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Entre hystérie et résistance
Il y a d?un côté ceux qui applaudissent hystériquement l?introduction du créole à l?école. Ils y voient une victoire sur ?l?oppression? qu?auront représentée les langues de colonisation, l?occasion de résoudre un problème d?affirmation identitaire. C?est sur un ton revanchard qu?ils invitent ?l?Eglise? à reconnaître au créole le même statut que l?anglais et le français. Il y a, de l?autre côté, ceux qui résistent. Ils n?arrivent pas à concilier l?école, moyen même de promotion économique et sociale, avec l?usage d?une langue vernaculaire, qui n?ouvre aucun horizon, pour l?acquisition des connaissances. Dans l?une et l?autre position, il entre peu de raison.
Mettre en conflit les langues, qui revient à mettre en conflit les classes, est fort mal à propos. Un climat de règlement de comptes n?est pas ce qu?il faut pour penser la meilleure école qui soit pour nos enfants. Ce n?est la faute à personne si l?école coloniale, qui correspondait naguère aux enfants diglottes de la bourgeoisie créole, ne s?est jamais tout à fait adaptée aux besoins des enfants créolophones à qui elle s?est ouverte au moment de la démocratisation de l?enseignement. Quant à la résistance de certains parents et pédagogues, elle est injustifiée car il est clair que le créole à l?école ne devrait pas concerner les enfants dont la ?mother-tongue? n?est pas exclusivement le créole.
Il faut, en somme, bien s?entendre sur le ?pourquoi? et le ?pour qui? introduire la mesure. Nous en sommes presque à réfléchir au ?comment?, un peu poussés par l?engouement des créolistes. Face aux risques de malentendus, il faut peut-être ralentir.
Le pourquoi d?abord. Ce n?est pas pour permettre l?affirmation de tel groupe mais pour régler le problème des ?low-achievers? au primaire que la mesure est introduite. Les ?low-achievers?, ce sont les enfants qui restent en marge du système parce qu?ils sont contraints d?assimiler des connaissances dans une langue à laquelle ils ne sont pas exposés autrement qu?à l?école. Parce que leur langue n?est pas valorisée, ils ne le sont pas eux-mêmes; ils ne participent pas, ne parlent pas donc, n?acquièrent pas les fondamentaux de la structure du langage et la sécurité mentale sur laquelle se construiront les connaissances basiques.
A partir de là, la question de savoir à qui ce projet devrait s?adresser prioritairement, va de soi. Nous avons officiellement reconnu les besoins spéciaux des enfants des écoles ZEP. L?introduction du créole n?est rien de plus qu?un de ces besoins. C?est tout à fait dans l?esprit ?d?intégration? sur lequel repose le projet. L?enfant qui aura assimilé la structure et le mode d?opération d?une langue, la sienne, qui aura compris comment elle fonctionne, sera équipé pour en apprendre une autre.
Cela admis, on pourra réfléchir à la ou les formules. Les autres écoles devraient-elles adopter une formule différente de celle des ZEP ? Faudra-t-il créer des classes spécifiques dans certaines écoles ? Enseigner en même temps créole et anglais ? Utiliser le créole durant la période de préalphabétisation pour les activités d?éveil ou d?expression libre ? N?enseigner que le créole pour que l?enfant comprenne le fonctionnement d?une langue et ne faire parallèlement que des chants et des poèmes en anglais ? Ce choix sera politique. Ce qui reste certain, c?est que tous les enfants ne parlent pas créole à la maison. L?Etat ne pourra donc pas la leur imposer uniformément à tous. Non seulement, il ne respectera pas son objectif, mais il créera une autre injustice.
Il faudra garder en tête, au moment de l?élaboration de la politique linguistique, un élément majeur. Si depuis 1953, l?Unesco prône l?utilisation de la langue maternelle pour la sécurité mentale de l?enfant, elle prône avec tout autant d?insistance, depuis 2000, le plurilinguisme. Elle recommande aux Etats de ?construire le plurilinguisme par l?acquisition précoce (jardin d?enfants, école maternelle), en plus de la langue maternelle, d?une seconde langue, la poursuite de l?apprentissage de cette seconde langue dans l?enseignement primaire) et l?apprentissage intensif d?une troisième langue vivante, de telle façon qu?en fin de scolarité, l?élève puisse s?exprimer en trois langues? (résolution 12 de la 30e conférence générale). Voilà qui devrait achever de rassurer.
A côté des inquiets et des hystériques, il y a les créolistes. Leur empressement à introduire le créole doit être tempéré. La réflexion sur la graphie et la grammaire est certes avancée, la guerre entre ?étymologisants? et ?phonétisants? apparemment dépassée. Mais la réflexion menée par linguistes et poètes jusqu?ici ne l?a pas été dans l?optique de l?alphabétisation de l?enfant. La formule qui le préparera le mieux à l?apprentissage d?une autre langue ne requiert-elle pas une réflexion spécifique dirigée entre autres par des professionnels des sciences de l?éducation et du langage ? Le problème de normalisation d?une langue ne se limite pas au problème de représentation graphique. Il faut choisir le code (dira-t-on diri ou douri ?), le standardiser avant de l?instrumentaliser. Cela doit se faire avec ceux qui s?en serviront, en intégrant la cible en tête par une vaste enquête sociolinguistique par exemple.
C?est un immense travail à plusieurs étapes. Il faut craindre que cela dure des années et davantage encore si le gouvernement se montre si peu déterminé. Que veut dire ?nous irons vite sur ce dossier sans nous presser??
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