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Enjeux social et économique : le juste milieu

25 octobre 2006, 00:00

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Mais le budget 2006-2007 n’a pas remis en cause seulement la “normalité économique”. Il bouscule aussi les normes sociales établies. Cependant l’exercice budgétaire ayant d’abord une logique économique et financière, il n’explicite pas les conséquences sociales de sa ligne directrice. Il se contente de les traiter comme une résultante de la logique économique. Ainsi les subventions sont supprimées pour réduire le déficit budgétaire ou l’âge de la retraite est repoussé parce que la viabilité à long terme des fonds de pensions n’est plus assurée.

Cependant, sans avoir recours à la dialectique marxiste ou hégélienne, on peut comprendre que toute “normalité économique” repose nécessairement sur une “normalité sociale” qui se soutiennent mutuellement. Quand on décide de bouleverser la normalité économique comme ça a été fait dans le budget 2006-2007, on remet en cause nécessairement la normalité sociale. Le problème c’est que non seulement on n’a pas réfléchi sur les tenants et les aboutissants de cette nouvelle normalité sociale mais on fait tout pour les occulter. La raison en est que cette nouvelle normalité sociale est en flagrante contradiction avec les promesses faites par le gouvernement dans son manifeste électoral, qui se traduisent en fait par une consolidation de la normalité sociale existante.

C’est pour cela que les arguments qui expliquent la résistance de la population aux nouvelles mesures budgétaires à une mauvaise communication du gouvernement sont erronés. Toute campagne de communication qui vise à assurer le bien-fondé de la nouvelle stratégie économique, en l’absence d’une explication de la nouvelle normalité sociale et son adhésion par la population, est vouée à l’échec.

Opérer dans un cadre concurrentiel</B>

La nouvelle normalité économique, le vice-Premier ministre et ministre des Finances, l’a répété ad nauseaum, a été rendue nécessaire par des développements au niveainternational (le fameux triple choc sucre-textile-pétrole) qui ont touché les secteurs clés de l’économie.

L’élément central de cette nouvelle normalité économique est la capacité d’opérer dans un environnement vraiment concurrentiel quand plusieurs secteurs se sont développés sur la base d’un traitement préférentiel quelconque.

Ainsi avec un prix garanti du sucre équivalant à deux à trois fois le prix sur le marché international, l’industrie sucrière a pu opérer pendant longtemps avec sa douzaine d’usines (avec une capacité moyenne de 50 000 tonnes de sucre), ses 25 000 petits planteurs (avec des rendements à l’hectare très bas), sa flopée d’institutions qu’elle finance, ses pratiques managériales propres et un prix du sucre sur le marché local en dessous du coût de production.

<I>“On mène la population en bateau quand on essaie de la convaincre que les implications sociales de nouvelles mesures économiques se résument à la nécessité de ‘serre ceinture’ en attendant des lendemains meilleurs.”</I>

La réduction de 36 % du prix garanti du sucre va rendre obligatoire une rationalisation des usines sucrières (on vise quatre unités seulement). La diversification des produits (King sugar doit abdiquer au profit d’une “industrie cannière”, produisant du sucre, de l’énergie, de l’éthanol et d’autres produits dérivés), l’amélioration des rendements (les petits planteurs doivent s’adapter ou disparaître), l’adaptation de son train de vie à ses moyens réduits (réduire les coûts d’opération et se débarrasser des institutions qui ont fait leur temps) et probablement une augmentation du prix du sucre (la vérité des prix est aussi un des credos de la nouvelle normalité économique) sur le marché local. Ce sont là les nouvelles normes économiques qui assureront le fonctionnement de l’industrie sucrière en espérant que ces profonds changements suffiront à assurer sa survie.

De la même manière, notre industrie textile-habillement a été bâtie à la fois sur un accès préférentiel aux marchés européens et américains (marchés sur lesquels les exportations mauriciennes bénéficiaient à la fois de la protection d’un système de quotas et des droits de douanes pour les produits venant des pays non-membres des accords préférentiels) et sur des niveaux des salaires compétitifs au départ.

Les augmentations des salaires avaient déjà annulé l’avantage comparatif de Maurice dès la fin des années 80 et le démantèlement de l’Accord multifibre en janvier 2005 a mis fin aux quotas. L’Organisation mondiale du commerce (OMC) considérait sérieusement la réduction de la marge préférentielle sur les droits de douanes quand Pascal Lamy est venu avec son fameux “time-out”, les travaux de l’OMC se trouvant suspendus. Mais cette suspension, tout comme les mesures de sauvegarde temporaires vis-à-vis des produits textile-habillement de la Chine, n’est qu’un répit dans le processus de la libéralisation complète de commerce textile-habillement.

Nul besoin de rappeler l’impact de ces développements sur l’industrie locale. Les entreprises les moins aptes à s’adapter à la nouvelle normalité économique ont déjà disparu. D’autres vont disparaître avec l’élimination de filets de protection qui sont encore en place. Pour survivre les nouvelles normes sont connues : qualité des produits (monter en gamme et plus de design), modernisation des systèmes de production (les patins à roulettes de la Compagnie mauricienne de textile), réactivité à la commande (d’où les efforts vers l’intégration verticale et l’exportation par voie aérienne) et marketing agressif (y compris le branding). On l’a compris : la nouvelle normalité économique est à mille lieux de ce qu’on faisait à la naissance de la zone franche.

Parce qu’il n’a jamais bénéficié de préférence commerciale, le tourisme a toujours opéré dans un environnement concurrentiel. Mais on a pris pour acquis les avantages “naturels” (climat favorable, absence d’épidémies, disponibilité des sites à développer, etc.) et sociaux (paix sociale, sécurité, bonne disposition vis-à-vis des étrangers…).

Le tsunami de décembre 2004 et le chikungunya sont venus nous rappeler que les avantages naturels ne sont pas éternels. La montée de la violence et de l’insécurité constitue une nouvelle menace. Mais de manière plus importante, développer de manière significative l’industrie du tourisme (l’objectif de deux millions de touristes dans les prochaines années) soulève de nouvelles questions : la protection de l’écosystème marin avec la multiplication d’hôtels situés sur le littoral et les activités touristiques en mer (on note déjà les premières protestations), la préservation du label qualité malgré une expansion significative ou l’équilibre entre étrangers et population locale (les projets d’integrated resort scheme (IRS) et de retraites des personnes fortunées et la facilitation de l’obtention des permis pour travailleurs étrangers vont ramener à Maurice beaucoup d’étrangers en sus de l’augmentation des touristes). De nouvelles données pour l’industrie touristique.

L’industrie manufacturière locale a depuis ses origines bénéficié des barrières tarifaires élevées en sus de divers abattements fiscaux. Cette politique industrielle très volontariste a poussé nos entrepreneurs à fabriquer un large éventail de produits, beaucoup n’étant pas viables même à long terme sans protection tarifaire. En plus, le maintien d’une protection tarifaire très élevée pendant très longtemps a encouragé, à l’exception de quelques entreprises dynamiques, une certaine complaisance tant dans les méthodes de production que la qualité des produits et la recherche de marchés d’exportation. La nouvelle normalité économique veut que ces entreprises opèrent très vite sans protection. On peut imaginer les transformations que ces entreprises doivent opérer pour rester en activité.

Les nouvelles activités lancées dans les années 90 (services financiers, port franc) et dans le nouveau millénaire (les technologies de l’information et des communications (Tic) et le seafood hub) l’ont été aussi sur la base de certaines “préférences” (Double Taxation Avoidance Agreements (DTAA) pour les services financiers) ou avec des incitations locales spécifiques (régime fiscal spécial pour le port franc ou cyber-tour et loi du travail spéciale pour les Tic). Même ces nouvelles activités vont être affectées par la nouvelle normalité économique. Ainsi le “writing is on the wall” pour les services financiers avec l’abrogation par l’Indonésie du DTAA, la révision récente du DTAA par la Chine et la pression montante pour une révision du DTAA avec l’Inde.

On peut ainsi voir à travers l’analyse de tous les secteurs économiques que dans la nouvelle normalité économique, la viabilité de toute activité reposera sur sa capacité à évoluer dans un environnement vraiment concurrentiel.

Le deuxième élément de la nouvelle normalité économique est la quasi-absence de l’État dans l’orientation de nouvelles activités économiques. Ainsi même si l’État continue à identifier quelques “winners”, il est clair que la nouvelle approche consiste à donner les mêmes conditions pour s’engager dans toute activité indépendante de sa nature. Cela tranche avec la normalité précédente qui consistait pratiquement à tenir la main des investisseurs pour les engager dans certaines activités (périmètres viabilisés et bâtiments industriels par la zone franche, cyber-tour pour les Tic, etc.). Dorénavant les investisseurs ont le libre choix et doivent assumer tous les risques.

Liée au précédent élément est la nouvelle approche qui permet à l’investisseur de lancer son projet sans attendre une quelconque approbation des services de l’État. Il n’a qu’à suivre les directives s’appliquant à son activité propre, tout contrôle se faisant “expost”. Dans la nouvelle normalité économique, l’entreprise libre devrait devenir une réalité.

Enfin, la politique de la vérité des prix fera dorénavant le consommateur payer le prix réel des biens et services. Cela devrait sonner le glas de toute la panoplie des subventions et contrôles qui ont permis de préserver les prix des produits et services dits sensibles à des niveaux artificiels et contribué à aggraver le déficit budgétaire. Il est vrai que le transport gratuit et l’introduction du contrôle des prix sur le lait peuvent sembler être en contradiction avec cette nouvelle normalité économique. Mais ce n’est qu’une bataille d’arrière-garde dictée par des considérations à court terme.

Opération “serre ceinture”</B>

D’aussi profonds changements dans la normalité économique doivent avoir des conséquences significatives et durables sur la normalité sociale. On mène la population en bateau quand on essaie de la convaincre que les implications sociales de nouvelles mesures économiques se résument à la nécessité de “serre ceinture” en attendant des lendemains meilleurs. Il faut qu’elle soit préparée aux changements sociaux liés à la nouvelle normalité économique.

D’abord, l’impératif pour toutes les activités économiques qui ont opéré dans un environnement de préférences et de protection de faire face dorénavant à une concurrence internationale va nécessairement entraîner des fermetures, des restructurations et autres “right sizing”. Nous l’avons déjà vu dans le cas du textile-habillement et dans le sucre et c’est loin d’être terminé.

Cela va être le cas pour le secteur manufacturier local et même pour les nouveaux secteurs d’activité. Si dans le cas du textile-habillement, qui opère dans le cadre de la zone franche, les fermetures, restructurations et licenciements ont pu se faire de manière raisonnable, malgré les protestations et quelques incidents, c’est grâce à la législation plus souple concernant les licenciements. C’est cette souplesse (malgré quelques abus) qui a facilité le mouvement des travailleurs des entreprises et sous-secteurs moins performants vers ceux qui sont plus compétitifs. C’est l’un des facteurs qui ont permis à l’industrie de se battre contre la concurrence.

Par opposition, l’industrie sucrière, sujette à des lois du travail plus restrictives et une politisation à outrance de toute question de licenciement, a perdu des dizaines d’années dans son programme de restructuration et de modernisation. Quand enfin le gouvernement a décidé de donner le feu vert à l’industrie, les conditions de licenciement – le fameux Voluntary Retirement Scheme – auraient été fatales pour n’importe quelle autre activité économique. Heureusement la rente sucrière a permis de telles largesses. Pas pour longtemps avec les développements qu’on connaît.

Il est clair que si on est sérieux sur la transition d’une économie basée sur les préférences et les protections vers celle évoluant dans un environnement concurrentiel, les lois du travail, surtout en ce qui concerne les licenciements doivent être revues. Ensuite les restructurations, licenciements, nouvelles activités économiques renvoient automatiquement à la nécessité d’une plus grande mobilité de la main-d’œuvre. Et cette mobilité implique souvent une formation pour s’adapter aux nouveaux emplois. Quoi qu’on dise, le travailleur mauricien fait souvent carrière dans une entreprise ou une branche d’activité. Changer d’emploi et se former pour le faire va devenir partie intégrante de la vie professionnelle.

La nécessité de certaines activités existantes de se restructurer et le développement des autres vont entraîner la disparition de certains métiers avec des conséquences sociales importantes. Ainsi le petit planteur de canne cultivant lui-même son lopin de terre ne sera probablement plus viable dans la nouvelle industrie cannière. C’est tout un mode de vie autour des usines sucrières et datant de plus d’un siècle qui va disparaître.

De même si l’industrie touristique et les IRS se développent comme prévu, il est clair que la pêche artisanale dans le lagon connaîtra une belle mort. L’intégration de la communauté des pêcheurs dans le mainstream des activités économiques va faire partie de la nouvelle donne sociale.

<I>“La politique de la vérité des prix fera le consommateur payer dorénavant le prix réel des biens et services.”</I>

Il est aussi clair que comme la nouvelle normalité économique prévoit un mouvement vers des activités d’exportation des services les heures du travail vont être modifiées pour une part croissante de la population. Déjà les services financiers internationaux et les activités liées aux Tic ont nécessité de nouveaux horaires de travail. Demain le duty-free shopping, le tourisme médical ou la nouvelle industrie de l’éducation et de la formation vont accentuer le mouvement vers des heures de travail plus flexibles.

L’ouverture de l’économie à plus de travailleurs étrangers va finir par basculer aussi la routine des activités plus traditionnelles. Combien de temps encore nos maçons vont cesser de travailler avant 16 heures et moins de six jours par semaine quand en face des travailleurs chinois, indiens ou sri lankais sont encore sur les chantiers de construction tard dans la nuit, opérant sur des shift systems ? Tout cela signifie que les lois du travail doivent être revues pour tenir compte de ces développements.

Les prix de nos principaux produits à l’exportation (sucre, textile-habillement) étant à la baisse et les prix à l’importation prenant l’ascenseur (pétrole, fret, matières premières…), il en résulte une détérioration de nos termes de l’échange. Dans ces conditions, la politique salariale qui consiste à accorder une compensation basée uniquement sur le taux d’inflation (généralement importée), déjà problématique dans sa conception, devra être revue si on veut donner une sérieuse chance aux industries qui doivent faire face à un nouvel environnement concurrentiel.

La suppression de la nécessité d’obtenir différents permis avant de lancer un projet, les nombreuses mesures de facilitation et le rôle plus effacé de l’État dans l’orientation des activités économiques sont des bonnes nouvelles pour le monde des affaires. Mais en même temps, elles signifient que l’État aura besoin de moins de ressources humaines pour contrôler, réguler et intervenir. On peut logiquement s’attendre à une réduction d’effectifs. Dans un contexte social où l’État a été depuis longtemps considéré comme un pourvoyeur d’emplois rémunérateurs et pas trop pénibles (surtout pour les échelons inférieurs et moyens), ce changement ne sera pas sans conséquence sur la normalité sociale.

Enfin si la politique de la vérité des prix permet à l’État de mettre de l’ordre dans ses finances, elle se traduit aussi à court terme par une augmentation significative des prix et signifie à moyen terme la suppression de toutes les subventions, même si les plus vulnérables vont éventuellement être compensés par d’autres moyens.

Étant donné le rôle des subventions dans l’inconscient populaire (en particulier sur le riz et la farine), leur suppression marquera sans aucun doute les esprits. Concernant l’autre volet de la vérité des prix, qui consiste à moins intervenir pour contrôler les prix, il faut être conscient que la population croit fermement que l’État peut et doit effectivement contrôler les prix. La convaincre du contraire dans un contexte où les prix augmentent rapidement (même si c’est pour des raisons objectives) sera aussi une tâche ardue.

Alors, quelle normalité sociale ?</B>

Nous avons essayé d’analyser quelques-unes des adaptations nécessaires de la normalité sociale à la nouvelle normalité économique pour que la nouvelle stratégie économique enclenchée par le budget 2006-2007 puisse trouver un écho favorable dans la société mauricienne. Il est clair, de par les profondes mutations nécessaires, qu’il s’agit en fait de mettre en place une nouvelle normalité sociale. Il faut être conscient que c’est une tâche ardue. Comme le souligne Alice Sindzingre, chercheuse au Centre national de la recherche scientifique, dans une récente chronique dans Le Monde intitulée Le verrou de la normalité sociale : “(…) les normes sociales propres à chaque société (ont) une influence cruciale sur les comportements collectifs – ces normes obligeant par définition à la conformité”.

Sans sombrer dans un déterminisme économique, il est clair que la société doit s’adapter pour donner une chance à la nouvelle stratégie économique. Cela n’exclut pas la prise en compte de certains éléments de la normalité sociale existante, quitte à revoir certains aspects de la nouvelle normalité économique. Ainsi, par exemple, même si le petit planteur de canne à sucre dans son état actuel trouve difficilement une place dans la nouvelle industrie cannière, il faut trouver des formules pour le mainstream dans la nouvelle logique économique. Idem pour la communauté des pêcheurs dans la nouvelle configuration tourisme-IRS. Ou encore l’équilibre à trouver entre emploi des Mauriciens et emploi des étrangers.

Mais nos décideurs politiques doivent comprendre que la solution à une meilleure adéquation entre la normalité économique et la normalité sociale est de faire comprendre à la population les nouveaux enjeux sociaux afin d’avoir son adhésion. Et non en “communiquant” sur le bien-fondé des mesures économiques et la promesse des lendemains meilleurs.

<B>Mahmood CHEEROO</B> Secrétaire général de la Chambre de commerce et d’industrie</I>

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