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De Madagascar à la Réunion des enfants victimes de violence

4 mai 2006, 00:00

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En famille, à l?école, dans la rue, en prison? Que ce soit aux Comores, à Madagascar, aux Seychelles, à Maurice ou à la Réunion, de nombreux enfants sont victimes de violences physiques, morales ou sexuelles. Le Rapport annuel de l?Observatoire des droits de l?enfant de la région de l?océan Indien, validé lundi à Moroni, fait le point sur ces violences et apporte des éléments de comparaison entre les îles et pays de la zone.

Premier constat : d?une manière générale, un certain niveau de violence, considéré par les parents et éducateurs comme ?raisonnable?, fait encore partie des méthodes d?éducation dans la région. Ainsi aux Comores, les parents et maîtres coraniques disposent d?un ?droit naturel? pour corriger, voire ?dresser? l?enfant. ?J?ai été frappé à coups de bâton par mon maître coranique parce que je n?avais pas bien récité par c?ur le verset coranique de la veille?, raconte par exemple un enfant comorien de six ans interrogé par les consultants nationaux.

?Il est venu me chercher à la maison quand je lui ai échappé pour me réfugier. Mon père m?a livré en me donnant des coups de fouet sur le dos. Le soir mon père m?avait privé de repas. Ma mère a eu pitié de moi et elle m?a donné à manger.?

A Maurice, ce sont leurs frères que les filles craignent particulièrement. Lorsque l?usage des châtiments corporels est prohibé ou fortement sanctionné, il laisse souvent des adultes démunis face aux jeunes. Aux Seychelles, ?certains parents et enseignants se sentent impuissants à établir une forme d?autorité alternative vis à vis des jeunes?, indique le rapport.

Mal interprétée, la loi de 1995 qui interdit les châtiments corporels a donné aux jeunes Seychellois l?impression que tout leur était désormais permis.

Lisa GIACHINO Kashkazi

LE SUICIDE

Dans le chapitre des violences que les enfants s?infligent à eux-mêmes, le suicide est sans doute le sujet le plus tabou. Aucune donnée n?a été collectée aux Comores. Aux Seychelles, 30 tentatives de suicide sont recensées en moyenne chaque année chez des jeunes de moins de 20 ans. Elles concernent cinq fois plus de filles que de garçons et échouent la plupart du temps : de 1995 à 2005, les 281 tentatives ont abouti à quatre décès.

A la Réunion, plus d?une jeune fille âgée de 15 à 19 ans sur 100 tentent au moins une fois de mettre fin à ses jours. Moins grave mais plus lié à l?influence des médias, à Maurice, des jeunes qui se disent influencés par le chanteur américain Marilyn Manson s?infligent des coupures aux bras. Un comportement révélateur d?une société où les moyens de communication prennent de plus en plus d?importance, pour le meilleur et pour le pire.

LE MAL DES FAMILLES

A travers les données de ce rapport, transparaît l?évolution des pays de la zone, tous confrontés ? à des niveaux différents toutefois ? à une perte de repères et une certaine déstructuration des liens familiaux et communautaires.

?A Madagascar, entre 17 et 23 % des ménages sont menés par des femmes seules, le mari ayant quitté le foyer pour fonder une seconde famille. Les séparations conjugales sont nombreuses, les remariages fréquents et il n?est pas rare qu?une femme ait des enfants de trois pères différents?, décrit le document. ?Le nombre croissant de familles monoparentales et fragiles est signalé aux Seychelles et à la Réunion également.? à La Réunion, où les violences verbales et physiques envers les enfants émanent souvent de jeunes mères célibataires pauvres et dépassées par les difficultés du quotidien. À Maurice, industrialisation et course aux nouvelles technologies aboutissent à des situations tout aussi problématiques : ?D?après une étude de l?Université de 2002, 18 % des employés du service privé travaillent plus de 50 heures par semaine et 16 % font des heures supplémentaires obligatoires. Les parents ont tendance à compenser par l?accès illimité et non contrôlé à Internet, la télé et la vidéo?, favorisant la location de vidéos pornographiques par les mineurs. Des lits de carton d?Antananarivo aux pavillons suréquipés des banlieues de Port-Louis, personne n?est épargné.

A L?ECOLE

Les méthodes violentes ne sont pas présentes seulement à la maison et dans le cadre de l?éducation religieuse. Une partie des enseignants de l?école laïque les utilisent aussi et sont la plupart du temps couverts par leur administration et leurs collègues, voire par la communauté. Les enfants dont les parents portent plainte sont souvent victimes de représailles, comme cette jeune Mohélienne de 15 ans frappée et insultée par son professeur : ?Son père a porté plainte mais l?enfant a été exclue de l?école par décision de la direction. La communauté a vivement condamné le père car il est tout à fait normal qu?un enseignant se comporte ainsi. Il a fini par retirer sa plainte et s?est confondu en excuses auprès de la direction de l?établissement pour avoir la réintégration de sa fille.?

D?une manière générale, le phénomène, en régression mais toujours présent, touche davantage les garçons que les filles, et les élèves du secteur primaire. Les collégiens et surtout les lycéens sont relativement épargnés, affirme le rapport.

Outre les coups ou les insultes, d?autres formes de violences sont infligées aux élèves. A Maurice et Rodrigues, des problèmes de drogue et d?alcool sont recensés dans les établissements avec notamment le camouflage de boissons alcoolisées dans des bouteilles de soda lors des sorties scolaires. Des enfants mauriciens sont également confrontés à la pornographie et au harcèlement sexuel. Ainsi en février 2006, un réseau de films porno impliquant des élèves a été découvert. Des images enregistrées sur des téléphones portables ont circulé sur Internet, sur les téléphones et ont été vendues sur CD Rom.

Elles sont tombées aux mains d?enfants de 10-12 ans et de nombreux jeunes ont reconnu les avoir visionné. Enfin, les enfants du ?dragon? de la région sont soumis à une rude compétition lors des examens qui marquent la fin du cycle primaire. Certains subissent des leçons particulières dès six ans et à dix ans, ils cumulent plus de 50 heures par semaine d?école et de cours particuliers, sans compter le temps passé à faire leurs devoirs.

Aux Comores, ce n?est un secret pour personne que les jeunes filles sont confrontées au harcèlement sexuel et au chantage aux notes que leur infligent certains de leurs professeurs.

EN PRISON

L?un des tableaux les plus sombres pour les Comores, est celui de la détention des mineurs. Des cinq îles et archipels concernés par l?étude, l?Union des Comores est le seul où il n?existe aucun établissement d?accueil, de rééducation ou de détention destiné aux mineurs, autre que la prison.

La situation des enfants détenus est estimée, aux Comores et à Madagascar, ?d?une gravité extrême? : les cellules sont surpeuplées, les enfants ne sont pas toujours séparés des adultes, les enfants en détention préventive et condamnés sont mélangés, les visites sont souvent limitées.

Aux Comores, les consultants font part de cas de tortures et maltraitances de la part de gardiens de prison trop peu nombreux et mal formés, qui ?répondent souvent à la violence par la violence?. Ils parlent également de cas d?esclavage de jeunes prisonniers, mis à la disposition de particuliers pour effectuer des travaux non rémunérés, et de violences sexuelles de la part des détenus adultes.

Ces sévices viennent s?ajouter aux conditions de détention elles-mêmes, déjà considérées comme intenables par les grandes personnes. ?J?ai vécu en cellule dans le noir pendant deux jours, j?étais devenu blanc comme une feuille de papier, vivant avec mes excréments?, raconte ainsi un enfant en détention préventive pour homicide involontaire.

Autre témoignage effrayant cité par le document : ?A la prison de Mohéli, cinq détenus mineurs ont été hospitalisés en juillet 2003. Les motifs de leur hospitalisation étaient des douleurs abdominales intenses et diffuses, des diarrhées glairo-sanguinolentes, des vomissements? Selon les versions rapportées par les enfants détenus, ils auraient mangé consciemment ? et non accidentellement ? de la viande de chat quelques jours avant leur maladie. Les repas pris par les prisonniers chaque jour seraient une bouillie à base de jus de coco souvent accompagnée de riz avec parfois une maigre quantité de poisson. La plupart du temps, c?est l?unique repas de la journée.?

Le nombre d?enfants recensés en prison est variable selon les territoires : 480 à Madagascar (dont 93 % de garçons), 131 dans l?Union des Comores en 2004 (ils étaient 87 en 2003), 31 en décembre 2005 dans le quartier des mineurs du Port, à la Réunion.

A Maurice, les mineurs condamnés à des peines sont enfermés dans des institutions spécifiques, ce qui n?empêche pas les troubles et les violences.

En 2005 par exemple, les filles détenues au centre de réhabilitation se sont rebellées en brisant les panneaux des vitres, les lampes et les caméras de surveillance pour se plaindre du ?traitement abusif que leur infligent les officiers (?), le confinement anormal dans leur chambre et le manque d?activité en plein air?.

VIOLS, ABUS SEXUELS ET GROSSESSE

A l?école ou ailleurs, le risque d?abus sexuel est présent partout dans la région. Les cas d?inceste sont les plus tabou et souvent les plus douloureux car ils durent dans le temps et leur révélation provoque l?effondrement de toute une famille.

Si on sait qu?aux Seychelles, en 2000, 30 % des abus sexuels sur des enfants ont été commis par leur père, il est difficile d?avoir des données sur l?inceste car dans la plupart des pays, il n?est pas considéré comme un crime à part.

Aux yeux de cette mère comorienne cependant, qui témoigne après que sa fille ait été violée par son père, ?pour une adolescente, il y a plus de risque d?être victime d?agression sexuelle à son domicile qu?en sortant dans la rue? Si le législateur et les médias semblent penser que le danger vient de l?extérieur de la famille, je sais bien qu?on trouve la plupart des abuseurs en son sein. C?est souvent un père, un beau-père ou un oncle qui va, des années durant, abuser d?un enfant dans le silence profond et verrouillé d?une famille.?

Un religieux comorien va plus loin en accusant la communauté de complicité : ?En général tout le monde connaît le père incestueux, mais tout le monde se tait. La loi du silence cimente les relations familiales. Même lorsque la victime grandit, cette loi reste pour elle le fondement du lien sans lequel la famille tout entière s?effondrerait.?

Lorsque ce n?est pas dans la famille, c?est souvent au sein du voisinage que se trouve le danger. Et une fois victime, c?est souvent l?enfant lui-même qui doit assumer dans la souffrance, le poids de la faute de son agresseur.

?J?ai huit ans et j?ai été violée par un voisin à six ans?, témoigne une fillette malgache. ?Mes parents ont porté plainte et il est en prison. Mais je ne veux plus rester dans le quartier. Vous savez quel est mon nom ici ? Ils me surnomment tous ?la déchirée?... même les enfants quand je vais puiser de l?eau. Je veux partir loin d?ici.?

Autre phénomène lié à une sexualité vécue très tôt par certains enfants : les grossesses précoces. À Rodrigues, des adolescentes qui se sont laissées berner en échange de promesses de cadeaux se retrouvent avec un enfant.

A la Réunion, 4 % des naissances concernent des mineures et 2 % des 14-17 ans ont un enfant, dans une certaine indifférence semble-t-il. Selon un magistrat, ?un certain nombre de jeunes filles ont des relations sexuelles à 12 ou 13 ans. Le fait qu?elles aient moins de 15 ans et qu?elles n?aient pas atteint la majorité sexuelle, d?un point de vue juridique, on ne peut pas considérer qu?elles ont consenti à ces relations sexuelles. Il y a une forme de banalisation de cette situation. Le Parquet organise peu d?enquêtes, peu de poursuites sur les auteurs. En France métropole, ce n?est pas pareil : on poursuit systématiquement. Ici, ce problème n?intéresse personne, ce n?est pas une priorité.?

Le rapport se penche également sur les mariages forcés et-ou précoces, affirmant que les premiers existent aux Comores et à Madagascar, mais pas à Maurice, aux Seychelles, et à la Réunion. En ce qui concerne les mariages précoces, le Code de la famille adopté par l?Union des Comores fait de ce pays le plus progressiste de la zone en la matière, avec le relèvement à 18 ans de l?âge du mariage pour les deux sexes.

La possibilité par le Cadi de fournir une dispense d?âge ?pour motif grave et légitime? (flagrant délit de relation sexuelle, ou si les parents exigent le mariage quand la fille est enceinte), permet cependant un contournement du Code dans certains cas. Enfin, le rapport constate qu?aucune mutilation génitale n?est pratiquée dans les pays concernés.

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