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Emigrer à tout prix
«L?année dernière, la Grande-Bretagne a recensé 36 000 entrées de citoyens mauriciens. Ce qui ne veut pas dire que 36 000 Mauriciens se sont rendus au Royaume- Uni, car certains font le trajet plusieurs fois par an», explique Jean Paul L?Évêque du haut-commissariat britannique à Maurice. Il refusera cependant de divulguer d?autres chiffres.
Classé confidentiel, le chiffre du nombre de Mauriciens qui débarquent en Grande-Bretagne avec un visa de touriste ou d?étudiant et qui se perdent dans la nature. Ils y vivent et travaillent au noir. Confidentiel également le nombre de ceux qui sont repris ou arrêtés à leur arrivée et refoulés chaque semaine. «Selon mes renseignements, il y a des déportés sur chaque vol en provenance de Londres, c?est-à-dire une moyenne de 5 à 6 cas par semaine», affirme Anil Gayan qui a ouvert un cabinet dans la capitale britannique pour s?occuper, entre autres, des appels des Mauriciens menacés de déportation auprès de l?Asym and Immigration Tribunal.
«Mais la plupart des refoulés ne font pas appel ou ne savent pas qu?ils ont ce droit», explique aussi Anil Gayan. En fait, depuis quelques années, la Grande-Bretagne et l?Irlande sont devenus le nouvel Eldorado des Mauriciens.
Pas seulement parce qu?ils n?ont pas besoin d?un visa pour entrer en Grande-Bretagne. «Ces derniers cinq à sept ans, on a assisté à une arrivée massive de Mauriciens en Grande-Bretagne. La communauté mauricienne au Royaume-Uni a connu une croissance d?environ 15 % selon mes estimations. Beaucoup, avec un certificat du CPE ou de Form I, ont profité des visas accordés pour des études dans des institutions techniques et professionnelles pour rallier la Grande-Bretagne. Il y a des agents qui ont fait des millions avec ces pseudo-étudiants» explique Vijay Ram, homme de loi établi en Grande-Bretagne depuis 22 ans et qui travaille pour une instance qui s?occupe d?appels interjetés prin- cipalement par les étudiants mauriciens qui se heurtent à un refus de renouvellement de visa. (Voir hors-texte sur les étudiants mauriciens à Londres).
<B>Travail au noir depuis trois ans</B>
Ce n?est toutefois pas uniquement avec un visa d?étudiant que des Mauriciens cherchent à s?incruster à tout prix au Royaume-Uni. D?autres y sont entrés en toute légalité, après avoir obtenu le «clearance à l?aéroport». Vikesh (nom modifié), menuisier qui gagnait bien sa vie, y vit depuis trois ans et travaille au noir. «Il travaille avec un camionneur. Il se cache parmi les marchandises. Il en descend et débarque les camions une fois que le chauffeur lui indique que la voie est libre» explique un de ses parents qui lui a rendu visite récemment.
Vikesh a vendu son atelier pour suivre sa femme partie en Grande- Bretagne où elle vit clandestinement plusieurs mois avant lui. Sans diplôme aucun, ce couple a choisi la Grande-Bretagne parce que c?était le pays dans lequel ils pouvaient entrer le plus facilement et où les deux avaient des connexions à travers des «agents». Ils font parvenir tous les mois une somme d?argent à leurs trois enfants restés à Maurice.
Mais le Royaume-Uni n?est pas le seul pays que vise cette catégorie d?émigrants mauriciens. La France, l?Italie et même l?Espagne sont également des destinations très prisées. Tout dépend des connexions de l?aspirant émigrant qui dès le départ, choisit l?illégalité.
Ceux qui choisissent la légalité ont aujourd?hui recours aux «agents» qu?on retrouve aux quatre coins du pays. La somme déboursée est souvent astronomique. «Ils payent entre Rs 40 000 et Rs 400 000», affirme le préposé d?un consulat à Port-Louis. Amal-singh Badal de SAJ International Lawyers est un de ces agents. Mais chez lui, on ne paye pas tant que les démarches n?ont pas abouti et que le visa n?a pas été obtenu.
«Parmi les Mauriciens qui cherchent à émigrer légalement, je dirai que 60 % visent le Canada et 35 % l?Australie», affirme Amalsingh Badal qui reçoit chaque jour une trentaine d?aspirants émigrants mauriciens dans ses bureaux de Port-Louis, Quatre-Bornes et Flacq.
«Mais quand ils arrivent pour la première fois, cinq aspirants émigrants sur dix vous disent qu?ils ne savent pas dans quel pays ils veulent s?établir. Le principal pour eux, c?est de s?établir dans un pays étranger où ils pourraient travailler et payer des études à leurs enfants», explique Amalsingh Badal.
Ainsi, le pays d?accueil compte peu. Ce qui compte le plus pour ces Mauriciens, c?est de partir à tout prix et ils sont des milliers à solliciter chaque mois les services des agents.
<B>Une soixantaine de clandestins par an en France</B>
La France attire toujours les clandestins mauriciens. Ainsi, l?ambassade de France à Port-Louis indique que, selon les contrôles effectués par le consulat, le nombre de personnes parties avec un visa de court séjour et qui ne sont pas revenues est de l?ordre d?une soixantaine par an. L?ambassade signale aussi le rôle des «agents» dans l?immigration clandestine des Mauriciens en France.
«Ces ?agents?, qui organisent en fait des réseaux d?immigration clandestine, proposent de rejoindre la France via d?autres pays contre des sommes d?argent pouvant dépasser 100 000 roupies (une filière opérant par la Suisse a été récemment mise au jour). Les victimes de ces escroqueries sont exposées à des difficultés? exploitations de toutes sortes par des «employeurs» sans scrupule. Vivre sans couverture sociale ni juridique, dans une grande précarité et dans la peur, etc.», a indiqué cette ambassade.
En fait, le service consulaire de la France reçoit plus de 14 000 demandes de visa chaque année. 80 % des demandes concernent des visas de court séjour (visite familiale et voyage d?affaires). Environ 450 demandes concernent des visas à la suite d?un mariage avec un citoyen français et un nombre identique pour des études en France. Par ailleurs, une centaine de demandes sont faites par des Mauriciens ayant obtenu un emploi en France.
<B>Le dure vie des étudiants mauriciens à Londres</B>
«Près de 75 % des étudiants mauriciens vont en appel à la suite du refus des autorités britanniques de renouveler leur visa. Ce refus découle surtout du fait qu?ils dépassent les vingt heures de travail autorisées par semaine», explique l?avocat britannique Vijay Ram. Cette situation s?explique par certains faits. Des études tertiaires de trois ans coûtent au bas mot 30 000 livres sterling, soit plus d?un Rs 1,5 million. Ajoutés les frais de logement et de nourriture, on arrive vite à Rs 3 millions. Ces mêmes diplômes universitaires peuvent être obtenus à travers des «Colleges», entre 9 000 à 15 000 livres, soit un minimum de 3 000 livres par an. Les étudiants étrangers en Grande-Bretagne subventionnent en fait les études des Britanniques qui ne payent qu?un tiers de la somme réclamée aux étudiants étrangers.
Un appartement coûte en moyenne 400 livres par mois. Or un étudiant mauricien n?a le droit de travailler que 20 heures par semaine avec un salaire minimum d?un peu plus de 5 livres par heure. Ce qui leur donne un peu plus de 400 livres par mois, juste de quoi payer leur loyer quand ils ne peuvent pas compter sur l?argent de leurs parents.
Cela pousse plusieurs à dépasser les 20 heures autorisées par semaine, souvent avec la complicité des employeurs. Certains vont jusqu?à négliger les études pour travailler et s?amuser. La plupart sont pris et se retrouvent devant un refus de renouvellement de visa. C?est là que certains disparaissent dans la nature et travaillent au noir.
D?autres qui s?accrochent et travaillent selon leur spécialité avec un employeur qui reconnaît leurs aptitudes ont plus de chance. En effet, ceux dans des spécialités considérées comme «rares» bénéficient de l?appui de l?employeur britannique pour obtenir un permis de travail au Royaume-Uni où le taux de chômage est d?environ 5 %.
C?est cette possibilité de permis d?emploi et la permission de travailler 20 heures par semaine ou 40 heures pendant les vacances qui attirent les étudiants mauriciens à Londres.
Bon nombre n?arrivent cependant pas à obtenir ce permis de travail. Ainsi le ?SAJ International Lawyers? de Saint James Court reçoit dans son bureau de Port-Louis d?innombrables demandes de la part de ces étudiants qui veulent rallier le Canada, l?Australie ou la Nouvelle-Zélande avec un visa permanent à partir de Londres.
En effet, une majorité d?étudiants mauriciens ayant terminé leurs études au Royaume-Uni n?entendent pas rentrer au pays pour entamer une carrière.
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