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Effroyable Méconnaissance
<B>par Raj Jugernauth</B>
A Maurice, le temps s?est arrêté pour les séropositifs et les sidéens. Les attitudes envers les porteurs du virus n?ont pas grandement changé. Ces derniers suscitent toujours la peur, sont l?objet de rejet social et de stigmatisation.
«Presque tout le monde sait aujourd?hui comment le sida se transmet. Mais il est choquant de constater que le personnel infirmier et les médecins évitent toujours de soigner les sidéens admis en salle. Ils évitent ces malades et les stigmatisent», affirme le Dr Renaud Ng Man Sun, coordinateur des actions gouvernementales contre le sida.
Dhiren Moher, président de Prévention, information et lutte contre le sida (Pils), qui a ouvertement déclaré sa séropositivité, le confirme. Il a plusieurs incidents à raconter pour donner une idée de la situation. «Pas plus tard que la semaine dernière, j?ai dû intervenir. Un séropositif a été pour ainsi dire éjecté de l?hôpital. L?ambulance l?a déposé dans le quartier où il habite sans savoir si ses parents étaient là ou non. Il y a aussi eu la visite d?un spécialiste réunionnais de l?accompagnement des séropositifs et des sidéens à l?hôpital Jeetoo. Là, vers midi, nous avons rencontré un sidéen, sale et que personne ne voulait baigner. Plus grave, les médicaments qu?il devait prendre le matin étaient toujours sur sa table de chevet. Les infirmiers étaient indifférents. Le spécialiste réunionnais a été profondément choqué.»
Si le personnel médical se comporte ainsi, on devine ce que peut être l?attitude du public. Ce public qui a tout récemment manifesté devant la porte des parents de Malini, seule Mauricienne qui avait osé déclarer publiquement qu?elle était porteuse du virus.
Derrière son bureau exigu, dans un bâtiment qui sent déjà la décrépitude, le Dr Ng Man Sun se désole de cette attitude qui ne veut pas changer.
«Quand le personnel médical qui a été formé et sensibilisé se comporte ainsi, faut-il s?étonner que le grand public sorte la violence contre les séropositifs et les sidéens ?»
Cette violence issue de la méconnaissance de cette maladie et de ses modes de transmissions, Renaud Ng Man Sun l?a connue sous plusieurs formes. Elle s?est exprimée dès le départ, quand le sida venait d?apparaître. Des manifestants avaient saccagé l?hôpital des lépreux à Pamplemousses parce que des sidéens s?y faisaient soigner..
«Je me souviens aussi que certains manifestants disaient que le sida se transmettait par les moustiques et qu?ils ne pouvaient tolérer la présence de Malini dans le village.» Après un moment de réflexion, comme pour rassembler ces mauvais souvenirs, le Dr Ng Man Sun ajoute : «Ils disaient que les autorités affirment que le sida ne se transmet pas par les moustiques, mais que c?était, selon eux, des mensonges pour cacher la vérité. Nous savons, poursuivaient-ils, que ce virus se transmet par les moustiques et nous ne voulons pas de Malini dans les parages?»
Comme Nicolas Ritter, le Dr Ng Man Sun estime que ce raisonnement n?est en fait qu?un prétexte car le public mauricien estime que les séropositifs et les sidéens se trouvent uniquement parmi les toxicomanes, les homosexuels et les prostituées et qu?il les méprise. «Mais personne ne semble savoir que 45 % des femmes séropositives sont des femmes au foyer. Ces 45 % de séropositives ont été contaminées par leur mari. Elles ont appris leur séropositivité alors qu?elles étaient enceintes. Il est bon de penser à cela avant de stigmatiser les séropositifs.»
<B>Une politique d?accompagnement digne de ce nom</B>
Si le public tarde à changer d?attitude envers séropositifs et sidéens, ces derniers ont aussi une attitude que déplorent les autorités. Celle-ci découle probablement de la réaction des autres ainsi que de leur propre peur face au virus. «La plupart de ceux qui sont testés positifs disparaissent dans la nature. On ne les retrouve que quand ils tombent malade et sont admis à l?hôpital», affirme le Dr Ng Man Sun.
Pire, les toxicomanes séropositifs fréquentent assidûment le service médical jusqu?à ce qu?ils obtiennent le certificat indiquant qu?ils sont porteurs du virus. Ce certificat leur donne droit à une pension mensuelle de Rs 2 000, de quoi se payer une partie de leur consommation de drogue. «Quand ils obtiennent ce certificat, ils disparaissent et ne se font plus traiter.»
A la question de savoir si ces séropositifs toxicomanes prennent des précautions pour éviter de propager le virus, le Dr Ng Man Sun hausse les épaules. Il ne le sait pas. Mais les chiffres indiquent que ces derniers temps, seules 55 personnes ont été contaminées par le virus par voie sexuelle. La plupart des contaminations se fait à travers le partage de seringues infectées. Il y a, en ce moment, 1 925 séropositifs et le pays compte 20 000 toxicomanes qui s?injectent de la drogue par voie intraveineuse.
L?Etat ne semble pas avoir encore pris conscience de l?énorme danger qui se profile à l?horizon. «Si rien n?est fait, il y aura une saturationde séropositifs parmi les 20 000 toxicomanes et le virus va ensuite se répandre dans la population non toxicomane.»
Le Dr Ng Man Sun n?est pas seulement en faveur de la distribution de seringues, mais aussi d?une lutte anti-drogue, de la désintoxication et de la réhabilitation des drogués ainsi qu?une politique d?accompagnement digne de ce nom des séropositifs et des sidéens.
Mais le ministre de la Santé, Satish Faugoo, semble encore avoir peur d?aborder le sujet. Cela, même si les spécialistes de l?Onu qu?il a appelés ont déjà recommandé la distribution d?aiguilles stérilisées aux drogués.
QUESTIONS A...
<B>Nicolas Ritter, fondateur de Pils : « Il y a chaque jourune dénonciation d?un cas de stigmatisation » </B>
<B>Maurice est-elle en retard par rapport à la prise de conscience du public vis-à-vis des séropositifs et de la transmission du Sida ? </B>
Une prise de conscience est en train de se mettre en place. Pils mène campagne depuis neuf ans. Mais il y a toujours une réaction de rejet, de peur et de stigmatisation envers les séropositifs. Elle se manifeste à l?hôpital, dans les familles et au sein du public en général. Il ne se passe pas un jour sans qu?on ne m?appelle pour dénoncer un cas de discrimination et de stigmatisation envers un séropositif ou un sidéen.
<B> Mais le public est déjà bien informé des modes de transmission du virus et sait qu?on ne se contamine pas en s?approchant d?un sidéen ou en l?embrassant ? </B>
Le problème est ailleurs. 95 % de Mauriciens, le séropositif est soit un toxicomane, soit un homosexuel ou une prostituée. Ainsi, quand ils manifestent devant la maison des parents de Malini, ils manifestent contre une femme qui, pour eux, a une « mauvaise vie » et s?est ainsi fait contaminer. Le Mauricien n?a pas encore conscience que n?importe qui peut être contaminé. Je crois que quand il se dira que ça peut lui arriver n?importe quand, il changera d?attitude.
<B> Quel est le niveau de connaissance des jeunes sur le mode de transmission et les comportements à risque ? </B>
Le portail Servihoo a récemment fait un sondage et a demandé aux internautes mauriciens s?ils sont bien informés sur le sida. Et là, surprise. 56 % disent non. C?est grave quand on réalise que ces gens-là sont éduquées et ont accès à Internet. Il n?y a pas de campagne d?information digne de ce nom dans les écoles.
<B> Le virus HIV se propage surtout parmi les toxicomanes. Etes-vous en faveur d?un politique de distribution d?aiguilles à ceux qui se droguent par voie intraveineuse ? </B>
Oui. Mais cela doit faire partie de toute une politique qui comprend la distribution de la méthadone aux toxicomanes et une politique d?accompagnement. Je ne connais aucun toxicomane séropositif qui se soigne. L?important pour lui ce n?est pas de se soigner, mais de trouver de l?argent pour sa dose quotidienne. Quand il aura de la méthadone comme produit de substitution à la drogue, il se libérera de cette contrainte et sera en mesure de suivre un traitement régulier.
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