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Dr Francis Nyamnjoh

16 mai 2004, 20:00

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Vous participez, à partir de ce matin, à une conférence à l?université de Maurice sur les médias et la démocratie. Les journaux d?Afrique sont-ils menacés malgré le fait qu?ils évoluent dans des systèmes démocratiques ?

Oui. La plus grande menace vient de la démocratie libérale qui isole l?individu de sa culture, de son groupe ethnique et de sa religion notamment afin d?en faire un succès. C?est une des caractéristiques de ce nouveau capitalisme qui consiste à chercher à faire épanouir des hommes et des femmes en isolement de leurs cultures, appartenance ethnique, ou appartenance de groupes. On cherche à imposer partout un type, un modèle avec des normes prédéterminées. Des poupées Barbie partout. Tout ce qui s?éloigne du modèle Barbie est dévalorisé. Je crois qu?il faut accepter ce type de démocratie libérale tout en essayant de la conjuguer avec d?autres formes de démocratie. Faire de sorte que le succès d?un individu soit aussi celui de sa famille, de ses parents, de sa communauté, de son groupe ethnique. La presse est en fait menacée par ce modèle Barbie. C?est le plus grand danger qui vous guette.

Est-ce le cas pour la presse écrite et parlée ?

Depuis que je suis arrivé, j?ai pu suivre les programmes de la télévision d?Etat, c?est-à-dire les trois chaînes de la MBC. Je dois avouer mon émerveillement devant la convivialité culturelle dont fait preuve votre télévision nationale. Je ne parle pas là des chaînes cryptés - Canal + ou DSTV - que nous recevons tous en Afrique et qui véhiculent elles aussi les normes Barbie. La multitude d?influences et de cultures que véhiculent ces trois chaînes est inimaginable. Cela surprend l?étranger. De l?inde, de la Chine, de l?Afrique, de la France, de la Grande-Bretagne, de l?Amérique. Tout y est. Cela reflète en fait l?histoire de votre pays mais je crois aussi que c?est une politique bien calculée du gouvernement. La cohabitation culturelle dont fait preuve la MBC est, je crois, un indicateur de la politique culturelle de votre gouvernement.

Retrouvez-vous cette convivialité culturelle dans nos journaux ?

Je viens d?arriver et je n?ai pas encore étudié à fond la presse écrite. Mais je crois que ce doit être le cas. La presse doit être sensible à la réalité sociale. Je crois que les journaux qui ne poussent pas vers une telle convivialité culturelle dans leurs colonnes sont appelés à disparaître à terme. Un tel journal vit dans un monde illusoire de son importance. Cela produit une presse élitiste qui agit dans l?arrogance et peut commettre l?erreur de braquer ses projecteurs sur un ou deux groupes sociaux. Elle devient alors une presse imposée. Le journal doit écouter et être la voix de toutes les couches sociales, de tous les groupes ethniques, de toutes les communautés, de toutes les cultures, de tous les bords politiques. Il ne faut pas croire que quand un journal est imprimé, il meurt le même jour. Les lecteurs continuent le processus de fabrication, ils interprètent à leur façon et discutent. L?influence positive ou négative des écrits se font souvent sentir plusieurs années après.

Une presse qui ne joue pas ce jeu de convivialité culturelle est condamnée à terme, selon vous ?

Certainement. Les lecteurs d?un tel journal ont deux réactions typiques devant une telle situation. On l?a vu dans plusieurs pays d?Afrique. Le lecteur devient indifférent au journal. Et puis, il va chercher ailleurs ce qu?il ne trouve pas dans son journal. C?est ce qui a donné lieu à ce qu?on appelle la radio boca-boca dans plusieurs pays d?Afrique et que le Français appelle le bouche à oreille. On appelle aussi cela la radio trottoir. Ce sont des groupes qui se sentent lésés, qui sentent que la presse parlée ou écrite leur est fermée. Et là, il faut faire très attention. En sus de la radio boca-boca, il y a aujourd?hui l?Internet qui est de plus en plus bon marché. Il y a le risque que des membres d?un groupe ethnique qui ne se sent pas représenté dans la presse locale cherche à établir un pont avec les membres de la diaspora de son groupe, se trouvant à l?étranger. Par exemple, les Mauriciens d?origine indienne trouveront facilement des sites relatifs à la diaspora indienne, où qu?ils soient dans le monde : en Afrique du Sud, en Grande Bretagne, en Amérique, à Singapour ou en Malaysie. Idem pour les Mauriciens d?origine chinoise. Le résultat est que vous aurez une bonne partie de la population qui sera ?en transit? à Maurice, comme ces passagers dans les aéroports qui attendent la connexion pour aller ailleurs.

L?apparition de journaux ethniques est-elle liée à ce phénomène ?

Cette apparition est aussi liée au modèle démocratique qui laisse la place à un certain opportunisme ethnique. Des groupes se perçoivent comme étant marginalisés, pas seulement par la presse, mais aussi par les politiques. Ils ont alors recours à une presse ethnique.

Mais ces journaux ont un lectorat restreint et disparaissent très vite. C?est du moins ce que nous voyons à travers l?histoire de la presse mauricienne?

Ce phénomène n?est pas limité à Maurice. On le voit dans plusieurs pays d?Afrique. Ce sont en fait des journaux qui lancent des insultes, des accusations souvent gratuites et ce n?est qu?une minorité des membres du groupe qu?ils disent représenter qui le lisent. Et vous avez encore une fois l?effet Barbie qui fait que les lecteurs ont été amenés à considérer comme un journal digne de ce nom celui qui a des normes. Bien sûr, les insultes et les récriminations à tout bout de champ ne sont pas dans la norme, mais il y a eu quand même des journaux ethniques dignes de ce nom. Prenez le cas de la Grande-Bretagne, où cohabitent aujourd?hui plusieurs groupes ethniques. Les Anglais d?origine indienne, arabe, chinoise etc. lisent les journaux du pays mais aussi un journal dit ethnique. Cela est très bien accepté et c?est ce type d?acceptation que j?aime, que je préfère.

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