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Devoir de mémoire

21 février 2005, 00:00

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Ce fut un cri. Il se déclinait dans des notes de musique. Dans des textes qui disaient un malaise profond. Celui d?un homme qui avait su préserver sa sensibilité sociale et son aspiration citoyenne. Ce cri, après la mort de l?artiste, s?est enflé. Il est devenu un gueulement de guerre. Parce que l?opinion refusait la mort de l?artiste dans une cellule de police. Surtout que les circonstances de cette mort restent toujours non élucidées après des années.

Le 21 février 1999, l?imaginaire mauricien s?appauvrissait un peu plus. Dans un concerto déjà fade, l?une des plus belles voix de ce pays disparaissait. Kaya mourait. La météo officielle n?annonçait pas de nuages gris. Mais la saison était à la révolte. Entre le peuple qui étouffait la voix de la revendication et une société qui érigeait l?autocensure en règle de vie, il n?y avait pas de place pour les concepts. Sauf qu?on n?avait pas prévu que des textes, un style et une voix pouvaient causer un soulèvement populaire. Pourtant, c?est ce qui s?est passé. Contre toute attente. Ceux qui l?ont provoqué croyaient que les murs de l?opacité ne laisseraient filtrer aucune note discordante. Mais la musique est universelle. Elle dit, et c?est ce qui fait sa différence de tous les autres modes d?expression artistique, l?inconscient d?un pays.

C?est cette part d?inconscient que Kaya a incarné. Il n?a pas théorisé. Il n?a pas eu la pensée cérébrale. Il n?a rien revendiqué. Il a seulement chanté. L?art populaire, diraient certains, parce qu?il a exprimé la matérialité des choses. L?art absolu, répondront d?autres, parce qu?il a dit l?essence de la vie. ?Leve do mo pep?. Les mots résonnent encore. Dans les boîtes de nuit entre les quatre murs du plaisir artificiel. Il y a des récupérations qui sont inévitables. Mais ils ont aussi résonné dans la conscience individuelle de ceux qui sentent confusément l?aventure d?une identité brimée. Mais, au fond, tout cela n?engage personne.

C?est d?ailleurs la raison pour laquelle aujourd?hui, après toutes ces années, on en est encore à chercher les causes réelles de la mort de Kaya. Si on les cherche toujours? Car la doxa, elle est là. Les limites de la pensée collective ont été circonscrites. La doxa n?aime pas les inconvenances clandestines. Elle préfère une cléricature bien-pensante. Kaya n?était pas fait de ces notes là. Il a su personnifier une musique. Transcrire le non-dit, le devancer, le mettre en musique. Subitement, l?âme mauricienne malade a trouvé une expression nouvelle. Elle a retrouvé une fierté.

Mais les forces souterraines du mal en ont décidé autrement. On n?aime pas ces voix qui s?abreuvent à des sources illicites. Quand elles s?habillent d?une certaine arrogance, on ne se limite pas seulement à les faire taire mais aussi à les expulser de la scène. Pour ensuite leur dresser des décennies, voire des siècles, après des mausolées d?accidentés et de misérables de l?histoire.

Aujourd?hui, justement, c?est une partie de l?histoire mauricienne qui se joue. Les révisionnistes et les experts en réécriture se la jouent amnésiques. On ne visite pas un présent qui passe de peur de raviver les passions. Pourtant, il existe d?autres citoyens, cette masse silencieuse, qui réclament le droit d?exercer le devoir de mémoire. Non dans un futur où on pleurerait ses morts des temps anciens mais dans l?instant de l?histoire présente. Avec Kaya, au moment des tristes événements de février 1999 déjà, on faisait semblant de ne pas saisir l?ampleur du drame. C?est l?hypocrisie d?une société qui porte si bien le fard du culturellement correcte et qui se veut si vertueuse et puritaine qu?elle ne pratique la sagesse que rétrospectivement. Parce qu?il est un artiste exceptionnel, Kaya, lui, ne se conjugue ni au passé ni au futur?

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