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Discrétion ?

13 avril 2008, 00:00

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Il fait chaud. Vous êtes fatigué. Fatigué de tintamarre, de gaz d?échappement, de vous faire écraser les orteils dans la foule aveugle, etc. Vous avez une heure de liberté devant vous. Profitons-en pour se trouver un coin tranquille, à l?ombre ? (non des « Jeunes filles en fleurs » : la fleur des jeunes filles, mon cher Marcel, est tôt fanée de nos jours) ? à l?ombre, disais-je, d?un arbre séculaire au feuillage apaisant, quelque part non loin de Port-Louis. Vous savez où trouver ce restaurant sympa ; vous y allez. Le temps paraissant incertain, vous vous installez dans cette petite salle climatisée, annexe à la terrasse où s?étalent quelques touristocrates bariolés, comme il sied aux touristes.

Pour vous, cadre d?entreprise, ce qu?il vous faut pour le moment, c?est un repas léger (qui ne soit point un appel à la sieste) et surtout un peu de paix et de détente? Vient vers vous une serveuse (charmante) qui vous invite à jeter un regard sur les menus. Vous jetez un ?il, (mais vous le reprenez vite : on ne sait pas ce qui peut arriver). Ce sera donc une salade composée, variée, fraîche, (en tout cas sur le carton) agrémentée d?un jus de fruits (on aurait dû laisser mûrir les fruits, avant de les presser ; on ne pense pas à tout). En somme, vous vous sentez en voie de décompression?

La salade arrive, appétissante. Arrive alors un quidam, beaucoup moins appétissant. Mais on s?y fera, la salle étant à peu près vide. On oubliera le voisin, en se concentrant sur le gruyère de la salade ; c?est bien, le gruyère. Mais celui-là ne paraît pas vouloir se faire oublier. À peine assis, il sort son « portable », arme redoutable comme on sait. Il cause dans le boîtier, « à haute et intelligible voix », comme nous ordonnait jadis un professeur d?anglais. Vous auriez préféré un discret murmure, ce blabla ne faisant pas la sauce de votre salade.

En revanche, vous allez bénéficier, en quarante minutes et quatre coups de portable, de quatre ou cinq informations dont vous n?avez strictement rien à faire, mais qui s?imposent, détaillées, explicatives, enrichies d?une sauce béchamel qui fait tout le prix du morceau, avec redites inévitables : « Vous en reprendrez bien une ou deux cuillerées? » Vous simulez une absence auditive à ce discours ; pourtant, rien de cette diarrhée verbeuse ne vous échappe, (la prochaine fois, se munir de boules Quiès?) Vous en oubliez le goût des lardons qui peuplent votre laitue? Bref, vous n?avez plus qu?une hâte : en finir et décamper au plus vite, car le quidam est en train de bloquer votre digestion commencée. Lui avale parfois une bouchée, tout en causant la bouche pleine dans le diabolique machin, inlassable transmetteur d?accablantes balivernes?

Le « progrès » est donc à ce tarif ? C?est cher payé. Car l?exemple, ici rapporté, est multipliable à l?infini. Sauf isolé en haute mer ou au sommet du Kilimandjaro, encore que là non plus, je ne suis pas assuré de m?y trouver à l?abri d?un portable? Bilan fait, il n?est désormais plus possible de respirer un moment tranquille, loin du « portable » de M. Toulemonde, des gamins Trucmuche, de Mme Kicose.

Et sûrement pas à l?ombre bienfaisante d?un arbre séculaire, qui a vu défiler des escouades de sans-gênes qui se croient uniques au monde. Le droit au calme ne ferait donc pas partie des droits de l?homme ? On parle pourtant beaucoup du « droit à la liberté ». Ce qui se ramène souvent à la liberté de subir les autres.

L?Arbre magnifique, lui, garde une imperturbable sérénité que vous lui enviez. C?est qu?il a la chance d?être, pour son bonheur, complètement sourd ? pardon, restons corrects : « mal-entendant », et même entendant que pouic? Quant à vous, l?exigeant qui prétend à des privilèges incompatibles avec notre belle société moderne, pour votre moment de détente, eh bien vous repasserez. Vous repasserez quand tous les « portables » insupportables du monde auront rendu leurs maniaques fous à lier. C?est d?ailleurs en bonne voie. Des enquêteurs sérieux nous l?affirment : l?abus du téléphone mobile rend dingue. À observer certains de leurs utilisateurs, on est tenté de le croire.

Quant à la discrétion, c?est une vertu sociale qui se fait rare. Le goût des gens à faire étalage de leurs petits et gros ennuis n?a jamais été aussi encouragé. L?impudeur, le bavardage, le débraillé généralisé ? ce qu?on appelle souvent, par erreur, la « convivialité », ont fait de tels ravages, que l?indiscrétion est devenue la norme, encouragée par une époque où règne le « discours » ? creux de préférence.

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