Publicité
Homme surhomme
L?amplitude de ce déferlement, l?universalité de l?hommage à Jean-Paul II aura surpris. Était-ce de la motivation essentiellement religieuse ? S?il en était ainsi, les parvis des églises auraient été, chaque dimanche, aussi noirs de monde que l?était hier la place Saint-Pierre de Rome. Maurice, elle-même si religieuse, traverse une crise de vocations... Était-ce donc de l?admiration pour le rôle politique qu?a joué Jean-Paul II, la résistance face au communisme et la repentance face aux Juifs ? Bien d?autres ont amélioré plus concrètement le sort de leurs peuples sans récolter la même ferveur. Peut-être alors est-ce sa centaine de voyages par lesquels il a touché de son «aura» des nations entières se disant, depuis, intimement proches de lui ? Mais aucun artiste mondial ayant fait vibrer des foules n?a encore prétendu à un tel déploiement.
Cette espèce d?engouement dans sa mort n?est d?autant pas automatique que le pape n?a pas fait l?unanimité de son vivant, ailleurs moins encore que chez nous. «Ultraconservateur, Jean-Paul II incarnait un retour de bâton religieux, à l??uvre dans tous les intégrismes plus ou moins virulents ? hindouiste, islamique ou chrétien ? qui gangrènent l?humanité, rêvant de soumettre les sociétés à des lois prétendument divines», osait cette semaine le journal «Libération». En condamnant le préservatif, alors que le sida battait son plein, en refusant l?avortement, même pour des religieuses violées, le divorce aussi, ce pape aura, il est clair, donné de l?Église une image de froideur, d?indifférence aux préoccupations des hommes de son temps, rien qui ne justifie une telle popularité. On lui reprochait même d?avoir «joué» l?ouverture à d?autres cultures, tout en gardant sa propre Église fermée.
Pourtant, elle pleure bel et bien, cette foule. Que pleure-t-elle donc ? Il y a gros à parier que, parmi elle, hormis ceux portant robe et barrette, se compteraient pourtant sur les doigts d?une main les adeptes fervents de ses préceptes moraux, ceux qui appliquent à la lettre ce que dicte la doctrine selon Jean-Paul II. Il y a gros à parier que la plupart de ces gens ne les ont même pas lues, les encycliques. Que viennent-ils alors adorer ? Ce qu?il incarnait, ce qu?il continue d?incarner, le meilleur dont l?homme est capable. Un meilleur qui fait précisément l?humanité de l?homme, de tous ces hommes et de ces femmes, un meilleur dont ils ont besoin sans doute de se savoir capables.
Ce pape-là aura en effet choisi de ne croire l?homme capable que du meilleur. Sa mission consistait à montrer ce vers quoi chacun peut tendre, et le pouvant, doit tendre. Sa croisade contre l?avortement, contre la contraception, contre la peine de mort, a cela de commun. Il a toujours cru, avec certitude, l?homme assez fort pour décider de respecter la vie, de rester chaste, de pardonner même à son propre assassin. Il ne l?exigeait pas ; le bâton religieux n?a jamais servi. «Le chrétien comme citoyen peut être amené à se résigner (à la peine de mort), pas le prêtre comme pasteur. Il faut garder un espace pour l?exceptionnel», répondait-il à un journaliste qui l?interrogeait sur la peine de mort. Tendre vers l?exceptionnel, c?était le postulat proposé à tout humain un tant soit peu assoiffé de spiritualité. Un postulat fou.
En somme, l?ampleur de cet hommage nous renseigne sur cet homme. Son ambition de vouloir l?homme «surhomme», la médiatisation à outrance dont ont été l?objet ses déplacements, puis sa maladie, ont fait de lui-même un surhomme vénéré. Mais il nous renseigne surtout sur les hommes. Nous rassure sans doute.
Publicité
Publicité
Les plus récents