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Franchement francophone
<B>Par Nazim Esoof</B>
Projet culturel et linguistique qui aspire à revêtir une dimension politique, la francophonie est synonyme d?un engagement, d?une conviction et d?un état d?esprit propres à un certain nombre de pays qui ont en commun, de manière directe ou indirecte, la langue française. A ce titre, des termes comme ?famille? et ?communauté? sont des substantifs qui sont les plus souvent accolés à ce concept qui a fait son temps. Et qui est conscient qu?il faut en inventer d?autres. Parce que les pères de ces ?famille? et ?communauté?, certes des êtres d?exception, n?en sont pas moins des totems d?une autre époque. Des icônes sous le charme jacobin des grands frères de l?immense métropole parisienne.
Aujourd?hui évidemment, les donnes ont changé. Le grand frère poursuit sa mission. Aussi bien que sa croisade culturelle. Et c?est tant mieux. Le désert créatif et le déficit de civilisation de certaines sociétés commandent une intervention, souvent au sens de coopération, de la France et des pays occidentaux francophones. On ne s?en plaindra pas. Surtout pas à Maurice. Lorsqu?on a des horizons bouchés de ses diversités coercitives, il est toujours bon d?être exposé à une certaine idée du monde même si cette idée se nourrit d?ambitions particulières et surdéterminées. Bref, cette francophonie multilatérale est plus à même de nous épargner de notre propension constante au suivisme.
La francophonie traduit désormais ce type d?ambition. Une déclinaison différentielle qui retarde quelque peu l?américanisation du monde. Une dynamique fondée sur l?effort cérébral pour appréhender les phénomènes de guerre et de paix. Une conception de la solidarité où les hommes, tout en demeurant dans la servitude morale, retrouvent une liberté intellectuelle. Tout cela peut encore passer. On n?y trouvera rien à redire. Le monde fonctionne selon des canons universaux quelle que soit la thématique ou la problématique en jeu. Mais le téléscopage des idées se fait à d?autres niveaux.
De Senghor à Césaire en passant par quelques apôtres mauriciens autoproclamés champions de la francophonie, il y a une sorte d?aristocratie culturelle, figée et fade, qui s?est installée. Du coup, la francophonie a pris un sacré coup de vieux. Les idées nouvelles ont traversé les décennies pour devenir des idées reçues. Les lieux nouveaux des lieux communs. Des espaces de libération des espaces où on rationne le savoir savant. Et le snobisme prêt-à-porter synonyme de pensées à l?emporte-pièce. Alors la communauté liée par la langue et des valeurs et par la richesse de sa diversité nécessite une chirurgie.
Une chirurgie qui passe par une rupture avec tout ce qui mène cette communauté à une ringardisation de son imaginaire. Sans doute les grands penseurs succombent facilement au don mimétique des théoriciens qui chantent, dans des vers aseptisés, la grandeur de leur francopholie. Sans doute les pédants versés dans la circonlocution maniérée font toujours recette. Mais dans ce monde nouveau de la pensée globalisée, dans cette toile inextricable des technologies novatrices et dans cette société mondiale qui invente une révolution au quotidien, l?enchevêtrement classique des idées, où on pouvait se réunir autour d?une langue dans un esprit de commémoration et d?adoration, n?a plus de réelle pertinence.
Si la francophonie veut être un agent de la co-construction de la société contemporaine, elle sera bien obligée de faire des choix. L?encensement des idoles n?est qu?une activité commémorative accessoire. L?essentiel est ailleurs. Chaque structure de pensée et de valeur développe sa conception du monde. Lorsque c?est la langue qui est son principal vecteur, elle s?arrange toujours pour que sa mission se décline dans le non-dit.
De notre perspective insulaire, nous restons malgré tout sous le charme de ce providentialisme francophone. Parce qu?assez souvent, c?est cette francophonie qui, entre autres, rend possible un savoir autre qu?encyclopédique.
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