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Ghazi Al-Yaouar, l?étonnant président irakien

16 janvier 2005, 00:00

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Les Américains ne voulaient pas de Ghazi Al-Yaouar. Paul Bremer, l?ancien proconsul de Washington qui fit la pluie et le beau temps à Bagdad jusqu?au 30 juin 2004, avait choisi un affable et dynamique diplomate octogénaire nommé Adnan Pachachi.

Or, à la surprise générale, le 28 juin, ce dernier se retire de la course. Les partis kurdes ne veulent pas de lui, les représentants chiites guère plus. Ce même jour, à l?unanimité moins une voix, les 25 membres irakiens du Conseil de gouvernement, cet organe en trompe-l??il mis en place par Bremer, sélectionnent le rondouillard cheikh Ghazi Mashal Ajil Al-Yaouar, et le font savoir. A quarante-huit heures du recouvrement partiel de sa souveraineté par l?Irak, Washington ne peut rien faire. Yaouar est président.

Ghazi Al-Yaouar parle un anglais châtié. Il a effectué une partie de ses études supérieures à Londres, puis à Washington, et obtenu sa licence d?ingénieur civil à l?université de Georgetown. Rien à dire. Ce qui chagrine les « neocons » - selon l?abréviation américaine -, ce ne sont même pas les critiques acerbes que le nouveau président a multipliées contre l?« occupation militaire » de son pays : ce qui les met en colère, c?est la couleur du passeport de l?impétrant.

Moins de trois ans après les attentats du 11 septembre 2001 perpétrés par 19 terroristes arabes, dont 14 Saoudiens, la droite néoconservatrice américaine, qui prône le renversement punitif de la dynastie des Saoud, n?en revient pas de voir « un Saoudien » s?installer sur le trône du nouvel Irak. Le 28 juin 2004, l?Arabie saoudite est parmi les toutes premières puissances à féliciter Ghazi Al-Yaouar de sa nomination. Sur les photos de groupe, le président est facile à reconnaître, il est le seul et unique membre de l?équipe à porter en toutes circonstances la tenue traditionnelle des princes du désert : keffieh et djellaba immaculés, longue cape brune en poil de chameau avec liseré doré sur les côtés.

<B>« Il s?habille comme un Saoudien »</B>

« Non seulement il est saoudien, ironise Maggie Mitchell Salem, l?ancienne assistante de Madeleine Albright, il s?habille comme un Saoudien, est marié à une Saoudienne - de la tribu Al-Rachid, la même que celle de la mère du prince héritier Abdallah -, il a fait des études à l?Université du pétrole du roi Fahd, mais ses quatre enfants, laissés avec leur mère en Arabie saoudite, y sont toujours éduqués. »

En fait, longues années d?exil obligent, beaucoup de ministres irakiens en place disposent de plusieurs nationalités : française pour au moins trois d?entre eux, américaine ou britannique pour d?autres. La plupart, à cause de l?insécurité générale en Irak, ont également laissé leur famille dans leur ancien pays de refuge.

Né le 11 mars 1958 à Mossoul, dans le nord de l?Irak, Ghazi Al-Yaouar a passé une bonne quinzaine d?années de sa vie en Arabie. Il y était déjà en 1990, quand Saddam Hussein envahit le Koweït. Il y faisait du business dans les télécommunications, il était proche de la famille royale et déjà très riche. « J?ai quitté une vie confortable et prospère, uniquement pour servir mon pays », confiera-t-il plus tard.

Bien qu?il ait rapidement acquis les ficelles de son nouveau métier, que sa rondeur bonhomme et son sourire facile fassent le bonheur de ses hôtes, ce n?est pas à son expertise politique que l?héritier des Shammars doit son vertigineux parcours. Contrairement au premier ministre Iyad Allaoui et à la quasi-totalité des ministres en exercice, Ghazi Al-Yaouar, avant de rentrer en Irak en avril 2003 à la demande de son oncle, n?avait jamais tâté des affaires de la cité. Il était, dit-il, « un opposant passif » au régime baasiste. Il était surtout homme d?affaires, vice-président d?Hicap Technologies, une grosse entreprise de télécoms, s?occupait de projets publics de développement chez les Saoud et menait grand train. Aujourd?hui, il lit Machiavel « pour éviter les écarts qui guettent les hommes de pouvoir» et « admire Thomas Paine», l?ardent Américain qui défendait les idées de la Révolution française.

Intelligent, cultivé, politiquement modéré et cosmopolite, Ghazi Al-Yaouar, qui se veut « trait d?union entre Orient et Occident, entre tradition et modernité », apprend vite et sait déjà tirer sur ses adversaires. Il moque, sans les nommer, ceux de ses rivaux, les Ahmad Chalabi, Iyad Allaoui et autres « vedettes » revenues d?exil, « qui s?imaginent avoir un droit automatique au pouvoir parce qu?ils auraient renversé Saddam Hussein. Allons donc ! C?est l?Amérique qui l?a renversé pendant que nous avalions nos plateaux-télé ! » Parce qu?il a pris goût au pouvoir, qu?il espère « laisser un nom honorable » à ses enfants et que, finalement, ayant grandi dans une famille quasi royale, « la politique a toujours coulé dans - ses - veines », Ghazi Al-Yaouar a décidé de créer sa propre formation. A la mi-décembre, sous son parrainage, la liste Iraqiyoun (Les Irakiens) a été déposée avec, comme tête de liste, un autre cheikh, Fawaz, son cousin. Si les élections sont tenues, nul ne peut prédire ce que sera son score.

Bien que son rôle actuel soit largement cérémonial et que son premier ministre - avec qui les relations sont, dit-on, parfois tendues - monopolise les médias locaux, le « président Yaouar», comme dit George W. Bush, ne s?est jamais privé de dire son fait à l?occupant. En avril 2004, scandalisé par la brutalité de l?offensive américaine sur Fallouja, c?est lui, alors simple membre du conseil de gouvernement, qui envoie dans la ville rebelle une délégation de négociateurs pour mettre fin aux combats. L?arrangement ne tiendra que quelques mois et permettra aux rebelles en armes de se renforcer avant que l?armée américaine lance une seconde offensive, beaucoup plus meurtrière et destructrice que la première. Intensivement bombardée, la ville est à moitié rasée. Mais beaucoup, parmi les 300 000 civils de Fallouja, n?auront pas oublié l?intervention humanitaire du Bédouin. Devenu président, Ghazi Al-Yaouar y met les formes mais continue d?appuyer sur les blessures américaines. « Les Etats-Unis sont responsables à 100 % de la situation sécuritaire d?aujourd?hui. Ils ont occupé mon pays, démantelé notre armée et nos services de sécurité et laissé nos frontières ouvertes à n?importe qui pendant au moins dix longs mois. »

<B>« Ces forces du mal qui n?ont ni programme, ni idée »

Inlassablement, depuis sa nomination, le président plaide pour la réintégration, « après examen de leurs dossiers personnels, de tous les officiers, les généraux et tous les soldats qui n?ont pas participé aux massacres et aux tortures de Saddam ». Il veut, comme George W. Bush, « irakiser » au plus vite tout ce qui concerne la sécurité nationale. Selon lui, « cela ne devrait pas prendre plus d?un an. Ensuite, nous pourrons dire à nos amis américains et à la force multinationale qui nous aide : ?Messieurs, merci beaucoup, vous pouvez rentrer chez vous.?»

Musulman pratiquant, Ghazi Al-Yaouar n?est pas plus tendre avec les rebelles, « ces forces du mal qui n?ont ni programme, ni idée, et qui salissent la religion». Il est plutôt pour la tenue des élections au jour prévu, le 30 janvier. Mais il n?y a pas, pour lui, de « date sacrée » et, comme en défi au président Bush, qui refuse a priori toute idée de délai, il demandait encore la semaine passée à l?ONU de se prononcer sur la faisabilité ou non de cette consultation dans le chaos qui prévaut. Sa crainte est que, « si la situation continue comme cela, on risque de créer chez les Irakiens un sentiment si fort de rage et d?humiliation qu?un Adolf Hitler pourrait émerger en Irak de la même manière qu?il est apparu en Allemagne après la défaite et les humiliations de la première guerre mondiale ».

On pensera ce qu?on voudra de cette sombre prédiction. L?homme s?est fabriqué, en quelques mois, une image et une réputation. Celle d?un entrepreneur libéral doublé d?un nationaliste bon teint qui revendique sans cesse son ?irakité? et refuse de croire à la guerre civile. L?Irak n?a sans doute pas fini d?entendre le nom de l?étonnant cheikh Al-Yaouar.

<B> @ 2 005 Le Monde ? Patrice Claude

Distribué par The New York

Times Syndicate</B>

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