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Du tacticien au dirigeant
Qu?on ne s?y trompe pas. Cette période de grâce qui s?achève avec un certificat de réussite pour Navin Ramgoolam ne suffit pas à déterminer s?il fera ou non un bon chef de gouvernement. Ces 100 premiers jours auront révélé essentiellement le tacticien en Navin Ramgoolam. Une disposition somme toute indispensable à la poursuite des affaires.
Son premier mérite est d?avoir intelligemment pensé ces cent jours. Il a fait de sorte qu?à l?issue de l?échéance, l?Alliance sociale puisse tenir avantageusement la comparaison face à son prédécesseur. Il aura judicieusement employé ce court laps de temps à avancer ses pions exactement là où son adversaire avait failli aux yeux de la population.
À cette guerre de perception, il fallait trouver, dans la foulée, le moyen de détruire l?image que le Parti travailliste traînait encore dans certains esprits : une équipe lente à trancher qui a laissé derrière elle des dossiers inachevés. Il travaillera avec science à démontrer que le changement, c?est d?abord sur lui qu?il s?était opéré : les décisions promises ont été vite prises.
Habile, il aura ratissé large pour s?assurer l?unanimité. Aux jeunes, le Premier ministre a révélé une âme écologique, celle-là même dont son prédécesseur s?était montré dépourvu. Auprès des vieux, il s?est montré respectueux, quand l?autre les avait humiliés. Des ménages, il a allégé le fardeau en visant l?essentiel, le lait, le transport, alors qu?occupé aux affaires, le régime MMM s?était montré insensible aux petites misères, du moins en avait-il donné l?image. Pour le milieu économique, il a initié une série de mesures, réparant son image par celle de décideur dynamique. À la fonction publique, il a donné une importance nouvelle en les traitant comme des partenaires à part entière.
La deuxième astuce est le moment choisi pour la tenue de ces élections. Ce n?était pas fair-play d?utiliser à son avantage la lassitude politique au lendemain d?une législative et la démobilisation chez l?adversaire, en prétextant grossièrement le « respect de la démocratie ». Mais tout indigne qu?elle soit, la décision fut un « move » politique qui s?est révélé bien calculé. L?alliance sociale ne partait pas gagnante ; il était impossible d?imaginer que les bastions mauves que sont les villes puissent chavirer. Elle a pourtant pris le risque.
Il fallait le flair du stratège pour avoir deviné l?ampleur de la fragilité de l?adversaire. Il fallait avoir compris que la popularité du MMM, ces dernières années, ne tenait qu?au fait que le PTr ne représentait pas une alternative possible dans l?esprit d?une grande majorité marquée par le souvenir d?une certaine faiblesse dans sa gestion. Il fallait avoir deviné qu?il suffisait que la preuve du contraire soit faite pour que le MMM s?effondre. Sa déculottée n?aura été que le résultat de son refus de voir ce que d?autres avaient vu : le début de la dégringolade.
Par sa connaissance de l?adversaire et de l?électeur, Navin Ramgoolam aura démontré, au bout de ces cent jours, de la maturité dans l?art du combat politique. C?est tant mieux car la mise à l?épreuve, c?est maintenant. Ils seront redoutables ces 1 700 jours à venir.
Redoutables parce que la population, habituée à la stabilité et à la croissance, ne peut pas saisir la gravité de la situation. À cette population, on a annoncé la perte de 7 900 emplois dans l?industrie sucrière, la chute à 2 % de la croissance, la montée en flèche du chômage, la fermeture d?une usine textile sur quatre dans les deux ans à venir. Elle sait que les mesures prises pour lui plaire ont alourdi encore le déficit public. Mais un Mauricien sur deux s?obstine à penser que la situation économique s?améliore, que sa situation personnelle s?améliorera aussi.
Cette aberration, révélée dans un baromètre publié en pages 8 et 9, ne peut que provoquer le malaise chez les dirigeants. Le Parti travailliste est plébiscité parce que ses mesures populaires ont créé l?espoir d?une vie meilleure et ont fait conclure qu?il a aussi les capacités de transformer l?économie. Or, il sait pertinemment bien qu?il n?y aura pas de deuxième miracle économique sous son règne, que le train de vie devra changer pour le plus mal. C?est dangereux.
Dans ce déphasage avec la réalité, le Parti travailliste a une grande part de responsabilité. Non seulement ses mesures sociales ont aiguisé l?attente de la population, mais c?est avec timidité que les mauvais signaux ont été envoyés. Il aura effectivement fait croire à la population que même si ça va mal, ce n?est pas très grave puisque le Parti travailliste a les moyens de continuer à lui assurer une vie paisible.
La population vit dans une bulle. Navin Ramgoolam devra gérer son retour sur terre. Avec la balle dans les pieds qu?il s?est tirée, ce ne sera pas une mince affaire. Mais c?est à cette tâche seulement qu?on le jugera comme chef du gouvernement.
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