise à des heures indues et irrégulières. “Il incombe à chaque employé de changer d’attitude vis-à-vis de son temps dédié au travail. Et comme son métier lui est primordial, par ricochet, la mentalité mauricienne tout entière s’en trouvera améliorée”, souligne Somanun Seegoolam, directeur du Human Resource Development Council (HRDC).

Il rappelle que les centres d’appels et autres services comme le business process outsourcing (BPO) ont de plus en plus de mal à recruter. Les compagnies sont ainsi obligées de se tourner vers une main-d’œuvre étrangère lorsqu’il s’agit des horaires de nuit. Pendant que le spectre du chômage guette la population en agitant un taux de 9,2 %, celui de l’absentéisme flirte avec les sommets. Le comportement de certains travailleurs mauriciens démontre leur inconscience des risques encourus pour l’avenir du pays.

Le textile, un secteur rompu aux horaires irréguliers et de nuit, n’est pas exempté d’un manque d’ouvriers. Le pli n’est pas toujours pris. “20 % de notre effectif au niveau des machinistes sont des expatriés parce que nous avons des difficultés à embaucher”, constate Eric Dorchies, executive director d’Aquarelle Clothing Ltd. “Culturellement parlant, il est difficile de sortir des horaires classiques de travail. Certes, c’est difficile mais il n’y a pas de choix. Il faut savoir payer le prix d’une économie qui tient la route.”

Il est impérieux de travailler aux rythmes des concurrents, les Indiens et les Chinois, pour voguer vers la réussite. L’exemple doit venir d’en haut. Si le patron bosse dur, le reste suit et vice versa. “Beaucoup de Mauriciens travaillent durement, surtout ceux qui en ont compris l’importance.” Il cite François Woo, directeur de la Compagnie mauricienne de textile, “celui qui bosse le plus d’entre nous”. C’est là un des grands facteurs de réussite.

L’hôtellerie, autre fleuron des heures indues, n’est pas en reste. Ici, il est inutile de scruter sa montre. “On a un problème très sérieux. Les jeunes ne veulent pas venir travailler. Il y a des postes vacants partout. Le Royal Palm, le Trou aux Biches, le Méridien, le Bel Ombre. Beaucoup d’hôtels recrutent. Il y a un manque évident de candidats aux différents postes. Si cela persiste, on est disposé à importer de la main-d’œuvre étrangère”, constate Prem Maghoo, executive assistant manager de l’hôtel La Pirogue.

<I>“Il est urgent que la société mauricienne s’organise et mise sur de nouvelles structures pour s’adapter à la conjoncture actuelle. ‘Nous ne sommes plus l’île Maurice d’il y a 20 ou 40 ans.’”</I>

Au sein de cet établissement, il affirme avoir besoin, en ce moment même, d’une vingtaine de serveurs, mais éprouve beaucoup de difficultés à les trouver. Beaucoup de jeunes qui acquièrent une formation dans l’hôtellerie se tournent ensuite vers un emploi sur les paquebots.

“On ne peut pas toujours les blâmer. Peut-être ne faisons-nous pas en sorte qu’ils soient suffisamment motivés. C’est la mentalité globale qui doit changer. Ces jeunes sont frustrés. Ils terminent le boulot à 23 heures et il n’y a déjà plus rien.” Il préconise qu’on se calque sur le modèle singapourien. Le shopping et autre divertissement de nuit sont entrés dans les mœurs depuis longtemps. “Si nous ne pouvons pas en être le reflet parfait, adoptons au moins un dixième de ce que Singapour offre et nous serons déjà largement gagnants. Il faudrait vraiment tout revoir à Maurice.”

Le secteur des Tic participe activement à la disparition des horaires classiques et son remplacement par des aménagements flexibles. Les travailleurs sont contraints d’accepter des plages horaires antisociales inhérentes à ce type d’emploi.

Le problème de la sécurité des salariés se pose. Cet aspect est particulièrement important étant donné qu’une bonne proportion du personnel des centres d’appels sont des femmes. “Dans notre cas nous jonglons avec les horaires 14 h 30 à 23 h 30. C’est un changement de mentalité radical qui doit s’opérer. Nous travaillons avec le marché international, les Américains et les Européens principalement. Nous sommes contraints et forcés de faire avec le décalage horaire”, souligne François de Grivel, directeur de Client Center Alliance Mauritius et président de l’association Act regroupant le secteur des Tic.

Le travail de nuit, un véritable mythe</B>

Il est urgent que la société mauricienne s’organise et mise sur de nouvelles structures pour s’adapter à la conjoncture actuelle. “Nous ne sommes plus l’île Maurice d’il y a 20 ou 40 ans. Nous sommes de plain-pied dans la compétition. À commencer par la Chine. Le gouvernement, les syndicats, les managers, les agents ; nous devons tous avoir le même objectif en ligne de mire. Je pense que nous sommes sur la bonne voie”, poursuit François de Grivel.

À Teleforma, société américaine de BPO, le problème de recrutement des travailleurs du soir se pose. Sushila Ramnial, client services manager, l’impute à une fausse idée que les Mauriciens se font du travail de nuit. Pourtant, dit-elle, tout est fait pour les y inciter. Compensation salariale, facilités de transport, meilleure ergonomie au travail, primes en tout genre. “Nous opérons 24 heures sur 24 mais le travail de nuit demeure un véritable mythe à Maurice. Il faudrait motiver davantage nos jeunes.”

Le travail de nuit demeure pour beaucoup une forme atypique d’emploi. Tout se fait, actuellement, avec plus ou moins de bonheur. Il a trop longtemps représenté pour les pouvoirs publics et les syndicats une catégorie impensable. Une redéfinition concrète du temps de travail dans les négociations actuelles s’impose dans un dernier souffle. Car l’enjeu est de taille.

<B>Le HRDC part en campagne</B>

■ “Les fonctionnaires se disent déjà stressés en ne travaillant que de 9 heures à 16 heures. Que se passerait-t-il si on leur demandait de travailler plus ?” Le ton est donné par un des 50 participants de l’atelier de travail du HRDC, tenu less 25 et 26 janvier. Le thème est l’attitude à adopter face à l’urgence d’un changement des horaires de travail. En vue d’une campagne de sensibilisation pour une économie mauricienne fonctionnant 24-24 et 7-7. “Le Mauricien n’a pas la conscience professionnelle. Il n’a pas été éduqué en ce sens.” “Il y a un réel manque de soutien du gouvernement.” “Les rémunérations sont peu attrayantes.” Les constatations fusent de part et d’autre. Raj Makoond, directeur du Joint Economic Council et maître de cérémonie de cette séance de travail, a su calmer les esprits. Houleux brainstorming qui a pourtant porté ses fruits. Les différents intervenants étaient surtout là pour trouver le cœur du problème qui empêche l’économie de Maurice d’emboîter le pas à celles qui sont plus dynamiques et vouées à la réussite. Les employeurs et les employés des secteurs publics et privés, les parents, les étudiants, la police. Tous, dans un même élan, ont réfléchi aux principales entraves. “Le cadre juridique mauricien est-il trop rigide pour pouvoir correspondre aux besoins de ce type d’économie ?” “Est-ce la disparité entre l’offre et la demande d’emploi dans les secteurs émergents?” “L’environnement et les conditions de travail ne s’y prêtent-ils pas ?” “La culture mauricienne et les liens familiaux sont tels qu’on ne veut pas que le travail empiète sur la vie sociale…” “Y a-t-il un manque de facilités pour les parents qui travaillent ?” ou tout simplement parce que les employés n’ont aucune envie d’explorer de nouveaux horaires de travail ? C’est un peu tout cela. Mais il en ressort qu’en premier lieu le peuple mauricien n’a pas encore compris l’urgence et l’importance de cette nouvelle économie qui se fonde sur la base des 24/24 et 7/7. D’où cette campagne de sensibilisation de longue haleine qui commencera officiellement début mars. “Elle se déclinera à tous les niveaux. Du maçon et du laboureur aux collégiens et universitaires. Nous aurons besoin d’actions concrètes”, explique Deepak Tulsidas, président directeur général du HRDC. Des films, des fiches, un sketch et même un “séga”. Tous les moyens seront bons pour faire passer le message afin de le rendre plus palpable. “Traduire les exemples de la Chine, du Singapour, de l’Inde et de la Malaisie en visions pour montrer comment ils ont progressé via des documentaires. Et le besoin impérieux de nous y aligner. C’est un grand défi qu’on se lance et qu’on lance à la population mauricienne. Il ne se concrétisera certainement pas en une année. Même s’il faudra sauter une génération qu’il est trop tard de changer pour atteindre les jeunes, on aura gagné notre pari”, souligne Vinod Seegoolam.

TÉMOIGNAGES

<B>Jorghensun Murday, 29 ans, “team manager ”</B>

■ Cinq ans que Jorghensun Murday officie dans les Tic et jongle avec des horaires indus. D’une façon plus régulière, de 14 heures à minuit et quelque fois de 23 heures à 7 heures. Mais il ne s’en plaint pas. “Vu que je suis responsable de toutes les opérations, ma présence est indispensable. Je me suis lancé dans ce domaine en toute connaissance de cause.” Si Maurice veut s’aligner sur les autres pays dans les Tic, rappelle-t-il, ce sera grâce à ceux qui bosseront dur et qui ne rechigneront pas devant le réajustement inévitable des horaires. “Il faut aussi savoir faire la balance. La société dans laquelle je travaille offre beaucoup d’opportunités, comme la formation continue. Il ne faut pas se dire qu’on va rester télé-conseiller éternellement. J’ai eu la possibilité de m’y épanouir.”Gérance, marketing, Jorghensun a touché un peu à tout avant de trouver sa voie. “Vu la façon dont le business évolue, soit on travaille, soit on galère. S’il n’y avait pas tous ces centres d’appels et sociétés des Tic, on pourrait essayer d’imaginer le nombre de chômeurs.” Il déplore le fait que tout ne soit pas mis en œuvre pour inciter les jeunes et les moins jeunes à adopter une meilleure attitude vis-à-vis des horaires contraignants. “Pas de night-life pour un jeune qui termine à 22 heures. Il ne lui reste plus qu’à aller dormir. Pourtant le lendemain matin, il ne travaille pas. Il pourrait s’amuser un peu en compensation des horaires contraignants.” Il estime bénéficier d’un atout : ne pas avoir besoin de beaucoup d’heures de sommeil. “Par moment c’est difficile, mais je me dis que je le fais pour le bien de ma famille.” D’autant que Jorghensun est un jeune père d’un enfant d’un an et demi.

“J’ai la chance d’avoir une femme intelligente et compréhensive. On s’entend très bien et on a constamment recours au dialogue.” Quand il ne travaille pas, ce “team manager” consacre son temps aux siens. “Mes uniques loisirs c’est mon fils, Garryansun, et ma femme, Stéphanie, qui est enceinte.”

<B>Bibi Fazana Bakerally, 29 ans, employée dans la restauration</B>

■ Lumineuse Bibi Fazana. Cette mère de famille d’une petite Jemma Aaliyah est heureuse de travailler à l’hôtel La Pirogue. Et cela se voit. Son tempérament y est certainement pour quelque chose. Pourtant, elle commence le service très tôt le matin et termine souvent très tard le soir. Des horaires changeants. Mais elle garde le sourire. “Des fois, quand je quitte la maison de bonne heure, ma fille est encore couchée. Heureusement que ma belle-mère m’aide beaucoup.”

Ses six ans dans l’hôtellerie ne l’ont pas rebutée. Au contraire, elle est contente d’évoluer, dans une atmosphère agréable, un bon encadrement et de côtoyer des personnes de divers horizons. “Tout cela aide beaucoup quand on pense aux horaires. Je savais ce qui m’attendait et comme j’aime ce que je fais... Habitant à Beaux-Songes, j’ai droit à un transport et à beaucoup d’autres facilités. C’est très important de savoir qu’on pense à vous.” Des fois, les cris de Jemma Aaliyah “Maman ne pars pas. A quelle heure vas-tu revenir ?” rendent le départ au travail un peu triste, mais Bibi Fazana prend le temps de lui expliquer le pourquoi des choses. “C’est sûr que quand je suis au boulot je n’arrête pas de penser à ma fille mais je me dis que je suis en train de faire tout cela pour construire son avenir.”

Aussi, à son retour du travail, la maman se rattrape en s’adonnant à beaucoup d’activités avec la petite. “Je mets de la musique à fond et je danse avec elle. Nous jouons au foot ensemble. J’arrive ainsi à compenser.” Et ses jours de repos sont consacrés aux travaux ménagers et aux courses. “Très souvent, je fais un gâteau pour ma fille et mon mari. J’en profite pour bien m’occuper d’eux. Il ne faut pas non plus négliger son couple.” Ce qui n’est pas le cas, surtout avec un époux compréhensif comme Akhtar Sailani, lui aussi dans l’hôtellerie. Il attend systématiquement le retour de sa femme pour lui souhaiter une bonne nuit avant d’aller se coucher malgré l’heure tardive. “Le tout est de savoir s’organiser. Il y a du travail pour tout le monde dans l’hôtellerie mais les jeunes ne font pas ce choix parce qu’ils ne souhaitent pas sacrifier leurs week-ends. Pourtant l’économie du pays en dépend largement.”

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