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?Deux Frères?

19 août 2004, 20:00

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Autrefois, certains dimanches après-midi, la télévision diffusait des récits animaliers qui étaient destinés aux plus jeunes. A vrai dire, il ne s?agissait pas vraiment de récits animaliers comme Croc Blanc ou L?Appel de la Forêt, mais plutôt d?histoires sirupeuses de brave chien, chat ou cheval séparé de ceux qui leur étaient chers (des humains, la plupart du temps), à la suite d?un malheureux concours de circonstances.

Ces braves animaux de compagnie retrouvaient toujours leurs propriétaires, mais c?était toujours après mille péripéties aux cours desquelles ils affrontaient bien des dangers et rencontraient de braves gens. Mais le plus impressionnant demeurait les distances que parcouraient ces braves

bêtes : presque tout le territoire nord-américain, parfois. Comme ces films provenaient des studios Walt Disney, on pourra constater que Le Roi Lion marque quand même un certain progrès. Les lecteurs n?ayant pas encore vu Deux Frères seront peut-être soulagés d?apprendre que le film de Jean-Jacques Annaud est finalement assez éloigné des productions Disney.

Ce film évoque surtout Jack London ou Rudyard Kipling, avec l?idée que les deux se seraient aventurés sur le territoire de Pierre Loti, vu que cette histoire a comme toile de fond l?Indochine française des années 1920. C?est à Kipling qu?on pense au tout début du film, lorsque les images, d?une qualité documentaire digne du National Geographic, nous montrent toute cette végétation luxuriante des ruines d?Angkor et toute la faune qui l?habite. Avec au sommet de la pyramide alimentaire, ce magnifique couple de tigres qui évoluent au milieu de ce décor grandiose, comme seigneurs de ces lieux. Ils seront, à mon humble avis, le plus beau couple de l?année 2004 au cinéma et comme pour tous beaux couples, la caméra nous offre le privilège d?assister à leurs ébats.

De cette union naissent deux bébés tigres qui, de par leur seule apparence, sont aussi beaux et charmants qu?attendrissants (Kumal et Sangha). Bien sûr, ces deux bébés n?ont pas encore de noms, vu qu?ils n?ont pas encore eu le malheur d?entrer en contact avec les humains. Le film ? le récit ? les différencie selon leurs caractères respectifs : c?ur vaillant, ne reculant pas devant la bagarre pour le premier ; douceur et timidité pour le second. Et pendant tout le début du film, on les voit découvrant leur univers et ses périls sous l?oeil vigilant de leurs parents.

Tout cela est montré sans qu?aucune parole ne soit prononcée. Il y a un peu de musique, mais c?est surtout à travers un jeu de bruitages (rugissements des parents et cris des petits), et de raccords d?images avec des gestes et des regards d?animaux, qu?on arrive non seulement à suivre le début de cette histoire, mais à sympathiser avec ces ?personnages?. Il faut saluer non seulement le travail de l?équipe de réalisation, mais aussi celui des monteurs et des dresseurs. Cela est valable dès le début comme pour le reste du film.

Liberté retrouvée

Jean-Jacques Annaud choisit d?ignorer la nature féroce de ces animaux, préférant nous montrer dans un premier temps, deux jolies peluches qui raviront les enfants et dans un deuxième temps, deux bêtes nobles et magnifiques, victimes de la stupidité des hommes. Tout cela est certes dans l?esprit des productions Disney et on serait resté avec cet embarras en travers de la gorge si Deux Frères ne nous offrait pas aussi une belle histoire de liberté retrouvée. C?est aussi l?histoire d?une rédemption tout en tentant une esquisse de la colonisation française en Indochine.

Ce dernier point est d?ailleurs, le départ du drame, car qui parle des ruines d?Angkor dans les années 20 (et jusqu?à nos jours), parle aussi de pilleurs. C?est-à-dire, d?aventuriers sans scrupule que le cinéma et la littérature populaire d?antan montraient comme des héros chevaleresques. L?un d?eux, écrivain populaire en mal d?aventures exotiques, un certain Aidan McRory (Guy Pearce), en venant piller les ruines d?Angkor, tue le père et capture le plus vaillant des deux bébés tigres alors que la mère s?enfuit avec l?autre qui finira lui aussi par être capturé. C?est ainsi que les deux tigres acquièrent leurs noms. Kumal se retrouve dans un cirque où il finit par perdre toute sa vaillance à force de mauvais traitements.

Quant à Sangha, il est d?abord l?animal de compagnie du fils du gouverneur puis, fait partie de la ménagerie d?un prince et il finit par devenir un animal féroce. Encore une fois, le sujet évoque les produits Disney et certains penseront à une parodie de tragédie antique en apprenant que les deux frères finissent en tant qu?adversaires dans un combat organisé par le prince.

Seulement, Jean-Jacques Annaud, qui coécrit aussi le scénario, nous offre avec ces deux histoires parallèles (suivant tour à tour chacun des deux tigres) quelques tranches d?humanité et d?inhumanité qui ne sont pas dénuées d?intérêt. Dans cette dernière catégorie, il y a la façon dont sont traités les animaux, surtout ceux du cirque. Pour élargir notre horizon, il y a la façon dont le personnage qui fait figure d?aventurier (dans le mauvais sens du terme), Guy Pearce, est accueilli par les villageois indochinois comme ?le grand chasseur blanc? qui vient les délivrer de la menace que représentent ces mangeurs d?hommes. Le chef du village (Jaran Phetjareon), personnage haut en couleurs, accepte un paiement pour les statues volées et s?en va ensuite dénoncer le voleur aux autorités contre récompense. Toujours à propos de ce même personnage, les discussions qu?il a avec la fille du chef, Mai Anh Le, ne sont pas très crédibles. Elles suscitent quelques questions autour des conséquences de la colonisation.

A propos de colonisation, J.-J. Annaud nous montre un gouverneur, Monsieur Normandin, (Jean-Claude Dreyfus) en pleine forme, pas vraiment méchant, mais plutôt ?petit? de par sa vision. C?est un vrai fonctionnaire et aussi un représentant très crédible, d?une république qui s?imagine rayonner à travers le monde. L?épouse, incarnée par Philippine Leroy Beaulieu, n?est pas en reste : une mémère rêvant d?ascension sociale. Forcément, leur rejeton (Freddie Highmore) irrite un peu, mais on finit par le prendre en sympathie. Face à tout ce beau monde, il y a le personnage du prince un peu ridicule mais dont on apprécie la volonté de vouloir préserver un semblant de dignité pour lui-même et pour son peuple, vis-à-vis des colonisateurs.

Pour éviter de trop dévoiler l?intrigue, nous dirons tout simplement que la conversion du personnage incarné par Guy Pearce, à la fin du film, commence dans la première partie. Cette métamorphose débute dès le moment où il pose son regard dans celui du bébé tigre qui est dans ses bras. La conversion est graduelle, et l?une des réussites du film est de parvenir à nous la montrer à chaque étape, au fur et à mesure que le personnage s?interroge sur ses actes et qu?il prend conscience de leurs conséquences. L?autre grande force du film est d?être, malgré un certain manque de crédibilité par moments, un très beau livre d?images de toutes sortes. Certains ont parlé d?un hymne au monde animal et ils n?ont pas tout à fait tort.

<B>Gilles NOYAU</B>

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