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Dette publique, dette injuste
On commencerait presque à se montrer blasés devant les plongeons à répétition des indices boursiers, les pertes exponentielles des banques, les milliers de milliards de dollars et d?euros injectés par les Etats pour sauver le système financier. On ne se lasse pas, en revanche, d?assister au krach des lois qui, depuis des années, régissaient la politique économique mondiale. L?explosion de la bulle des «subprimes» a fait éclater celle des grands principes.
Parmi eux, la nécessité de diminuer les dettes publiques était devenue une sorte d?impératif catégorique. Des Etats-Unis à l?Allemagne, en passant par l?Amérique latine et l?Asie, de Gordon Brown à Angela Merkel en passant par Lula et Junichiro Koizumi, tous les gouvernements, de gauche comme de droite, menaient une bataille, quasi prophylactique, pour assainir les finances publiques. Ce n?était pas seulement une question d?efficacité économique, c?était aussi une question de morale, de développement durable. Il ne fallait pas faire payer aux générations futures nos folies dépensières.
Même la France avait fini, au moins dans les discours et même un peu dans les actes, par se convertir à cette nouvelle religion. La prise de conscience de l?insoutenable pesanteur de la dette publique avait été tardive, mais réelle.
Les travaux d?une commission, présidée en 2006 par Michel Pébereau, y avaient largement contribué. Le patron de BNP Paribas avait su trouver les mots pour sensibiliser l?opinion publique - et les candidats à l?élection présidentielle - à cette noble cause. «Il faut avoir le courage de ne plus céder à la facilité de la dette (...). Chaque fois qu?un problème nouveau s?est présenté à lui depuis vingt-cinq ans, notre pays y a répondu par une dépense supplémentaire», pouvait-on lire dans ce rapport, où le lyrisme n?était pas absent.»
Comment le plus brillant et le plus illustre des banquiers français aurait-il pu imaginer un seul instant que la défaillance de son secteur allait mettre par terre ces bonnes résolutions, et faire, précisément, gonfler la dette publique ? Six banques françaises se sont présentées cette semaine au guichet de la honte pour obtenir les fonds publics dont elles avaient un besoin vital pour rester solvables. Au total, 10,5 milliards d?euros ont été distribués (3 milliards pour le Crédit agricole, 2,55 milliards pour BNP Paribas, 1,7 milliard pour la Société générale, etc.), 10,5 milliards qui augmenteront le montant de la dette publique française.
Adieu les beaux discours, adieu désendettement, réduction des dépenses, apurement des comptes publics, équilibre budgétaire, adieu pacte de stabilité, critères de Maastricht. Pas d?exception budgétaire française, cette fois, ce sont tous les pays occidentaux qui viennent de rompre avec le principe sacro-saint selon lequel de bonnes dépenses publiques sont des dépenses qui baissent. Au total, selon les hypothèses maximales et extrêmes, ce sont 1 700 milliards d?euros en Europe et 4 400 milliards de dollars aux Etats-Unis que les pays occidentaux pourraient avoir à débourser pour sauver leur système financier.
Inutile, en ce moment, de se faire peur pour de mauvaises raisons. La dette publique va fortement augmenter dans les pays occidentaux, mais ni les Etats-Unis, pas plus que la France ou la Belgique, ne sont sur le point de faire faillite. Le Japon, avec sa dette qui représente 170 % de son produit intérieur brut, est là pour rappeler qu?on peut vivre, et plutôt bien, avec des comptes publics désastreux.
Tous les grands pays riches vont donc continuer à pouvoir honorer leurs dettes (payer les intérêts et rembourser les emprunts arrivant à échéance). Quitte à augmenter les impôts, quitte à dépenser moins pour la recherche, la culture ou l?éducation. Quitte surtout à priver les entreprises des fonds dont elles auraient besoin pour se développer, pour investir et pour embaucher.
Pire, l?épargne mobilisée par les pays riches pour secourir leurs banques sera autant d?argent en moins pour financer les nations les plus pauvres. Goldman Sachs, UBS et les grandes banques occidentales, qui se sont fourvoyées dans des spéculations folles et suicidaires, seront probablement sauvées. Mais le Pakistan, l?Ukraine et bien d?autres encore auront bien du mal à échapper à la banqueroute, avec les conséquences sociales qu?on imagine. La crise des «subprimes» est, en plus, profondément injuste.
©Le Monde 2008
Distribuée par The New York Times Syndicate
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