Publicité
Deux pompiers à Bruxelles
PAR JEAN-CLAUDE DE L?ESTRAC
Ecrasée par la toute-puissance politique et bureaucratique de l?Union européenne (UE), Maurice se démène avec l?énergie du désespoir. Mais la pathétique mission de sauvetage des ministres Sithanen et Boolell à Bruxelles pour tenter de grappiller, in extremis, une aide compensatoire supplémentaire cette année, est vouée à l?échec. Trop tard. Ce dossier sucre a été géré de manière lamentable par la diplomatie mauricienne. Depuis le début, nous avons tout faux.
La première grosse erreur a été de croire pendant longtemps que la diplomatie mauricienne était capable d?obtenir un report de la mise en application de la décision de l?UE de baisser drastiquement, à terme, le prix subventionné du sucre importé des pays ACP.
La menace pèse sur l?industrie sucrière et l?économie nationale depuis plus d?une dizaine d?années, de manière précise. On savait que des obligations européennes internes de même que les exigences de l?Organisation mondiale du commerce (OMC) mettaient l?Europe en demeure de réformer un système commercial pervers.
La naïveté des dirigeants du pays, ceux d?aujourd?hui comme ceux d?hier, a été de penser que les relations soi-disant privilégiées et historiques avec nos « partenaires » européens, en particulier la France et la Grande-Bretagne, étaient susceptibles de nous ménager des faveurs particulières. Or, même si des dirigeants de ces pays pouvaient effectivement avoir quelque sympathie pour la cause mauricienne, la complexité de l?enjeu sucre en Europe, les pressions de l?OMC, le mécanisme institutionnel et décisionnel de l?UE limitent considérablement leur marge de man?uvre personnelle. De toute manière, leurs intérêts et leurs obligations commandent qu?ils s?alignent sur la position de la majorité des membres de leur organisation.
Plutôt que de reconnaître l?impuissance d?un gouvernement mauricien, quel qu?il soit, à peser sur les choix européens, nos dirigeants politiques se sont amusés, pour la galerie nationale, à faire croire que les uns seraient plus capables que les autres à négocier et à obtenir des Européens des conditions plus favorables. Ce jeu imbécile a duré longtemps, un temps qui aurait été mieux utilisé à préparer l?inévitable.
Il faut reconnaître, cependant, qu?au ministère de l?Agriculture, Pravind Jugnauth avait pris enfin les décisions courageuses qui avaient trop tardé pour permettre à une industrie sucrière soumise à trop de règles d?améliorer sa compétitivité.
Maintenant que le couperet tombe, la diplomatie mauricienne ne doit pas commettre une nouvelle bévue. Le lobbying politique de haut niveau mené auprès des Européens par les ministres Sithanen et Boolell, donne le sentiment que Maurice néglige totalement le poids et l?influence du groupe ACP. Il exprime une méconnaissance de l?univers diplomatique bruxellois en la matière. Il risque de froisser des partenaires politiques dont le soutien nous est encore crucial. L?UE peut sans doute écouter les arguments d?un Etat faisant valoir des spécificités et des attentes propres, mais en définitive, ses propositions sont formulées à l?ensemble de ses « partenaires » ACP et doivent s?appuyer sur des critères objectifs, perçus comme justes par le groupe. Maurice n?a aucun intérêt à faire cavalier seul maintenant.
Ce que le pays aurait dû avoir fait pour défendre ses intérêts particuliers tant auprès des Européens que des ACP ne l?a pas été à temps, si l?on en croit le ministre Sithanen. Quand le vice-Premier ministre et ministre des Finances avoue que la mission d?urgence qu?il mène s?exerce à dissiper la « mauvaise perception » que les Européens ont de l?importance de l?industrie sucrière dans l?économie mauricienne, il reconnaît que la diplomatie mauricienne a échoué dans ce qui est sa principale mission. Que font nos diplomates à Bruxelles depuis des années s?il a fallu que deux ministres s?y rendent en catastrophe pour expliquer aux représentants de la Commission que l?industrie sucrière « irrigue la vie économique » mauricienne ? La compétence technique de l?ambassadeur Gunessee n?est pas en cause mais clairement l?ambassade à Bruxelles aurait besoin d?être largement renforcée.
Une illustration supplémentaire de la faiblesse de nos services diplomatiques est le fait que le pays ne semble pas avoir été informé en temps utile des critères retenus par la Commission pour l?octroi des mesures d?accompagnement mises à la disposition des 18 Etats ACP fournisseurs de sucre à l?UE. Il apparaît maintenant que cette proposition a été circulée aux membres du comité de développement depuis un moment déjà. Il est trop tard désormais pour en obtenir une modification d?autant plus que tout ce qui pourrait être accordé à Maurice à partir de maintenant ne pourrait l?être qu?au détriment des autres pays ACP, ce qui crisperait les relations au sein du groupe.
Le succès de la mission Sithanen-Boolell se me-surera, en fin de compte, à sa capacité à obtenir l?application de critères moins pénalisants pour Maurice sur la période 2007-2013, doublée d?une enveloppe financière compensatoire globalement plus généreuse. Cela permettrait à Maurice d?avoir les moyens de son ambitieux plan de réforme du secteur sucrier sans remettre en question les nouveaux acquis des pays ACP encore plus pauvres que nous.
La leçon doit être retenue. Maurice qui a largement bénéficié de l?aide européenne, sous diverses formes, pendant plusieurs décennies, et qui en profite encore, doit néanmoins apprendre à mieux s?appuyer sur ses propres forces. Les faiblesses actuelles de l?industrie sucrière, son manque de compétitivité internationale, son endettement chronique sont aussi dus à des années de contrôle étatique et de mollesse gestionnaire.
Il y a des lueurs d?espoir. Je vois un fier symbole dans l?image de ces installations à forte intensité technologique d?Alcodis de Roland Maurel à côté de l?usine sucrière démantelée de Rose-Belle. Une certaine idée du sucre qui a fait son temps, une autre du temps présent.
Publicité
Publicité
Les plus récents