Publicité

Dodo à vol d?oiseau

24 juin 2006, 00:00

Par

Partager cet article

Facebook X WhatsApp

lexpress.mu | Toute l'actualité de l'île Maurice en temps réel.

par Aline GROËME

Comment imaginez-vous vos vacances dans une île paradisiaque ? De préférence à la plage, les pieds en éventail. Un endroit calme où vous pourrez vous refaire une santé après le stress du boulot. Et dire que pendant ce temps, il y a des savants pas si fous que cela, qui passent leur mois de vacances à travailler.

Une race en voie de disparition ? Pas tant que cela. Les pieds dans la boue grasse de Mare aux Songes, une douzaine de scientifiques (ils sont 13 et pas superstitieux) sont en vacances. Ou plus exactement, ils profitent de leurs congés universitaires pour travailler sur le «Dodo Research Programme».

Un farniente en or à creuser, à patauger dans la boue, à laver des paniers de terre dans des tamis. Et cela plusieurs heures par jour. Par goût, par choix, par passion. Pour récolter la substantifique moelle. Littéralement : des ossements de dodo et de tortues géantes.

Conditions de préservation exceptionnelles

Parmi ceux-ci : une pièce rare, c?est-à-dire les restes d?une patte provenant d?un unique individu, ce qui augmente la valeur scientifique des trouvailles. Enthousiaste, le Dr Julian Hume, paléontologue britannique explique : «à titre d?exemple, en travaillant sur le dodo conservé au Mauritius Institute, nous nous sommes aperçus que le squelette avait été reconstitué à partir d?ossements provenant d?au moins 300 individus différents.» Il faut savoir que le Mauritius Institute est riche de 3 000 ossements de dodo.

Le spécialiste attaché au musée d?histoire naturelle de l?université de Portsmouth, et collaborateur régulier du Mauritius Institute, de préciser que ce fémur de dodo provenant du même oiseau, est le deuxième de ce type au monde, l?autre spécimen étant à Prague. «Cette découverte a été rendue possible grâce aux conditions de préservation exceptionnelles qui existent à Mare aux Songes. En général, l?eau n?est pas idéale pour la préservation, mais il semblerait que l?acidité de la Mare aux Songes est atténuée par un facteur qui reste à être déterminé.»

Sur le site, l?un des «vacanciers» attire notre ?il avec sa belle dégaine de motard. Des favoris comme coupés au couteau. Un accent passé au même instrument. Le Dr Sjeng Dautzenberg (ce Hollandais né près de la frontière belge nous confie que son prénom est l?équivalent de «Jean») va faire une provision de fuel. C?est pour approvisionner la pompe à eau, celle qui sert à laver les amas de terre retirés du ventre de la Mare aux Songes.

Un travail dont il conserve de belles traces sous ses ongles et sous les semelles de ses grosses chaussures. Pourquoi travaillez-vous pendant votre congé ? Il sourit face à notre interrogation. «Parce qu?on aime cela», répond-il tout simplement. Avant de raconter comment le dodo fait partie de l?histoire hollandaise, de celle que l?on apprend à l?école. «Il y a aussi cette part de culpabilité, car on raconte que c?est à cause des Hollandais que le dodo a disparu.»

Les lieux ont changé depuis notre précédente visite qui remonte à décembre 2005. La mare, située en plein champ de cannes, a été clôturée. En plus du grillage, un vigile assure la surveillance 24 heures sur 24. Les «songes» et les hautes herbes qui avaient envahi le lieu (les scientifiques hésitent encore sur ses origines, soit ravine naturelle, soit cuvette volcanique créée à la suite d?un affaissement) ont été coupées et laissées à sécher sur place. Cela fait un tapis craquant qui permet de moins mouiller ses chaussures dans l?eau accumulée dans cette «mare aux dodos».

Mais Mare aux Songes n?est pas que le lit de l?oiseau patrimoine. Il est aussi celui de la tortue géante, sa voisine aux temps immémoriaux. Après trois semaines de fouilles ( les travaux ont commencé début juin et se poursuivront jusqu?à la fin du mois), les scientifiques sont aussi riches d?une centaine de graines de tambalacoques. Celles qui selon la légende, ne pouvaient germer que si elles étaient digérées par le dodo.

Les gens derrière le dodo

Un spécialiste mauricien débarque tout juste à Mare aux Songes. Fraîchement nommé consultant scientifique, il y a deux semaines au National Heritage Fund, le Dr Anwar Janoo, paléontologue se passionne pour les travaux.

Ce citoyen revenu au pays natal pour des raisons familiales, est spécialiste en paléontologie des oiseaux. En clair, il pratique l?étude des fossiles d?êtres vivants ayant peuplé la Terre aux époques géologiques. Diplômé de Paris VII et ayant fait son post-doctorat à l?American Museum, Anwar Janoo est l?auteur d?une thèse sur le dodo. «J?ai voulu situer le dodo par rapport aux autres oiseaux», explique-t-il. «On savait déjà qu?il appartenait à l?ordre des colombidés, c?est-à-dire des pigeons. Mon hypothèse a montré qu?il se rapproche des pigeons frugivores.» Ce qui veut dire qu?en 1998 déjà, Anwar Janoo avait prédit que les chances de trouver des ossements à Mare aux Songes étaient bonnes. Interrogé sur la possibilité de décréter Mare aux Songes patrimoine national, le scientifique s?est voulu prudent, préférant insister sur les conditions de préservation du site.

Sur le terrain, signalons également la présence de 13 archéologues, paléontologues, spécialistes en ADN, venus de l?université d?Oxford, de celle d?Amsterdam, du musée d?histoire naturelle des Pays-Bas et de celui de l?université de Portsmouth. Objectif : trouver des réponses scientifiques aux mythes qui entourent le dodo. Et connaître les circonstances exactes de sa disparition. Un processus qui devrait prendre trois ans.

Publicité