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Eddie Barclay, monsieur variétés
Fils de cafetiers, Edouard Ruault aura réussi une prouesse rare dans l?univers du show-business : créer une marque française au nom américain, Barclay. Pianiste de jazz instinctif et limité, compositeur et chef d?orchestre, il était entré dans son personnage le producteur à cigare pendant la seconde guerre mondiale, en choisissant un pseudonyme qui pouvait lui ouvrir les chemins du jazz puis de la jet-set.
Eddie Barclay, ?un requin aux écailles d?or? , selon Claude Nougaro, est mort le 12 mai, mais la marque Barclay perdure. Créée en 1951, la maison aura abrité tout ce que la France compte de talents originaux. Un catalogue qui, en 2002, faisait dire à Jean-Marie Messier alors patron de Vivendi Universal, propriétaire de Barclay, que c?était ?le label des engagés?.Barclay a accompagné l?évolution du commerce du disque.
Tout au long de cette saga, Eddie Barclay aura promené sa moustache bien taillée, ses costumes blancs impeccables, oeillet à la boutonnière, verre de champagne millésimé à la main. Il avait adopté un style oscillant entre le producteur américain éclairé sur le modèle des frères Ertegun, et la pire caricature du puissant patron de groupe. Eddie Barclay promène ses deux facettes avec aisance : face A, la grande variété, face B, le jazz. Pour Orlando, le frère de Dalida, artiste maison, ?il a cassé l?image du producteur assis derrière son bureau en créant des relations amicales avec les artistes?.
Au-delà d?un succès économique, Eddie Barclay, c?est avant tout un style, une époque. ?Je l?ai rencontré pendant la guerre, alors qu?il n?était encore qu?Edouard Ruault, se souvient Charles Aznavour. J?ai connu ses parents, son frère et sa première femme, ce dont peu de gens peuvent se vanter en général.?
À la fin de la guerre, le pianiste monte un orchestre au Club, rue Pierre-Charron. Il joue avec Boris Vian, Django Reinhardt, Stéphane Grappelli. Il y rencontre Quincy Jones, alors trompettiste de Lionel Hampton, et festoie avec les stars : Edith Piaf, Charles Trenet, et leurs amis (Aznavour, Francis Blanche).
<I>?Eddie Barclay aura promené sa moustache bien taillée, ses costumes blancs impeccables, ?illet à la boutonnière, verre de champagne millésimé à la main.?
En 1948, il crée le label Blue Star, y publie ses albums, et ceux des jazzmen de passage à Paris (Coleman Hawkins, Dizzy Gillespie..). C?est, pour le disque, l?époque des enregistrements au débotté, de l?improvisation effervescente. À ses côtés, son épouse Nicole. Hugues Auffray se souvient d?une ?femme très artiste, chaleureuse, maternelle.? . C?est avec elle qu?il fonde Barclay et se risque dans la variété en engageant la chanteuse Renée Lebas. La fortune de Barclay se bâtit grâce au succès phénoménal d?un type à la drôle de gueule, Eddy Constantine.
Eddie Barclay a du flair, et des amitiés. Comme celle qu?il noue avec un journaliste noir de la revue américaine Ebony, qui lui écrit : ?Tu sais, Eddie, j?entends parler d?une invention très particulière. C?est encore en laboratoire, ce n?est pas sorti. Mais à mon avis tu devrais faire un saut à New York. Si cette invention réussit, on pourra sur un disque enregistrer une demi-heure de musique. Il sera pratiquement incassable.? Eddie et Nicole Barclay partent sur-le-champ. Exit le 78-tours. Le couple rapporte en France les premières matrices de microsillon 33 tours.
Entre 1958 et 1960, Barclay ressemble à une ?dream-team? : l?arrangeur et directeur artistique se nomme Quincy Jones, le directeur des variétés Boris Vian, Franck Ténot et Daniel Filipacchi s?occupent du jazz et Philippe Bouvard est attaché de presse. Les orchestrateurs sont Raymond Lefèvre et le jeune Michel Legrand.
Dur en affaires, Eddie Barclay n?excluait pas les rapports privilégiés avec des artistes comme Jacques Brel qui avait signé un contrat pour trente ans. Ceux-là pouvaient être conviés chez lui. ?Il passait sa vie un verre à la main sans jamais être saoul? , se souvient Michel Delpech. Pour les autres, la vie chez Barclay n?est pas de tout repos. Il y a eu, parfois, du tiraillement entre lui et ses artistes.
Maison des yé-yé, Barclay a également abrité un compagnon du Parti communiste, Jean Ferrat. ?Je ne lui demande pas pourquoi il a l?idée saugrenue d?être communiste, il ne m?interroge pas sur mes goûts excentriques? , écrivait Eddie Barclay du chanteur engagé.
En 1978, Eddie Barclay cède 80 % de sa société à Polygram, alors filiale du groupe néerlandais Philips, et à la Société générale. Fort de ses 20 % d?actions, il en reste le PDG. Et puisque Barclay est une marque, il signe un accord avec la Cuba Tobacco, et la Seita, lance un cigare dont il aura fait lui-même le mélange à La Havane. Et puis un parfum Barclay, des bagages Barclay.
En 1980, il part. Barclay périclite, passant de 120 artistes sous contrats à 10. Mais en 1985, un des cofondateurs de Virgin France, Philippe Constantin (1941-1996), directeur artistique au flair infaillible, militant tiers-mondiste, est appelé à la diriger et à en faire la tête chercheuse du groupe Polygram (devenu Universal Music).
<B>Source : LeMonde.fr</B>
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