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Far West dans la banlieue Nord

16 juin 2007, 20:00

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Vitres relevées, portières verrouillées, la plupart des employés des entreprises situées dans la zone industrielle de Riche-Terre, ou encore à Baie-du-Tombeau, prennent un maximum de précautions lorsqu?ils doivent emprunter l?artère menant à leur lieu de travail. On ne sait jamais? Ici, pas un mois ne s?écoule sans que l?on ne rapporte un cas de vol ou d?agression.

Ces derniers temps, les voleurs se montrent de plus en plus audacieux. Vols de ferrailles, de câbles électriques, de tuyaux en cuivre, de carburant, de barres d?aluminium, rien n?échappe aux malfrats.

Et bon nombre de personnes qui se rendent dans la zone pour un entretien d?embauche passent d?abord par la case « truands ». Résultat des courses : téléphones portables et argent volés.

« On peut être agressé à n?importe quelle heure. Moi-même, quand j?ai terminé mon travail, si je suis seul je marche aussi vite que possible pour atteindre l?arrêt d?autobus qui se trouve sur la route principale à Baie-du-Tombeau », relate Jocelyn Toussaint, comptable chez Steel Scrap Ltd.

Boutique transforméeen bunker

Le sixième cambriolage de la station-service de Caltex, à Riche-Terre, illustre bien le manque de sécurité dans la région. Armés de sabres, les malfrats étaient embusqués dans les buissons lundi soir et ont attendu que le gérant ait mis la recette de la journée dans sa voiture pour donner l?assaut. Ces derniers ont alors fait main basse sur l?argent, des téléphones portables, des bagues en or, et même la torche électrique du gardien et le képi et la matraque du frère du gérant qui est agent de police? Le montant du butin est estimé à Rs 1,2 million.

Gérard Rawjee, gérant de cette station- service est complètement ébranlé. Sa boutique, il l?a transformée, par la force des choses, en véritable bunker. Les rideaux métalliques toujours baissés, il communique avec les employés à travers une alarme. Il préfère ne pas prendre de risques, même si c?est aux dépens du business. « C?est une vraie prison. Et les recettes ont considérablement baissé, car je ne peux plus vendre d?articles comme des snacks, des boissons ou encore des produits pour l?entretien des véhicules aux automobilistes qui viennent s?approvisionner en carburant. »

Les employés ont été secoués par ce dernier volet d?une longue liste de braquages. « Certains ont signifié leur intention de rendre leur tablier. Je les comprends », poursuit Gérard Rawjee. Mais on sent chez lui une révolte intérieure qu?il a du mal à cacher. Il estime que les autorités auraient eu vent qu?un cambriolage se tramait ce jour-là. Deux personnes arrêtées le week-end précédent leur en avait fait part.

Il tente d?expliquer l?acharnement des malfrats de tout acabit. « Les entreprises se sont implantées dans une région où se concentrent des problèmes tels que le chômage, la pauvreté et la toxicomanie. Les terrains vagues et le manque d?éclairage favorisent les repaires de bandits et, de ce fait, les agressions. Et pour couronner le tout, les forces de l?ordre manquent d?effectifs et sont mal équipées », déplo-re-t-il, tout en souhaitant que provision soit faite dans le budget pour améliorer la sécurité publique.

À quelques mètres de là, c?est le ballet des fourgons chargés de vieille ferraille. Leur destination : Steel Scrap Ltd, une entreprise spécialisée dans le recyclage des métaux. Elle n?a pas non plus été épargnée par les voleurs. Jocelyn Toussaint raconte son ahurissement en constatant ce qui s?était produit un jour. « Le réservoir dans lequel nous stockons du diesel pour nos véhicules était à moitié vide. Les voleurs avaient utilisé un tuyau pour siphonner le carburant », raconte-t-il. Depuis, la sécurité a été revue et améliorée pour décourager les braqueurs potentiels.

Mais c?est bien mal les connaître. Ainsi, ni les fils barbelés, ni les caméras de surveillance, et encore moins la présence d?un agent de sécurité n?ont dissuadé les malfrats qui se sont attaqués à l?usine de nouilles instantanées Esko en octobre dernier. L?agent de sécurité, se sentant menacé, n?a pas hésité à utiliser son fusil de chasse, blessant un des agresseurs. Un mois plus tard, ce dernier rendait l?âme, foudroyé par une septicémie.

Une brèche dans le mur

« Je reconnais que depuis ce malheureux incident, nous n?avons reçu aucun visiteur indésirable », affirme Éric Lim, le directeur de l?entreprise. Auparavant, l?usine était une cible de choix. Il arrivait même aux patrons de découvrir, au petit matin, une brèche dans le mur d?entourage, et par laquelle les truands étaient entrés.

Depuis, le dispositif de sécurité a été revu. « En plus d?un système de surveillance, nous avons installé un détecteur de mouvement dans l?enceinte de l?usine », confie Éric Lim. Pour lui, les braquages se multiplieront aussi longtemps que la loi ne sera pas amendée pour prévoir des peines plus sévères à l?encontre de ceux trouvés coupables d?agressions et de vols.Autre phénomène, les métaux, qui semblent avoir la cote auprès des voleurs.

Les directeurs de Productions Menui-series Industrielles Ltée en ont fait les frais à plusieurs reprises cette année. Les malfaiteurs savent comment s?y prendre. Ils font basculer les barres longues de 7 mètres par-dessus les murs d?enceinte, tandis que leurs complices les attendent de l?autre côté.

« Il y a eu des vols fréquents du fait que nous stockons des barres d?aluminium utilisées pour la fabrication des portes et des fenêtres. Pour nous, ces vols sont dramatiques du fait que le manque de matériau retarde considérablement la livraison d?une commande. De plus, notre fournisseur se trouve à 20 000 km de là. C?est une catastrophe pour les affaires », explique le directeur financier, Reaz Emambocus.

Il note cependant que la situation s?est améliorée depuis que les patrouilles policières sillonnent régulièrement Baie-du-Tombeau. Les choses progresseraient davantage selon lui si les enquêtes policières sur les vols commis à l?usine aboutissaient. « Récemment, les policiers de Terre-Rouge ont appréhendé deux mal-frats qui avaient en leur possession nos barres en aluminium. Puis, plus rien, on ne sait pas où en est l?enquête. »

La Sentinelle Ltée a également été victime des malfaiteurs voilà deux semaines. Les cambrioleurs ont emporté des tuyaux en cuivre reliés au système de climatisation. « Les gardiens n?ont rien pu faire, car ils ont été menacés. Lorsqu?ils ont pu alerter la police, il était trop tard. Les bandits ont toutefois laissé des indices : un sac d?outils qu?ils utilisaient pour leur sale besogne », raconte un des vigiles.

Quoi qu?il reconnaisse l?existence des cas de vol, dont certains avec violence, l?assistant commissaire de police Vinod Appadoo, Divisional Commander de la division Nord, refuse de dramatiser la situation au niveau de la sécurité dans la région.

« Les statistiques indiquent que le nombre de vols diminue. Ce que l?on oublie souvent, c?est que ces délits sont l??uvre d?une minorité. La majorité des gens sont des citoyens corrects. Il est regrettable que, lorsqu?on parle de certaines localités, on a malheureusement tendance à associer leur réputation aux agissements de quelques énergumènes. Ce qui est vrai, c?est que certaines régions de la division Nord sont vraiment difficiles. La police reste résolue quand à faire respecter la loi et rétablir l?ordre et la paix », affirme ce gradé de la police.

La collaboration de la communauté

Le responsable de la police de la division Nord explique que la perception selon laquelle la police n?agirait pas aussi promptement que l?auraient souhaité certaines personnes ne rend pas justice au cadre spécifique dans lequel, elle exerce son métier. « Notre travail, c?est de maintenir l?ordre et la paix. Tous les citoyens, y compris ceux contre lesquels une plainte a été logée, ont des droits que nous sommes tenus de respecter. Nous ne pouvons pas les priver de leur liberté sans justification légale même si, aux yeux du public, le suspect devrait être arrêté dès qu?une déposition a été faite à son encontre. Autrement dit, la liberté de l?individu est la règle. Que ceux qui se croient au-dessus de la loi ne s?y trompent pas, la police agira en temps et lieux avec beaucoup de fermeté. »

Vinod Appadoo soutient que la police a également besoin d?une collaboration sans faille de la communauté. Le défrichage d?une partie de la plage du Goulet, qui sert de repaire aux cambrioleurs, est l?illustration de cette collaboration entre la police et la population.

Dans ce contexte, Vinod Appadoo souligne l?engagement des responsables des postes de police de la division Nord pour accélérer la mise en place du concept d?îlotage, communément appelé community policying. Il précise que la police met beaucoup d?accent sur la prévention et adopte une approche proactive dans son mode de fonctionnement. Pourvu que les résultats ne se fassent pas trop attendre?

La criminalité comme moyen de subsistance

« Le problème de la délinquance et de la criminalité tel qu?il se manifeste dans cette partie de Port-Louis, ne sera jamais résolu uniquement par la répression. Derrière ces comportements, certes condamnables, se cachent des drames humains. La véritable cause de ces maux, c?est la pauvreté. » Telle est l?observation faite récemment par un policier qui a été impliqué dans des enquêtes sur divers cas de cambriolage perpétrés par des personnes habitant dans la région du nord de Port-Louis.

Souvent, ces cambrioleurs sont totalement exclus de la société en raison de leur très faible niveau d?éducation. Ils n?ont pas les qualifications de base pour prétendre à un emploi. En raison de leur vulnérabilité, ils deviennent facilement la proie d?individus pour lesquels la prostitution ou la vente de drogue sont devenus des moyens faciles pour s?enrichir. Ce qu?une société civile normale considère comme un délit, est perçu un moyen de subsistance par eux. « Dans certains cas, l?argent volé sert à subvenir aux besoins de la famille. C?est triste mais c?est ainsi », soutient le policier.

La répression ne résout pas le fond du problème car, sitôt libérés sous caution ou sortis de prison, ces individus reprennent les mêmes mauvaises habitudes. Les exclus parviennent toujours à constituer une classe capable de s?organiser. En face, la majorité silencieuse préfère se taire pour ne pas s?attirer des ennuis. Cet immobilisme et cette réticence ne contribuent nullement à l?émergence d?une synergie entre la communauté et la police, si essentielle dans le combat efficace contre la criminalité.

Une synergie qui a donné des résultats là où elle a été expérimentée.

La crainte d?une volte-face de la communauté locale rend pratiquement impossible toute présence dissuasive de la police. Ceux qui n?ont pas les moyens pour aller vivre ailleurs sont alors contraints de subir la loi des? sans-lois. La criminalité est comme un cancer. Aussi longtemps qu?on ne s?attaque pas à sa source, il se répand et contamine les autres parties intactes du corps.

QUESTIONS À

Julien Lourdes, travailleur social au Centre Fraternité Nord-Sud

« Nous avons confiance en la police »</B>

Lorsqu?un travailleur social est pris à partie, comme cela a été le cas diman-che dernier pour un de vos collaborateurs, doit-on s?en alarmer ou devrait-on considérer cet incident comme une agression de plus ?

Les personnes soupçonnées d?avoir malmené ce proche collaborateur ont franchi la ligne rouge. Et c?est loin d?être une simple altercation car cette personne a reçu des menaces de mort. Nous connaissons le signalement des auteurs présumés de cette agression. Il y a des raisons de s?en inquiéter et de croire que les menaces verbales pourront être mises à exécution.

Le Centre Fraternité Nord-Sud mène un combat assidu contre la drogue et la prostitution. Notre siège se trouve à proximité de la « croisée Corner », un carrefour où ces deux fléaux sévissent au vu et au su de tout le monde. Notre action gêne. Elle n?est pas appréciée par ceux qui estiment que ce « territoire » devrait être interdit à tous ceux qui veulent l?assainir.

Comment faut-il, dans ce cas, gérer une telle situation ?

Nous avons confiance en la police. Le Divisional Commander de la division Nord, M. Vinod Appadoo quoique nouveau à ce poste, a manifesté une réelle volonté de sécuriser les zones à risques. Cependant, une action percutante doit être menée contre les bandes constituées dans le seul but de terroriser les habitants et de défier la police. La présence régulière d?une équipe de SSU est une nécessité.

S?il est admis que la force régulière pourrait manquer de ressources ou d?équipements pour répondre à ces besoins urgents, pourquoi ne pas conférer cette responsabilité à des membres de la Special Mobile Force ?

La visibilité de la police devrait être plus conséquente et renforcée là où la sécurité du citoyen est la plus menacée. Tout le monde connaît les points de vente de la drogue. Il n?est pas possible de supporter l?idée que la police ne puisse pas en être au courant.

Mais que peut faire la police si elle est souvent confrontée à la réticence de la communauté à collaborer avec elle ?

Cette réticence ne résulte pas d?un refus de collaboration. Elle découle de la peur des conséquences d?une certaine forme de coopération. Il faut faire comprendre à la communauté qu?il est dans son intérêt de collaborer avec la police dans l?exercice de sa mission, qui est de faire respecter la loi et de sécuriser la localité.

Quel est votre constat de la situa-tion au niveau de la prostitution dans la région ?

En tant que phénomène de société, la prostitution inquiète lorsqu?elle menace de toucher des filles de 14 ou 15 ans. Et la drogue n?épargne pas les adolescents qui sont utilisés comme passeurs. Le défi consiste à empêcher la chute des ados dans le piège de ces deux fléaux.

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