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Gaëtan Duval, un artiste entré en politique

14 octobre 2008, 20:00

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Nous sommes dans l?après-midi du 6 mai 1996, des milliers de gens, toutes ethnies confondues, se pressent aux abords de la nécropole paroissiale de l?église de St Jean à Belle-Rose. Au fil des minutes la foule grossit à vue d?oeil pour devenir une vraie marée humaine. Ils sont venus des quatre coins du pays pour rendre un dernier hommage à un homme qu?ils n?avaient jamais cessé de porter dans leur c?ur.

Mais qui est cet homme qui allait causer le plus grand déplacement humain dans l?histoire du pays pour ses funérailles ? Cet homme, c?est Gaëtan Duval, enfant terrible de la politique mauricienne, tour à tour Premier ministre adjoint, homme de loi, à la fois maire et lord-maire de la capitale, Port- Louis, et chef de file du plus grand parti politique des années soixante, le Parti mauricien sociale démocrate (PMSD). Sa réputation avait dépassé les rives de son pays natal au point d?être reçu en héros dans toute l?Afrique francophone. Il fut par-dessus tout un grand ami de la France.

Alors que la foule atterrée se presse dans tous les coins et recoins pour lui rendre un dernier hommage, l?on s?interroge sur le parcours de cet homme, monument qui entreprenait là son dernier voyage.

Cet enfant terrible, connu pour son penchant gavroche, voire espiègle, et sa vive intelligence, présageait un personnage unique en son genre. Il naquit le 9 octobre 1930 au sein d?une famille de la petite bourgeoisie de l?époque à rue Barkly, Rose-Hill. C?était le temps des ?ufs durs. Très tôt, il eut la douleur de perdre son père et, sans le support de la s?ur aînée de son père, qui le prit à sa charge, son destin eut été différent. Grâce à cet encadrement familial, il eut un parcours sans faute dans ses études. Il fut le premier classé aux épreuves de la petite bourse pour toute l?île en 1941, alors élève de l?école primaire de St Enfant Jésus à Rose Hill. En tant qu?élève du collège Royal de Curepipe, sa brillante intelligence étonna plus d?un.

Après un bref séjour dans la fonction publique, il partit pour l?Europe car il avait décidé de se faire avocat malgré le fait que ses parents eussent préféré qu?il embrassa l?art dentaire.

Il revint au pays en 1956, après de brillantes études au Lincoln?s Inn à Londres et à la cour de Paris. En tant que jeune avocat, ses brillantes prestations au barreau ne laissèrent pas la classe politique indifférente. Jules Koenig, brillant homme de loi, le prit sous sa protection, ayant trouvé en lui un oiseau rare. Ils allaient dès lors devenir des compagnons inséparables. Alors que Gaëtan Duval devait faire son entrée dans l?arène politique, quelle était la situation politique à Maurice, alors que les grands changements, à la faveur de la décolonisation des empires, se pointaient à l?horizon ?

En 1958, le pays avait connu une nouvelle Constitution octroyant le droit de vote à toute individu ayant atteint la majorité. Rien n?était plus comme avant pour l?Union mauricienne fondée par Edgard Laurent et devenu le Parti mauricien. Seul Jules Koenig, bouillant avocat, semble s?adapter aux changements qui s?étaient opérés dans le paysage politique mauricien. C?était la fin du vote censitaire qui avait confié le destin du pays, dès 1885, à une poignée d?électeurs, alors que la grosse masse de citoyens vivait dans l?église du silence. Toute la vielle garde composée de Franco-Mauriciens et autres nantis de l?époque avait disparu de l?hémicycle.

Le Parti travailliste a le vent en poupe, il a fait table rase sur tous les sièges lors des élections qui eurent lieu en 1959 tant dans la ville qu?à la campagne. Jules Koenig fut un des rescapés de la vieille garde, sauf Sookdeo Bissondoyal semblait pouvoir tempérer cette marée montante dans le sud du pays. Le Parti mauricien perçu comme le parti des capitalistes n?obtient que 3 sièges. La première tentative de Duval de se faire élire à Curepipe connut un échec grâce à la présence de Guy D?Arifat, candidat trouble-fête.

Mais le hasard fait bien les choses ; l?élection de son principal adversaire Romriky Ramsamy, du Parti travailliste, fut invalidée par la Cour suprême pour vice de forme. C?est suite à l?élection partielle qui s?ensuivit que Gaëtan Duval fera son entrée au Parlement le 25 mars 1960.

Avec la présence de Duval dans l?opposition, rien ne devait plus être comme avant, ni pour le Parti travailliste, ni pour son propre parti à l?Assemblée.

Alors que le Parti travailliste semblait avoir le monopole des grandes foules, le Parti mauricien faisait pâle figure, mais Duval allait combattre l?adversaire sur le terrain, il établit une relation de proximité avec ses mandants et défendit la cause des démunis qui avaient connu les rigueurs du cyclone Carol de 1960. A la faveur des pourparlers qui se succédèrent pour l?octroi de l?indépendance au pays, les esprits s?échauffèrent. Les minorités ethniques craignant pour leur avenir, leur peur était légitime. Les rassemblements se succédèrent. Pour la première fois en 1963, le Parti mauricien vole la vedette au Parti travailliste. Dans les villes, les rassemblements se déroulent à l?américaine. Pour la première fois, la présence féminine donne un air de fête à ces réunions où déferlent de véritables marées bleues. Quelle époque !

Après les élections de 1963, fort de ses dix membres élus sur une chambre de 40 députés, le Parti mauricien veut partager le pouvoir. Une manifestation a lieu devant l?Hôtel du gouvernement. C?est la première épreuve de force avec le gouvernement en place, savamment menée par Gaëtan Duval. Le gouverneur Sir John Shaw Rennie, veut éviter le pire et donne le ton pour un gouvernement de coalition. Duval devient ministre du Logement des Terres et de l?Urbanisme en 1964.

C?est le début d?une carrière fulgurante, Duval devient la cheville ouvrière pour le relogement de la masse de gens qui avait connu les rigueurs du cyclone Carol. Il sera le père des cités ouvrières dans le cadre de la politique du gouvernement de pourvoir un logement décent à la classe des travailleurs. Plus de 125 cités ouvrières seront ainsi construites par la suite. Fini le temps où le prolétariat des régions urbaines habitait à l?arrière-cour des nantis ou dans des masures juste bonnes pour résister aux premiers assauts des ouragans.

<I>«C?est suite à l?élection partielle qui s?ensuivit que Gaëtan Duval fera son entrée au Parlement le 25 mars 1960.Avec la présence de Duval dans l?opposition, rien ne devait plus être comme avant ni pour le Parti travailliste ni pour son propre parti à l?Assemblée.»</I>

Vu l?animosité grandissante entre le Parti travailliste et le PMSD, il était clair que la coalition de 1963 n?allait pas durer. Nous sommes en 1965, le pays se prépare à affronter les élections générales qui allaient déterminer son sort en tant que futur Etat indépendant. Tout allait se jouer pour les élections d?août 1967, pour le meilleur ou pour le pire

Plus que jamais Duval fait figure de sauveur des minorités ethniques. Il a longtemps remplacé Jules Koenig comme véritable leader du Parti mauricien. Les foules immenses lui font un accueil délirant à travers le pays. Le Parti travailliste sent que le terrain glisse sous ses pieds. Il fait une sainte alliance avec l?Independent Forward Block. Par contre, le Comité d?action musulman ne fait plus le poids vraiment chez la communauté musulmane.

Mais le rejet du rapport de Harold Banwell (1966) sur la représentation proportionnelle avait assuré d?office la victoire au Parti travailliste. Tout s?est d?ailleurs joué dans le découpage des circonscriptions électorales. L?affaire Diego Garcia n?est pas étrangère au rejet du rapport Harold Banwell par le secrétaire d?Etat aux colonies qui après avoir donné son aval audit rapport fît volte-face à l?instigation de Clément Attlee, Premier ministre britannique. Ceci étant, malgré les 44 % de votes en faveur du PMSD lors des élections d?août 1967, elle ne devait obtenir que 27 sièges dans une Chambre de 70, ce qui au vu de Jules Koenig était une anomalie criarde.

Au lendemain de l?indépendance, le pays avait à faire face à une situation économique des plus catastrophiques Alors que vainqueurs et vaincus se regardaient en chien de faïence et que les heurts ethniques en janvier 1968 au nord de Port-Louis ne présageaient rien de bon, Duval décide dans l?intérêt supérieur du pays de faire une coalition avec le pouvoir. Il le fit au risque de sa popularité, une popularité qu?il sacrifia sur l?autel du patriotisme. Mais sa contribution au sein des différentes coalitions aux côtés de sir Seewoosagur Ramgoolam et d?Anerood Jugnauth, sera riche et précieuse, et sera à la base de l?édification de l?île Maurice moderne.

Les accords sucriers dans le cadre des accords de Lomé et de Yaoundé portent ses empreintes, tant son poids diplomatique aura été déterminant.

Duval était avant tout un homme de l?Occident. En temps record, il donna le ton, plus que tout autre, pour la transformation de l?économie du pays qui reposait entièrement sur une mono-culture, en un pays industriel de pointe par la création de la zone franche de service. Il sut, il faut le dire, se faire entourer d?hommes de grandes qualités dont le professeur Edward Lim Fat, Amedée Maingard, Rex Fanchette, Raymond Chasles et Armand Maudave. Un projet qui était, au dire de ses adversaires, digne du domaine des chimères. Mais qui, au plus fort de son développement, fut donneur d?emploi à pas moins de 90 000 Mauriciens hommes et femmes confondus

Mais c?est dans le tourisme qu?il marquera ses plus belles empreintes. Grâce à son dévouement et son charisme il finit par attirer des touristes haut de gamme vers le pays, et fit de son île une des destinations de rêve pour des milliers de vacanciers de par le monde. Le tourisme est, valeur du jour, en passe de devenir le premier pilier de notre économie. Il fut lui- même en quelque- sorte un produit touristique.

Mais par-dessus tout, il fut un grand homme de loi, doué d?une mémoire hors du commun, qui étonna plus d?un juge en cour, il exerça le métier d?avocat pour protéger la veuve et l?orphelin, et s?engagea dans des procès au risque de sa popularité. Il fut un grand parmi les très grands hommes de loi du barreau mauricien. Il excellait en droit criminel.

«Mais par-dessus tout il fut un grand homme de loi doué d?une mémoire hors du commun, qui étonna plus d?un juge en cour, il exerça le métier d?avocat pour protéger la veuve et l?orphelin et s?engagea dans des procès au risque de sa popularité. Il fut un grand parmi les très grands hommes de loi du barreau mauricien.»</I>

Bref, son passage dans le monde syndical sera marqué d?une pierre blanche par l?octroi du 13e mois à tous les travailleurs manuels et intellectuels, un privilège qui perdure jusqu'à ce jour.

Gaëtan Duval avait surtout le c?ur sur la main. Certes il aimait à croquer la vie à belles dents et vivait à tombeau ouvert, mais ne resta jamais insensible devant la misère humaine. Ses ennemis ont été impitoyables. Grâce à la calomnie de ses adversaires, il connut les affres de l?incarcération mais sortit grandi, car le c?ur du petit peuple battait pour lui. De par ses frasques qui n?étaient que l??uvre de son coté «enfantin», car il fut avant tout un artiste entré en politique, il s?exposa souvent à la critique d?une presse sans pitié, tant et si bien que sa véritable contribution dans l?édification de l?île Maurice moderne est restée souvent oblitérée durant son vivant. Mais comme disait Jean Cocteau, «l?enfer existe, c?est l?histoire.»

Tout le long de son cheminement politique, il sera tantôt aimé, tantôt haï, mais ne laissera jamais personne indifférent. Il avait par-dessus tout le goût de la difficulté, tant dans sa vie d?homme de loi, que dans celle de politicien, il était animé d?une vraie quête du dépassement de soi. Dans les dernières années de sa vie trépidante, il comprit que la vraie paix se trouvait dans le renoncement, et fut à ce titre fasciné par la culture orientale, par l?hindouisme en particulier. De son chalet à Grand-Gaube toute l?île Maurice se donnait rendez-vous au quotidien, que l?on fût veuve, orphelin ou nanti. Ce surdoué mal aimé méprisait avant tout, toute forme de préjugé. Mû d?un esprit cartésien, magnanime et généreux, toute sa personne rayonnait d?un esprit convivial. Duval reçut de nombreuses décorations, élevé au rang de Chevalier en 1981 par la reine Elizabeth II, il devint Commandeur de la légion d?honneur en 1973.

Rappelons qu?il fit ses premiers pas dans les municipales en 1956, quoique cette tentative fut malheureuse. Il fut tour à tour président et maire de la ville lumière et devint lord-maire de la capitale en 1971.

Véritable étoile filante, son passage terrestre tel Rémy Ollier fut trop bref, et le pays lui doit une dette de reconnaissance que seule l?histoire pourra dorénavant juger à sa juste valeur. Il demeure à jamais au panthéon de ces hommes qui, bien après leur mort, continueront à vivre dans les esprits, tant son parcours aura été riche.

<B>Benjamin MOUTOU</B>

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