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Histoire d?un engrenage

2 octobre 2004, 20:00

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C?est clair, c?est compréhensible, c?est documenté. Dans la plainte de la Mauritius Commercial Bank contre son assureur récalcitrant, la Mauritius Union Assurance, l?affaire MCB-NPF est implicitement expliquée aux gens (de bonne foi) qui n?ont pas fait carrière dans une banque. Ce document, devenu public cette semaine, permet de mieux comprendre ce qui s?est passé dans cette affaire de fraude bancaire. Très vite, néanmoins, l?expliqué cède le pas à l?inexplicable.

Si ? comme le démontrent les comptes-rendus officiels de l?enquête de l?Icac cités par la MCB ? Robert Lesage a bien déclaré avoir agi de sa propre initiative dans des transactions frauduleuses engagées au profit de Teeren Appasamy et de ses entreprises, comment expliquer l?agressivité et l?acharnement de l?Icac et même du Directeur des poursuites publiques contre les deux principaux dirigeants de la banque, Pierre-Guy Noël et Philippe A. Forget ? Il y a là un troublant mystère.

Certes, la plainte de la MCB n?est pas en soi une démonstration de preuves. Il est même permis de penser que les avocats de la MCB ont procédé à une sélection des réponses de Lesage pouvant servir leurs intérêts. Mais la valeur incontestable de la thèse vient de ce qu?elle s?appuie essentiellement sur les témoignages du principal concerné. C?est Robert Lesage lui-même qui explique son rôle dans l?affaire, le mode opératoire de la fraude et l?engrenage qui l?a broyé. Il dit clairement être à l?origine de cette fraude et avoir agi « without instructions and on my own initiative ». Il est vrai aussi qu?à plusieurs reprises Robert Lesage a déclaré qu?il avait agi sur les instructions « verbales » du directeur général de la banque sans pouvoir cependant étayer ses dires. Les avocats de la MCB ne manquent pas de souligner que, pas une fois, Lesage n?a été en mesure d?apporter la moindre preuve pour soutenir son allégation. Mais sur l?essentiel, répondant aux questions des enquêteurs de l?Icac, Robert Lesage explique comment, onze ans durant, il a disposé des fonds dont il avait le contrôle, au profit d?un petit nombre de bénéficiaires, au premier rang desquels, un Teeren Appasamy outrageusement arrosé. Même quand l?ancien « chief manager » allègue qu?il existe un « système MCB » dans l?utilisation des dépôts fixes, il reconnaît avoir utilisé les fonds du NPF en violation des procédures de la banque et du Fonds de pension.

La confession de Lesage à l?Icac, faite en contrepartie d?une immunité sur les délits de blanchiment et de corruption, révèle un banquier à la fois naïf et futé, se laissant embobiner par un client avec lequel il entretient un rapport intime, et qui finit par se perdre dans une fuite en avant qu?il décrit lui-même avec une incroyable candeur. C?est simple, a raconté Lesage. Convaincu du sérieux et de la viabilité des projets de ce « client », il s?est laissé aller à puiser des sommes très importantes ? sans autorisation et sans respect des procédures ? dans des comptes de dépôts fixes pour les avancer à Teeren Appasamy. Et quand celui-ci n?honore pas ses engagements, il est perdu : « Un exemple classique de... une fois la main dans l?engrenage, le corps y passe », se lamente Lesage.

Tout naïf qu?il aurait été ? ou est-ce autre chose ? ? le banquier n?en a pas moins de l?expertise. Et il s?en sert pour masquer avec succès les transactions frauduleuses par de complexes opérations comptables, profitant aussi sans doute de la confiance excessive que lui témoignait la haute direction de la banque.

Tous ces faits sont à la connaissance de l?Icac. Elle a pu vérifier que quand Lesage cherche à incriminer un tant soit peu Pierre-Guy Noël, les faits le contredisent. Il ne peut en effet prétendre avoir agi sur les instructions de Pierre-Guy Noël, arrivé à la MCB en 1996, alors que les fraudes ont débuté en 1991 !

Tout cela paraît tellement logique qu?il est désormais plus difficile encore de comprendre ce qui a poussé l?Icac et le DPP à traîner le directeur général de la MCB devant les tribunaux et son numéro deux en cachot tandis que l?instigateur s?est confessé et que le principal bénéficiaire du vol de Rs 632 millions n?est toujours pas inquiété. Lesage l?ayant clairement identifié, l?Icac avait annoncé des démarches pour obtenir une éventuelle extradition. Rien n?a été fait.

Tout se passe comme si ni l?Icac ni le ministre de la Justice n?ont intérêt à offusquer Monsieur Appasamy.

Tandis que le bénéficiaire du vol se la coule douce à Londres, le directeur général de la MCB est toujours en attente d?une éventuelle réhabilitation à la banque. Lesage a beau dire qu?il a agi de sa propre initiative, et « sans instructions », c?est toujours Pierre-Guy Noël qui est dans le box des accusés dans une affaire qui traîne depuis 18 mois et qui a déjà fait un grand tort à l?image de marque du pays. Si Philippe A. Forget assure de nouveau ses responsabilités à la MCB, le Directeur des poursuites publiques maintient son épée de Damoclès sur la tête du banquier accusé de ne pas savoir ce qu?il ne sait pas.

Le reproche fait à l?Icac n?est d?ailleurs pas tant son enquête (c?est sa vocation, après tout), mais l?abus de pouvoir dont a fait montre l?organisme. On comprend moins encore les aberrantes arrestations des principaux dirigeants de la banque lorsqu?on découvre que les commissaires avaient suffisamment d?éléments depuis les aveux de Lesage pour ne pas faire croire au pays et aux marchés financiers du monde que les deux principaux dirigeants de la MCB pourraient être des criminels capables de voler l?argent de leurs clients ou de fermer les yeux sur des transactions douteuses.

Au-delà de cette nouvelle péripétie, se pose le problème de fond de l?administration de la justice. Elle est si opaque et si lente qu?elle n?a de justice que le nom. Obligé d?abandonner son poste en attendant la fin de son procès, Pierre-Guy Noël est toujours en train de se battre pour avoir accès aux dossiers qui doivent lui permettre de se défendre de l?accusation de complot en vue de blanchiment d?argent. Il aurait comploté avec Lesage au bénéfice d?Appasamy. L?un bénéficie de l?immunité, l?autre de tranquillité.

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