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De la hauteur
? Vous venez, avec Jack Bizlall, de fonder une association pour la lutte contre la corruption, on pourrait être tenté de se dire, encore une?
L?Anti Corruption Action Group (ACAG) a été lancé il y a quelques jours et c?est vrai qu?on peut se poser la question : pourquoi encore une association ? Je vois les choses dans la perspective suivante : d?abord un constat très sévère de la société mauricienne elle-même sur le plan de la corruption. Puis un constat d?échec dans le combat contre la corruption sur le plan des institutions?
? Ne sommes-nous pas en pleine langue de bois ? Et si après tout, c?étaient les Mauriciens eux-mêmes qui se plaisaient dans cette société de corruption ?
Je vous rejoins sur ce plan. S?il y a un problème de corruption aussi grave à Maurice, c?est bien la population mauricienne dans son ensemble qui doit être pointée du doigt pour sa connivence, sa complicité systématique. Vous prenez tous les cas de corruption à Maurice, on voit toujours impliqués la population, les têtes de nos institutions et aussi ceux qui sont là pour être des garde-fous contre la corruption. Tous les pouvoirs et les contre-pouvoirs ne fonctionnent plus comme il faut. Il y a eu de nombreux scandales dans les organismes paraétatiques, CEB, CWA, avez-vous déjà entendu parler d?un directeur qui a été poursuivi en justice pour avoir failli à sa tâche ? Jamais.
? Et ces gens-là sont toujours là, malgré l?alternance des régimes?
L?Etat a créé un système qu?il a lui-même rendu vicieux. Nous avons des structures et l?Etat s?en est servi pour en faire des structures de corruption. Pour entre autres, être des pompes à fric pour les partis politiques. Le Mauricien est devenu le complice de cette corruption. Dans la majorité des cas, les gens à la tête des organismes ont perdu leur indépendance d?esprit. Il y a peu de gens qui ont la force de caractère pour, une fois nommé à leur poste, garder leur liberté d?esprit et assumer leurs responsabilités. Le Mauricien est un homme bien informé, mais une fois arrivé à un certain niveau dans la hiérarchie, il devient subservient à la corruption et au système.
? Depuis de nombreuses années, aucune suite n?est donnée aux affaires de corruption, dans le privé comme dans le public. Que pourra changer une association de plus à cet état de choses ?
Un dernier sondage nous montre que parmi les jeunes Mauriciens, 60 % sont prêts à offrir un pot-de-vin, un bribe pour avoir un emploi. Nous voulons nous adresser d?abord à cette jeunesse qui n?a jamais connu un combat pour de vraies valeurs qui ont existé. Les années 70 ont été très fertiles dans la lutte pour de vraies valeurs. Les jeunes d?aujourd?hui ne sont même pas au courant de cette lutte. Principalement, parce que ceux qui ont mené cette lutte se sont eux- mêmes dévoyés. On doit dire à ces jeunes que ce combat a existé et que le Maurice qu?ils voient actuellement n?a pas toujours été comme ça. Il faut pousser les jeunes vers les vraies valeurs. C?est le but principal de notre association. Essayer de changer la société.
? Quand on va jusqu?au bout de votre raisonnement, on croise la route de la politique. Avez-vous des ambitions politiques ?
L?histoire de l?humanité nous montre que les plus grands changements ont été menés par des individus, pas par des partis politiques. Gandhi en est un exemple. A Maurice, aujourd?hui, celui qui s?engage en politique demande aussitôt une investiture ou demande à être nommé quelque part sur un conseil d?administration. C?est la première étape de la corruption de cette jeunesse. La politique à Maurice n?offre que la possibilité d?aller davantage dans le chemin de la corruption. La politique est devenue la négation même des valeurs que nous défendons. Pour moi donc, l?option politique n?existe pas telle qu?elle est pratiquée aujourd?hui. Mais je me permets de vous citer quelques hommes politiques en dehors du Parlement qui sont dignes de confiance. Je pense ici aux dirigeants de Lalit ou au Mouvement Premier Mai de Jack Bizlall. Nous vivons dans une société où on discute avec raison entre deux élections. Aussitôt les élections arrivées, on vote comme des membres d?une tribu. C?est là l?échec de la politique à Maurice. Il n?y a plus aucune différence entre les partis. Tous sont affairés, occupés à charcuter le pays. Ils se confortent en prenant refuge avec les organisations socioculturelles.
? Ce qui se ressemble finit toujours par s?assembler, dit le vieux proverbe?
Regardez seulement les décorations de la République. C?est devenu des recommandations des organisations socioculturelles. C?est elles qui décident. Même chose pour les congés publics. Même chose pour la nomination des ministres. Des directeurs de organismes paraétatiques. Trois ministres de ce gouvernement dont je tairai les noms, après avoir prêté serment au nom de la République?
? ? Pourquoi taire les noms ? Pour rester dans les généralités ?
Vous avez raison. Il s?agit des ministres Bachoo, Fowdar et Choonee. Ils disent, quelques heures après la prestation de serment : ?Ceux nommés à la tête de la PSC et de la LGSC connaissent leurs responsabilités. Par desens li pa bon ki nou donn piblisite a sertenn nominasyon. Zot kone ki zot travay ete.? On peut comprendre qu?ils veulent dire qu?ils ont nommé ces gens et ces gens doivent faire des nominations en fonction de critères communautaires et castéistes. Nous sommes au point ou des ministres peuvent dire en toute liberté que les institutions sont ?dan zot lamain?. Quand vous voyez ça, qu?est-ce qui reste à faire ?
? Que personne ne proteste semble encore plus grave?
Quand personne ne trouve cela drôle, on peut penser que ce genre de choses est devenu la norme acceptée. Le président de la LGSC et celui de la PSC, le président de la République sont tous restés silencieux. Alors qu?ils avaient un devoir de mettre les choses au point, d?intervenir. C?est le chaos total ! Il ne faut pas avoir peur de le dire. Vous savez, j?ait fait partie d?une classe politique qui avait des idéaux, des rêves.
? C?est important de nourrir ses rêves ?
Oui. Capital. La classe politique a été dans la compromission totale sur des valeurs aussi importantes que l?unité nationale, la corruption. En 1983, en tant que conseiller municipal MMM, nous protestions contre la présence de Marcel Domingue à la tête de la LGSC parce que c?était un ancien candidat d?un parti politique. Vous vous rendez compte où on en est aujourd?hui ! Quand j?étais maire en 1984, je ne voulais pas rouler dans la voiture mairale et je ne voulais même pas prendre de l?essence de la mairie. J?en ai parlé à Bérenger et il a demandé au parti de statuer dessus. Effectivement, on m?a dit que si c?était ma voiture personnelle, je ne pouvais pas prendre l?essence de la mairie. Aujourd?hui, ce sont des choses inimaginables tellement tout est pourri.
? Qu?est-ce qui s?est passé entre ce moment-là et aujourd?hui où le même homme estime qu?il doit rouler dans une voiture de plus de Rs 10 millions ? Comment en arrive-t-on là ?
N?oubliez pas cette phrase de Satcam Boolell : ?En politique tout est possible?.
? A rapprocher de celle de Sir Anerood Jugnauth : ?Moralite pa ranpli vent? ?
Oui. Ou encore : ?Guvernman dan nou lamain. Nou kapav fer tou?. Quand Boolell a dit ça dans les années 80, quelle a été la réaction de Paul Bérenger ? Il a dit, je cite : ?Trop de militants ont sacrifié leur vie pour que nous puissions dire que tout est possible en politique.? Regardez où nous sommes aujourd?hui, regardez où est Bérenger et vous comprendrez où est arrivé ce pays, où sont parties nos valeurs ! Tout a été sacrifié. Rappelez-vous du dernier budget de Bunwaree. Il est passé comme une lettre à la poste. Tout simplement parce que le Parti travailliste (PTr) et le MMM étaient en négociation pour une alliance aux élections de 2000. Je cite ça pour vous rappeler une citation du président du MMM d?alors, Ahmad Jeewah : ?Dans l?intérêt du pays et dans l?intérêt de l?unité nationale je préfère une alliance avec le PTr? Il dit cette phrase à la fin de la législature travailliste. Comment peuvent-ils dire aujourd?hui que le PTr a laissé un bilan catastrophique alors qu?ils ont tellement approuvé ce bilan qu?ils voulaient même aller aux élections avec le PTr ! Qui peut prendre ces gens au sérieux ? Ce sont des débats stériles. C?est du non-sens. Si vous ajoutez à cela Bérenger qualifiant le Sun Trust Building de bâtiment de la honte pour ensuite venir dire que c?est une manière de financer un parti? Vous avez tout compris du sérieux de ces gens. Et cette réforme électorale promise et ce qui a accouché, entre le hold up constitutionnel qui a été fait pour se débarrasser de l?Economic Crime Office et de Mme Manrakhan et ce qu?on voit aujourd?hui comme manipulation de la Commission anti-corruption (Icac) à travers les ingérences notoires? La liste est vraiment longue. Quand je pense que le MMM a refusé, dans le temps, une investiture à quelqu?un qui avait eu une affaire de police? Aujourd?hui il vient dire qu?avec un député condamné à six mois de prison, il n?y a pas de problème, qu? il peut garder sa place dans le parti, beaucoup de ponts ont été franchis? Dans la vie d?un parti, ce genre de compromissions mène vers un seul but : l?institution quasi-officielle des réseaux mafieux. Cela fait cinq ans que je dis cela. A un moment, on a pensé que j?exagérais. Aujourd?hui, on le voit devant nos yeux. Mais la presse aujourd?hui est impliquée. Ainsi que le secteur bancaire. Le secteur privé n?a jamais été crédible quand elle a parlé de transparence. Jamais. Et il ne le sera pas de sitôt.
? Qu?est-ce qui vous fait affirmer cela ?
Cela me paraît évident. Quelque chose me frappe. Nous avons à la tête du Join Economic Council, Raj Makoond. Il fait partie des comités qui ont pour but d?agir comme des contre-pouvoirs, ?Checks and balances? à l?Icac. Comment voulez-vous et là je ne parle pas de Raj Makoond personnellement, mais de la situation ? comment voulez-vous que quelqu?un ait une telle duplicité de rôles ? Voilà un homme qui va négocier avec le gouvernement pour chaque dossier important au nom du secteur privé et de l?autre côté on lui demande d?avoir l?indépendance d?esprit pour être un contre-pouvoir dans l?Icac qui sera amenée à juger des affaires de corruption touchant entre autres au secteur privé ! Cet homme est rémunéré par le privé après tout.
? Quand l?Icac a été lancée et qu?on a vu le commissaire Beekarry dans la photo officielle sagement encadré par Sir Anerood Jugnauth et Paul Bérenger, on pouvait déjà se poser la question sur l?indépendance de l?Icac vous ne pensez pas ?
Vous avez raison. Il était prévu que des appels de candidatures soient lancés pour le recrutement du commissaire. Quelqu?un a-t-il vu un appel de candidatures pour le poste de Beekarry ? Non. Jugnauth, qui était Premier ministre, a choisi. Point à la ligne. C?était un choix politique. Maintenant demander à quelqu?un qui est une émanation de la politique de combattre la corruption, c?est peine perdue.
? Après la dissolution de l?ECO s?ensuit un beau petit silence à peine troublé par quelques protestations timides. Y avait-il une raison à cela ?
La dissolution de l?ECO a été fait en complicité avec une partie de la presse. Je n?ai aucun doute là-dessus. On a parlé d?un complot ourdi par Mme Manrakhan, c?était d?un ridicule. La dissolution de l?ECO a été l?illustration que notre classe politique au pouvoir ne veut pas être accountable, elle a peur. Le jour où Jayen Cuttaree finira sa carrière politique, il restera une chose : il aura refusé de s?expliquer devant une institution. Pourquoi a-t-il refusé s?il n?a rien à se reprocher ? Notre classe politique ne veut pas être scrutinized.
? Les dossiers remis par l?ECO sur des ministres de l?actuel gouvernement semblent avoir été oubliés par l?Icac?
Il y a un flou. Je n?ai pas compris pourquoi ces dossiers ont été au Unified Revenue Board avant d?aller à l?Icac. Comment a-t-on pu permettre à des dossiers de l?ECO, une institution indépendante, d?aller dans une instance du ministère des Finances ? J?ai répondu à votre question ?
? Lutter contre la corruption ne vous laisse-t-il pas comme un goût de moulin à vent ?
Pas du tout. Chaque être humain a un devoir envers son pays. Aucun Mauricien ne veut que ce pays continue comme ça. Il nous faut remplir ce devoir. C?est une vocation qui vient de l?intérieur. J?essaie de le faire comme un simple citoyen.
? Le communalisme n?a-t-il pas été une arme qui a souvent servi à excuser la corruption ?
Vous posez une question importante. Les deux sont liés. Le communalisme est une forme de corruption puisqu?il engendre népotisme, passe-droits, protection etc. Aucun combat ne peut être mené contre la corruption s?il n?est pas dirigé en même temps contre le communalisme. Le combat contre la corruption, je le pense sincèrement, est le combat pour la construction d?une nation.
?Nous sommes à un point où des ministres peuvent dire en toute liberté que les institutions sont «dans zotte lamain».?
?Regardez où nous sommes aujourd?hui , regardez où est Bérenger et vous comprendrez où est arrivé ce pays.?
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