Publicité

Harry Potter et compagnie :La veine anglo-saxonne

23 juillet 2007, 00:00

Par

Partager cet article

Facebook X WhatsApp

Harry Potter et compagnie :La veine anglo-saxonne

Madeleine, 11 ans, a tagué sa chambre avec les noms de ses héros : Lyra, Hagrid, Frodon, Lucy... Elle vit avec eux, dans une sorte de famille parallèle. En attendant la parution en français, le 26 octobre, de Harry Potter et les reliques de la mort, elle relit l?énorme compilation (1 024 pages) de A la croisée des mondes, de Philip Pullman, publiée chez Gallimard. Elle a essayé de lire d?autres livres, comme Peggy Sue de Serge Brussolo, mais, tranche-t-elle, ?les meilleurs, c?est les Anglais?.

Etonnant discernement. Car si l?on considère les plus grands succès de la littérature enfantine dans la catégorie ?fantasy?, tous ou presque sont britanniques : Harry Potter, de Joanne Kathleen Rowling, A la croisée des mondes, de Philip Pullman, Le Monde de Narnia, de Clive Staples Lewis et, bien sûr, Le Seigneur des anneaux, de J. R. R. Tolkien. Comment expliquer que les Anglais soient les champions de la ?fantasy?, terme difficilement traduisible, qui recouvre un mélange de fantastique, d'animisme magique et de merveilleux ? Un genre littéraire peut-il avoir à faire avec le génie d?un peuple ?

?Une thèse entière n?épuiserait pas la question?, plaisante l?angliciste Jean Vaché, professeur à l?université Montpellier-III, qui voit dans la ?fantasy? une ?résurgence des littératures antiques et médiévales européennes?. En Angleterre, cette veine ne s?est jamais éteinte. ?Shakespeare n?a inventé ni Puck ni la reine Mab, très présents dans le folklore britannique, rappelle-t-il. Milton, dans son poème de jeunesse L?Allegro, met à nouveau en scène Puck, le lutin farceur qui vient de nuit boire la crème du lait et disparaît au chant du coq.?

Avant eux, l?Angleterre et l?Irlande avaient donné ce qui est, selon Jean Vaché, ?le plus beau roman de ?fantasy? jamais écrit?, The Fairy Queen, immense poème narratif plein de dragons, d?elfes, de sorcières, d?arbres enchantés (copiés par Tolkien), de preux chevaliers, de géants, de maléfices et de jardins enchantés. Vous voyez, dit-il, Mrs Rowling est nettement enfoncée...?

A ce riche substrat littéraire (auquel il faudrait ajouter la légende arthurienne), s?ajoute une propension toute britannique à passer de l?autre côté du miroir. ?Les Anglais excellent à faire ce pas de côté, à montrer cette minuscule échancrure par où tout bascule?, souligne Christine Baker, des éditions Gallimard. Chez Rowling, le mur de King?s Cross dans lequel il faut foncer, les yeux fermés et les dents serrées, pour atterrir sur le quai 9 3/4, ou comme chez Lewis Carroll, le terrier du lapin blanc où Alice n?en finit pas de tomber, avant d?arriver à Wonderland. ?L?ailleurs n?est pas forcément enchanteur : l?idée est qu?une autre réalité coexiste avec celle que nous voyons? et que le visible et l?invisible sont indissociables.

Pourquoi les Anglais sont-ils si à l?aise dans ce parallélisme ? ?Peut-être parce qu?ils n?ont aucun embarras à écrire pour la jeunesse, note Christine Baker. Voyez Stevenson ou Kipling : enfance et littérature, c'est le même univers et la capacité à entrer dans le rêve?

Des points communs relient Rowling, Pullman, Lewis et Tolkien. Le plus frappant est que tous relèvent de la school story. ?Le pensionnat est le cadre idéal pour toute histoire destinée à la jeunesse?, note Sara Poole, professeur de littérature à l?université de Reading. ?C?est une vraie communauté d?enfants où les adultes n?ont qu?un rôle d?arrière-plan.? Mais le génie de Rowling ? comme celui des trois autres, tous enseignants ou ex-enseignants à Oxford ou à Cambridge ? est d?avoir réussi cet amalgame entre la tradition fantastique à l?échelle de l?épopée et celle de la school story.

Mais pourquoi ce qui est typiquement anglais s?exporte-t-il si bien ? Sans doute parce que ces oeuvres charrient des valeurs universelles : l?enfant incompris enfin révélé à lui-même et aux autres, une certaine vision du bien et du mal, un arrière-fond métaphysique présent chez tous...

Une chose est sûre, en tout cas, si les Américains font des challengers honorables ? notamment Christopher Paolini avec Eragon ou Lemony Snicket avec Les Orphelins Baudelaire ?, les Français, eux, restent loin derrière les auteurs britanniques.

Florence NOIVILLE

Publicité