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Dépasser le stade oral
par Aline GROËME
Ce ne sont pas les histoires qui manquent. Dès la plus tendre enfance, nos oreilles bourdonnent de proverbes et de croyances, de ?zistwar fer per? et de chansons. Toute cette sagesse populaire qui alimente l?essence du Mauricien.
Où en sont les traces sur les rayons des bibliothèques ? Il y a plus de dix ans, Colette Le Chartier allait à la rencontre du grand frère du séga. En 1993 sortait Ti Frère, poète du quotidien. Une décennie plus tard, Marcel Poinen transcrivait une dizaine des ?zoli ti-zistwar? de Fanfan. Le travail de Veena Balgobin et Shakuntala Boolell vient grossir une collection encore trop mince.
S?il vient célébrer un retour aux sources de nous-mêmes en plus de consacrer l?intérêt de l?universitaire pour la langue véhiculaire, Michel Legris, un chanteur, un parcours vient surtout nous rappeler ?l?absence de documentation appropriée à propos des faits culturels ayant trait au peuple au 21e siècle à Maurice (?) Nous sommes en retard dans le domaine du recueil systématique de données auprès de la population?. Telle est la conclusion de Veena Balgobin.
Interrogeons-nous sur les causes de ce retard. Soyons francs et directs. Ce n?est que comme cela que les choses pourront avancer. Nous ne vous apprendrons rien de nouveau : il fut un temps où le séga se voyait refuser l?accès aux salons bourgeois. Si les déhanchements étaient jugés inconvenants, cette attitude était aussi associée au statut du créole, cette ?langue bâtarde?. Alors que le séga a droit de cité jusque sur le podium de la fête nationale, les préjugés ont la dent dure.
?Tout Mauricien, un tant soit peu observateur, a pu noter à quel point il est facile de réduire (consciemment ou inconsciemment) au silence, dans le cadre d?une conversation, des locuteurs autrement volubiles par le simple fait de choisir d?avoir recours au français au lieu du créole (?) Les hésitations, les bégaiements, les hypercorrections, le mutisme peuvent en être alors les conséquences.? C?est ce qu?écrivait Arnaud Carpooran en 2003, lors de son intervention à l?issue de la journée de la Francophonie. Elle portait sur La francophonie mauricienne : spécificités et paradoxes sociolinguistiques.
Veena Balgobin, elle, a choisi de s?attaquer aux paradoxes de la traduction, celle du créole en français. Déjà nous voyons des langues acérées toutes prêtes à chercher la petite bête. Se battant pour dire que le créole y perdra au change et que son esprit, ses nuances n?appartiennent qu?à lui. Justement.
L?auteur de Michel Legris, un chanteur, un parcours arrive à nous faire entendre la voix de son interlocuteur. Traduire, c?est forcément trahir, dirait l?autre. Pour éviter cet écueil, Veena Balgobin fait dans la simplicité. Enchaîne les phrases courtes pour ne rien perdre de l?ethno texte, ?le discours autour d?une identité?.
Un exemple à suivre en ces temps où l?apprentissage de la langue maternelle fait débat. Il est établi que pour que l?enfant apprenne d?autres langues, il est conseillé de développer au maximum ses compétences à l?oral comme à l?écrit dans sa langue maternelle. Comment apprendre sa langue sans livre ? L?opuscule de Veena Balgobin est une pierre de plus à l?édifice.
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