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Faire revivre ses chers disparus par l?écriture

9 décembre 2006, 00:00

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Marie-Madeleine Lee, née Ah Chuen, a l?apparente fragilité d?une poupée de porcelaine. Elle est très élégante dans sa blouse traditionnelle chinoise en soie noire à liseré rouge qu?elle porte sur un pantalon noir, l?habit étant relevé par un imposant collier de jade. Son phrasé, que ce soit en français ou en kreol, est empreint de cette intonation nasillarde propre au chinois qu?elle a étudié à l?université de Taiwan.

Et même si Marie-Madeleine a connu une certaine opulence et frayé avec les milieux diplomatiques du fait que son mari, Joseph Lee, ait longtemps été consul honoraire de Maurice à Hong Kong et qu?elle ait été ambassadrice de Maurice à Beijing, elle est restée une femme simple. Qui dit les choses comme elles sont, non sans une pointe d?humour. Ainsi, lorsqu?elle feuillette l?album souvenir de leurs noces d?or en août dernier, elle s?arrête sur un cliché où son mari lui offre une rose. «Vous voyez ça. C?est la première rose en 50 ans de vie commune ! (rires). Joseph n?est pas romantique pour un sou alors que moi, je le suis.» D?ailleurs, elle laisse entendre qu?il a formulé sa demande en mariage comme suit : «Marry me or leave me!» Il faut croire que cette franchise l?a séduite.

Quand on lui demande pourquoi elle n?a pas fondé une famille nombreuse comme celles d?autrefois vu que chez les Ah Chuen, ils étaient 11 enfants, Marie-Madeleine réplique que les trois qu?elle a eus ? Angela, 46 ans, Jean, 45 ans et Christophe, 43 ans ? sont plus que suffisants !

Marie-Madeleine a grandi sous la coupe de son grand-père, Chue Wei Chuen, originaire du village chinois de Mexian, qui s?est installé à Maurice dans les années 1870. Il a ouvert un commerce d?alimentation baptisé «Chuewing» à The Mount. Chue Wei Chuen exigeait de toute sa famille qu?elle parle le hakka à la maison. Feu sir Jean Ah Chuen, le père de Marie-Madeleine, a travaillé avec son père avant d?aller exercer comme grossiste et détaillant à Port-Louis, jetant ainsi les bases du business connu de nos jours comme l?ABC Group.

Vu qu?il avait complété sa scolarité et qu?il s?exprimait aussi bien en français qu?en anglais, feu sir Jean Ah Chuen a été nommé président de la Chambre de commerce chinoise et même député de l?autorité transitoire avant l?Indépendance. Il a posé sa candidature à Port-Louis sous la bannière du Parti Mauricien Social Démocrate lors des premières élections post-indépendance et a été élu député. Marie-Madeleine a été la spectatrice de tous ces événements, effectuant sa scolarité secondaire au collège de Lorette de Port-Louis où elle excelle en langues. Au début des années 50, il est exceptionnel que les jeunes filles aillent faire des études supérieures à l?étranger. Marie-Madeleine envisage de se rendre à Londres pour étudier l?art. Son père n?est pas en faveur de cette idée. La tante de la jeune fille, qui vit à Taiwan, lui propose alors de venir étudier l?histoire de la Chine et la langue chinoise.

C?est donc à Taiwan qu?elle se rend. Dans The Portrait of My Vivid Life, on peut voir la photo d?une toute jeune fille en chemisier et pantalon cigarette, adossée à la passerelle d?un navire. C?est un cliché pris le jour de son départ de Maurice en 1953. Une fois à Taiwan, Marie-Madeleine est admise au cours menant au Bachelor of Arts au Taiwan National University. Pendant quatre ans, elle se familiarise à l?histoire et à la littérature chinoises. Comme langue étrangère, elle opte pour l?espagnol. Marie-Madeleine se destine à l?écriture.

Inciter les industriels chinois à venir à Maurice

Lorsqu?elle a presque complété ses études et qu?il est question qu?elle rentre au pays, le destin place sur sa route un certain Joseph Lee. Ce Chinois diplômé en droit, s?est reconverti dans la vente des produits chimiques pour le compte d?une entreprise suisse. «J?ai accompagné un ami mauricien chez son ami qui fêtait son anniversaire. Il s?agissait de Joseph. Il m?a invitée à danser. Cela n?a pas été un coup de foudre car nous avons pris du temps pour nous connaître. à ses amis qui lui ont demandé par la suite ce qu?il avait vu en moi, il a répliqué que c?était mes pieds !»

Lorsque Joseph Lee formule sa demande de mariage, Marie-Madeleine doit tout de même obtenir l?approbation de son père qui craint qu?elle ne se soit éprise d?un beau parleur. Un des frères de Marie-Madeleine est même délégué en éclaireur. Finalement, c?est la tante de la jeune fille qui réussit à convaincre sir Jean Ah Chuen de donner sa fille à Joseph Lee. Marie-Madeleine se marie à Hong Kong, retourne à Taiwan pendant deux ans avant de poser ses valises pour de bon à Hong Kong où son mari s?est mis à son compte, représentant divers fabricants de produits chimiques américains et anglais.

Marie-Madeleine prête main forte à Joseph, prenant à sa charge le travail administratif et même la comptabilité. Ses grossesses quasi successives ne l?empêchent pas de reprendre le travail aux côtés de son mari. Lorsque feu sir Seewoosagur Ramgoolam se rend à une exposition à Osaka au Japon, sir Jean Ah Chuen fait partie de la délégation qui fait escale à Hong Kong. On est alors au début des années 70 et le secteur manufacturier en est encore à ses premiers balbutiements. Sir Seewoosagur Ramgoolam demande à Joseph Lee d?inciter les investisseurs chinois à venir installer leurs usines à Maurice. Madeleine et son mari trouvent l?idée excellente.

Ils encouragent bon nombre d?hommes d?affaires chinois engagés dans le textile à Hong Kong à venir découvrir les facilités offertes à Maurice. Le couple Lee les accompagne lors de leurs déplacements. «Nous avons accompagné plus d?une trentaine d?hommes d?affaires chinois à Maurice et c?était toujours à nos frais. Certains y ont même implanté leurs usines. Je pense notamment à la Textile Alliance et au Mauritius Woollen Mills. Le tricot mauricien avait fini par occuper la troisième place mondiale.»

Faire découvrir l?histoire de la famille Ah Chuen

Satisfait des résultats obtenus par le couple Lee, sir Seewoosagur Ramgoolam nomme Joseph consul honoraire de Maurice à Hong Kong. Poste qu?il occupe pendant près de 15 ans. Marie-Madeleine l?épaule énormément car il a tout de même ses affaires à gérer. «Joseph avait un business à Hong Kong, un autre à Taiwan et un troisième à Shanghai. Je m?occupais de tous les visiteurs mauriciens. Et comme je parlais kreol, cela créait des liens.»

Les choses en sont restées là jusqu?à ce que Navin Ramgoolam, leader du Parti Travailliste, parti porté au pouvoir en 1995, décide de nommer Marie-Madeleine ambassadrice de Maurice à Beijing en l?an 2000. «Il en a d?abord parlé à Joseph qui a trouvé que je ferai l?affaire car je suis très active. Le Premier ministre a répliqué que j?étais non seulement active but also attractive! J?ai accepté car c?était mon droit et mon devoir en tant que Mauricienne de servir mon pays.» Pour pouvoir être accréditée comme telle dans la capitale chinoise, il est exigé de la diplomate qu?elle et son conjoint se séparent de leurs affaires. Joseph Lee se plie à ce règlement, vendant deux de ses entreprises et léguant la dernière à leurs enfants.

L?ironie du sort est qu?un an plus tard, le gouvernement travailliste perd les élections et Marie-Madeleine est remplacée à la tête de la chancellerie mauricienne. Malgré la brièveté de la représentation, elle pense que cela en valait la peine. «Nos affaires avaient été suffisamment rentables pour nous assurer une vie décente jusqu?à la fin de nos jours. De toute façon, les salaires d?un ambassadeur ne sont pas mirobolants. Ce n?était pas ce qui nous importait. Joseph qui me conseillait, voulait que Maurice devienne la passerelle entre l?Afrique et la Chine. De ce fait, nous menions un grand train de vie et nous avons énormément reçu à nos frais à Beijing.»

Elle n?est pas peu fière d?avoir facilité les négociations pour les droits d?atterrissage d?un vol direct d?Air Mauritius à Hong Kong. Elle a tenté de répéter l?opération entre Maurice et Shanghai, avec un arrêt technique à Hong Kong mais a buté sur l?obstination de l?aviation civile hongkongaise. Leur nouvelle vie étant à Shanghai que Marie-Madeleine nomme «le Paris de l?Orient», le couple Lee a décidé d?y finir ses jours. Ils meublent leur temps libre par des sessions de ballroom dancing et des parties de mah-jong.

Madeleine parle quatre langues et quatre dialectes mais c?est en chinois qu?elle préfère écrire. Elle qui collaborait depuis des années au Chinese Daily News de Maurice en écrivant sur divers sujets, a profité de son retour à la vie normale pour rédiger en chinois, avec traduction anglaise, sa biographie qui est aussi celle de ses grands-parents et parents. «C?est une façon de faire découvrir l?histoire de la famille Ah Chuen.»

The Portrait of My Vivid Life qui est illustré de plusieurs photos de famille, a été tiré à 3 000 exemplaires. Cette autobiographie est déjà en vente à Shanghai, Hong Kong, à Londres, au Canada et en Afrique du Sud. Elle a conservé 1 000 copies pour son pays natal. Le lancement officiel de ce livre qui se vend à Rs 300, est prévu pour demain à partir de 15 heures au Nam Sung Hall, situé à Heritage Court, Port-Louis.

L?intégralité des recettes ira à la construction d?une nouvelle maison funéraire en remplacement de l?actuel Kit Lok. Comme quoi, même si la Chine est son pays d?adoption, une partie de son c?ur est restée à Maurice.

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