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De la monogamie à la polygamie
par Benjamin MOUTOU
Depuis la nuit des temps, c?est le rapport de force plus physique qu?économique qui détermine le nombre d?épouses qu?un homme peut s?arroger. Point étonnant que l?homme primitif à la tête d?un groupe est avant tout un être polygame. Dans la société de cueillette où la lutte pour la survie est le souci principal, la monogamie est rarement de mise, les individus vivant en groupes pour mieux se défendre. Souvent, la promiscuité dans ces sociétés donne lieu à l?inceste, comme chez les Esquimaux qui vivent en igloos.
Cependant, à la faveur de la sédentarisation, dans des régions plus hospitalières, apparaît la famille: homme, femme et enfants, mais les sociétés agricoles et de l?élevage se caractérisent surtout par l?émergence de clans et de chefs de tribus qui collectionnent souvent des épouses, une source de main-d?oeuvre non négligeable assurant ainsi la richesse du fermier ou du pasteur. Même à ce jour, la polygamie, fait qu?un homme entretient plusieurs épouses à la fois est surtout un signe de richesse voire de statut social élevé.
Dans les sociétés qui guerroient, les femmes sont fatalement en surnombre car elles ne se font pas tuer sur le front. Compte tenu que de par les lois de la biologie humaine, les humains donnent naissance à autant de garçons que de filles, le nombre de femmes est généralement supérieur aux hommes, un phénomène qui favorise la polygamie car tant de femmes ne peuvent trouver de partenaire. C?est dire que la polygamie avait pour avantage d?assurer la naissance de garçons, guerriers potentiels et évitait ainsi de se défaire des bébés filles.
En temps de paix prolongée, cependant, pour freiner une démographie galopante dans certaines sociétés orientales, il était de coutume de se défaire des bébés filles dès la naissance pour réduire le nombre de bouches à nourrir. Cette pratique était monnaie courante en Arabie avant l?avènement de l'islam et jusque tout récemment en Chine continentale où les bébés filles étaient éliminées. Autre argument en faveur de la polygamie : la monogamie ne permet pas de respecter la coutume qui veut que l?homme s?abstienne de relations avec son épouse dans la période entre la conception et l?allaitement. Une situation jugée intolérable pour la plupart des hommes.
Dans un autre ordre d?idées, si la monogamie est apparue après l?avènement de l?homo sapiens, cet ancêtre de l?homo technicus, soit quelque 2 millions d?années de cela, elle reste le dernier maillon dans la chaîne évolutive de l?homme où le respect de la propriété sous toutes ces formes y compris l?épouse de ce dernier devint un phénomène normal, la monogamie n?étant plus l?exception mais la règle.
Dans beaucoup de sociétés africaines, la polygamie compte encore de nombreux adeptes, tout comme chez les Todas, peuple indigène en Inde, chez des ethnies en Amazonie et chez les mormons dans l?Etat de l?Utah aux Etats-Unis, où une vieille loi fédérale permettait à une époque aux adeptes de pratiquer la polygamie.
A l?opposé de la polygamie est la polyandrie ? pratique qui veut qu?une femme entretienne plusieurs maris. Mais que cache cette coutume contre nature aujourd?hui rarissime?
Dans certaines sociétés où la vie est dure et que la main-d?oeuvre féminine n?est pas requise car inadaptée, les filles constituent une charge insoutenable ; les bébés filles sont là également mises à mort dés la naissance. Il en résulte de ce fait un nombre surnuméraire d?hommes dans ces sociétés donnant lieu à la pratique qui veut qu?une femme soit l?épouse de plusieurs hommes à la fois. Cette pratique était courante au Népal, au Bhutan et au Tibet notamment; elle fut toutefois proscrite par les Britanniques. Le taux élevé de décès des femmes à l?enfantement ? souvent parce qu?elles se marient trop jeunes comme le veut la coutume ? est également une des causes de polyandrie.
Mais à travers l?histoire des hommes, la polygynie au même titre que la polyandrie fut liée à des situations encore plus complexes et n?est pas toujours liée avec le pouvoir de l?argent. Force est de souligner que plus un homme est riche, plus il peut se payer plusieurs épouses alors que plus il est pauvre, mois il peut fonder une famille et se trouve même contraint au célibat. Le principe de la dot tend à favoriser la polygamie car aucun père de famille dans certaines sociétés africaines, voire orientales, n?est disposé à donner sa fille en mariage sans exiger une dot à la mesure de son statut ou prestige.
Souvent devenir l?épouse ou la concubine d?un homme qui compte plusieurs autres épouses peut paraître dégradant pour celle-ci. Mais, dans certaines sociétés, un tel mariage représente un moindre mal pour beaucoup d?entre elles. Devenir l?énième épouse d?un chef de tribu, par exemple, peut conférer une situation privilégiée non négligeable pour cette dernière alors que les enfants issus d?une telle union émergent dans la vie avec un statut respectable. Comme on peut le deviner, les épouses de l?homme polygame ne vivent pas toujours en bonne intelligence : chamailleries, querelles et jalousie sont leurs lots au quotidien. Ceci étant c?est l?épouse dominante qui a pour tâche de réglementer leur vie et de les pacifier.
Ainsi, dans certaines sociétés, les riches sont parmi les plus grands polygames. Dans certaines sociétés dites primitives, il était courant, notamment en Chine au temps de la féodalité, pour un homme d?épouser trois ou quatre filles dans une même famille. Une pratique dite de sororat qui assurait la paix entre les différentes épouses et ne donnait pas lieu à la parcellisation du domaine familiale favorisant la primogéniture, tout le bien familial était dévolu au frère aîné.
Souvent alors que le chef est polygame car il doit s?assurer la pérennité de sa lignée, ses sujets n?ayant pas ce souci sont monogames. Une autre coutume encore en cours aux Comores est la célébration du ?grand mariage?. Elle veut qu?en dépit des célébrations qui ont marqué les différents mariages contractés avec ses épouses par l?homme polygame, ce soit avec la favorite -cette dernière étant impérativement de rang social élevé- qu?il célébrera le ?grand mariage?. Naturellement, se sont les enfants issus du ?grand mariage? qui seront héritiers de la fortune et du statut social à la mort de ce dernier.
Alors que la sédentarisation de l?homme n?avait pas nécessairement éliminé la polygamie ou plutôt comme nous l?avons souligné, l?urbanisation à outrance fut le facteur déterminant en faveur de la monogamie de nos jours, dans la plupart des sociétés la bigamie, voire la polygamie, est une offense au droit commun. On imagine mal un homme possédant plusieurs résidences en ville pour caser ses épouses. Mais la vie urbaine donne lieu plutôt à la polygamie sérielle, où les gens aisés surtout comptent plusieurs épouses. La jet set hollywoodienne en est un exemple avec ses Marylin Monroe, et autres Richard Burton. La bigamie ?de fait? devient pratique courante.
Le christianisme est surtout perçu comme une religion composée d'adeptes monogame au même titre que le judaïsme, quoi qu?en Afrique de l?Ouest, même à ce jour christianisme ne rime pas toujours avec monogamie. Ceci explique que certains chefs de tribus se soient convertis à l?islam, comme en Indonésie.
En conclusion, on est tenté de porter un jugement de valeur sur les pratiques jugées rétrogrades en cours chez des peuples ou sur des coutumes propres à certaines civilisations, mais une connaissance des circonstances qui ont pérennisé ces pratiques à travers le temps sert à démontrer l?étendue de notre ignorance de l?autre.
Notes et références : La polygamie sororale et le sorarat dans La Chine féodale M. Gernet. Anthropologie de la parenté: Jean François Dortier. Le Quid Robert Laffont 1983. Encyclopaedia/Americana. Encyclopaedia Britannica 1992.
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