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Fallouja : un « émirat moudjahid »
Fallouja est devenue le symbole de l?échec américain en Irak. C?est là, dans la « cité des mosquées » sunnite, qu?a eu lieu la première action de guérilla, en avril 2003, peu après la chute de Saddam Hussein, et ce sont ses moudjahidins (combattants) qui ont infligé à l?armée américaine sa première défaite militaire, en avril 2004. Les « émirs » C?est ainsi que les moudjahidins appellent leurs commandants militaires, qu?ils soient salafistes, soufis, « al-qaidistes » ou caïds de quartier. Emirs, des officiers de l?armée baasiste et des moukhabarat (services secrets) de Saddam Hussein le sont aussi devenus. Les émirs règnent en maîtres à Fallouja.
Les émirs de la « résistance irakienne » se partagent le « territoire libéré » de Fallouja et des alentours, la première région d?Irak où les soldats américains ne posent plus le pied. Et ces émirs sont réunis, depuis la fin de la violente bataille du printemps, au sein d?un « conseil moudjahidin », la Choura, en compagnie des dignitaires religieux et tribaux. Cette Choura avait été créée durant l?hiver et est contrôlée par les imams Abdallah Al-Janabi et Dhafer Al-Oubeydi.
Figures célébrées et controversées, les imams sont les deux chefs spirituels de la guérilla de Fallouja. L?imam Al-Janabi, de la mosquée Saad bin Abi Wakkas, est perçu par beaucoup de moudjahidins comme étant le leader des takfiris, les combattants les plus extrémistes, étrangers ou irakiens liés à des organisations arabes étrangères. Il n?en est pas moins très respecté, autant que craint, par la population locale. Très radical, il fut le premier à appeler l?an dernier à la résistance armée. L?imam Al-Oubeydi, de la mosquée Al-Hadra Al-Mohammadiya, est plus respecté au sein de la Choura par certains émirs de Fallouja et les chefs tribaux, notamment pour sa science religieuse et ses fatwas.
Fallouja est dorénavant le problème principal du nouvel homme fort de l?Irak, le premier ministre Iyad Allaoui, qui ne peut guère tolérer que des rebelles armés contrôlent un territoire aux portes de Bagdad. Territoire où ils ont désormais des lieux d?entraînement militaire, des caches d?armes, où ils accueillent des combattants étrangers et d?où ils mènent des opérations jusqu?au c?ur de la capitale irakienne.
Les forces de sécurité et des Bagdadis ont noté que, pendant le siège de Fallouja, en avril, peu d?attentats ont eu lieu à Bagdad, et qu?ils ont repris aussitôt après le siège. Certains en tirent la conclusion que Fallouja est la principale base du « terrorisme » en Irak. Et des voix chiites et kurdes commencent à s?élever contre ce que certains appellent « l?émirat taliban d?Irak », ou « l?émirat wahhabite ».
« Aucune pitié pour celles qui combattent Allah »
« À Fallouja, le temps est comme suspendu », témoigne S., un moudjahid qui fait office de messager entre des mosquées de la cité rebelle et des mosquées de Bagdad. Nous avons vaincu les marines américains, qui ont été forcés de se retirer dans le désert, et le calme est revenu. Les moudjahidins font régner la loi islamique. Mais Fallouja est isolée, et les services secrets d?Allaoui et des Américains nous envoient toujours plus d?espions, que nos émirs tuent lorsqu?ils les découvrent. Les gens sont anxieux. La lutte ne fait que commencer », poursuit-il.
Isolée, Fallouja s?enfonce dans la paranoïa. La chasse aux « étrangers », c?est-à-dire à tous ceux qui n?habitent pas la ville, est ouverte. La décapitation filmée de l?homme d?affaires américain Nicholas Berg a été revendiquée par Abou Moussab Al-Zarkaoui, le chef de Tawhid wal djihad (Unification et guerre sainte), un mouvement lié à la nébuleuse Al-Qaida qui regrouperait des takfiris, volontaires arabes étrangers ou jeunes dés?uvrés de Fallouja fascinés par le fondamentalisme.
Depuis, les assassinats se sont multipliés : exécution d?un homme d?affaires libanais et de ses deux assistants irakiens, retrouvés égorgés à l?entrée de la ville ; assassinat de six camionneurs chiites de Bagdad et du Sud, dont les corps atrocement mutilés ont été, moyennant paiement d?un « impôt moudjahidin », rendus à leurs familles ; exécution similaire à celle de Berg, du Sud-Coréen Kim Sun-il? « D?avril à juin, les moudjahidins ont aussi exécuté une trentaine d?habitants de Fallouja dénoncés comme étant des espions des Américains », raconte H., un fidèle de la mosquée Saad bin Abi Wakkas. Cheikh Janabi encourage dans ses prêches la traque et l?exécution des espions.
L?affaire des camionneurs chiites a ému l?Irak. Des chefs de leur tribu se sont rendus à Fallouja chez l?imam Al-Janabi, qui, tout en affirmant ignorer l?identité des coupables, a justifié le crime au nom du « droit des habitants de Fallouja de juger des étrangers de passage », selon un journaliste de Fallouja, avant de congédier sèchement ses hôtes. Le président irakien Ghazi Al-Yaouar a publié un long communiqué s?en prenant aux « criminels qui ont pour objectif de répandre la terreur, d?entraver le processus politique et de porter atteinte à l?image des habitants de Fallouja ».
Isolée, Fallouja s?enfonce aussi dans la charia (la loi islamique). Peu après la fin de la bataille d?avril, les moudjahidins ont investi la portion de la route Fallouja-Ramadi où les jeunes hommes se retrouvent traditionnellement, à l?écart de la ville, pour boire de l?alcool, parler de football et de filles. Les nouveaux maîtres de la cité se sont saisis de certains d?entre eux et, le lendemain, leur ont offert un tour de Fallouja sur le plateau arrière d?un pick-up, les battant jusqu?au sang devant la population.
Les moudjahidins ont ensuite placardé leurs « décrets d?Allah, qui a offert la victoire », sur les murs de Fallouja. Invitation à dénoncer tout étranger, interdiction de boire de l?alcool, menaces envers les femmes qui ne porteraient pas l?abaya ou souhaiteraient se maquiller.
« Nous n?aurons aucune pitié pour celles qui combattent Allah par leur beauté et leurs tenues vestimentaires », prévient une pancarte. Ils ont par ailleurs rendu visite aux commerçants, des vendeurs de CD aux coiffeurs, accusés de promouvoir, par la musique ou la coupe de cheveux, des coutumes occidentales et « anti-islamiques ». Les combattants, qui seraient près de dix mille, auréolés de leur victoire contre les marines américains, ont pris le pouvoir dans la rue, avec le soutien des mosquées, et par les armes, si nécessaire. L?ordre règne à Fallouja.
Après la bataille, les marines américains avaient créé la brigade Fallouja, formée d?anciens militaires baasistes, qui devait, avec la police et la garde nationale, assurer la sécurité en ville. La brigade Fallouja devait aussi retrouver les assassins des quatre paramilitaires de la société américaine de sécurité Blackwater, mitraillés, brûlés et suspendus à un pont, incident dont la diffusion des images aux États-Unis avait été l?élément déclencheur de l?offensive. Rien de cela n?est arrivé, et l?islamisation de Fallouja, ou sa « moudjahidisation », dépasse nettement une « re-baasisation » parfois évoquée. Les moudjahidins contrôlent d?ailleurs chaque entrée de la ville, à des check-points tenus conjointement avec des policiers auxquels ils donnent des ordres.
La lutte ne fait que commencer
À Bagdad, dans les cercles religieux de la guérilla sunnite, on pense aussi, comme à Fallouja, que la lutte ne fait que commencer. Cela ne signifie toutefois pas que la ville soit une sorte d?état-major de la « résistance irakienne ». La résistance est une coalition de groupes salafistes, soufis, baasistes et tribaux qui n?a pas de leader unique, et dont le degré de coordination demeure très superficiel. Il n?y a même jamais eu au niveau national une seule réunion entre les chefs de faction ou de tribu, contrairement à ce qui se passe au niveau local à Fallouja avec la Choura. Quant aux combattants étrangers dont les États-Unis parlent tout le temps, et que les habitants de Fallouja n?ont jamais vus, ils existent, mais combien sont-ils ? Dix, cinquante, cent peut-être ? Ils sont nos frères arabes et musulmans, et sont peu nombreux. Ce qui compte, c?est la résistance irakienne.
Fallouja attend, inquiète, la prochaine bataille. Personne là-bas ne croit que « l?émirat moudjahid » va s?enliser dans le statu quo.
2004 Le Monde ? Rémy Ourdan Distribué par The New York Times Syndicate
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