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De la canne pour une énergie propre
Notre dépendance énergétique est un fait avéré. La facture pour les hydrocarbures qui participent de la production d?énergie est lourde. Fort heureusement, Maurice dispose d?une richesse : la canne. Et c?est avec raison que les sucriers de Belle-Vue, Beau-Champ, Fuel et Savannah se sont lancés dans la production d?énergie électrique à partir de la bagasse. Les centrales de la Compagnie Thermique de Savannah (CTSAV) du groupe SUDS et de la Compagnie Thermique de Belle Vue (CTBV) du groupe Harel Frères sont les deux plus puissantes, avec des capacités électriques de deux fois 45 méga watts (MW) et de deux fois 35 MW respectivement.
Cependant, les contraintes liées à la culture de la canne obligent les usiniers à coupler le charbon à la bagasse. Les centrales thermiques utilisent la cogénération. Cette technique permet donc de produire de l?électricité tout au long de l?année compte tenu du manque de canne, et donc de bagasse, durant l?intersaison. La campagne sucrière ne dure effectivement que six mois environ. La cogénération permet un rendement énergétique de 60 % contre 25 % autrement.
Pierre Sagnier, directeur technique détaché de la société française la Séchilienne Sidec pour CTSAV, rappelle que «le pourcentage de fibre dans la canne, dont nous avons besoin pour la production d?énergie, varie selon le moment où elle est coupée. Ainsi, plus on la coupe tard, plus il y a de fibres». Compte tenu de cette contrainte, le Mauritius Sugar Industry Research Institute (MSIRI) a lancé récemment une variété de canne plus riche en fibre. De quoi intéresser les sucriers producteurs d?énergie. Pour le moment, sur la totalité des 5 millions de tonnes de cannes broyées, le rendement en bagasse est environ de 32 %, soit 1,6 million de tonnes.
Si la bagasse est une source renouvelable pour la production d?énergie, comme l?a souligné maintes fois Joël de Rosnay dans la promotion du projet global d?île durable, force est de reconnaître qu?elle ne suffit pas à elle seule dans le cadre des centrales thermiques. «On ne peut pas stocker la bagasse car elle fermente et risque de s?enflammer. C?est pourquoi il faut trouver un combustible de substitution pour pallier le manque de canne, c?est -à-dire le gaz naturel, l?huile lourde, les déchets ou le charbon. On opte pour le charbon parce que c?est une source relativement pérenne et bien répartie sur le globe, ce qui contourne la dépendance aux hydrocarbures et le rapport coût-rendement est plus intéressant», explique Pierre Sagnier.
Techniquement, le charbon est aussi la meilleure solution. La centrale thermique ne peut, en effet, être conçue pour la bagasse et une autre source énergétique aux propriétés trop différentes. Ce serait ajouter aux contraintes techniques. «Il faut que le pouvoir calorifique du combustible de substitution ne représente pas un écart trop important avec celui de la bagasse. Le pouvoir calorifique de la bagasse est trois fois inférieur à celui du charbon alors qu?il est dix fois inférieur à celui du pétrole. L?option charbon est, d?un point de vue technique, un bon compromis, notamment pour le réglage des besoins en air pour la combustion», développe le directeur technique de la centrale de Savannah.
Produire en respectant l?environnement
Le safety & environmental manager de SUDS/CTSAV, Rajiv Ramlugon, souligne aussi l?engagement contractuel qui lie les sucriers producteurs d?électricité et le Central Electricity Board (CEB). «Ce contrat fait mention de l?obligation de fournir de l?électricité durant toute l?année, c?est pourquoi nous sommes obligés un second combustible dont le charbon en intersaison.» Par ailleurs, une centrale thermique ne peut rester inactive durant l?intersaison au vu des investissements considérables consentis.
On est en droit de s?interroger sur l?impact environnemental d?une centrale couplant le charbon et la bagasse. Pour Rajiv Ramlugon, l?impact sur l?environnement est limité. C?est, dit-il, «le type de projet pour la production d?énergie le moins polluant après les projets hydroélectriques, éoliens et solaires». En effet, des normes en matière de rejets gazeux sont à respecter. Différentes techniques permettent de limiter ces rejets tant atmosphériques que liquides ou solides. Ainsi, des bassins de décantation reçoivent les effluents de la centrale et sont traités afin d?être réutilisés pour l?irrigation. Les poussières de fumée sont, quant à elles, retenues par des filtres électrostatiques afin d?assurer des rejets atmosphériques conformes aux normes.
L?industrie sucrière est clairement engagée dans un processus long et coûteux. Le pari est de consommer le passage à une industrie cannière. Le volet énergétique est l?un des plus importants. CTSAV est la dernière centrale thermique à être entrée en opération en juin 2007. Ce processus global est une gageure qui engage les sucriers pour la production d?énergie notamment. En ce sens, ils participent déjà au projet global d?île durable, tant que l?impact environnemental est limité.
LA COHABITATION BAGASSE-CHARBON
■ Durant toute la campagne sucrière, les centrales thermiques fonctionnent en cogénération. La bagasse est brûlée en coupe et le charbon est brûlé en entre-coupe. La vapeur d?eau est produite à une pression et une température supérieure à celle nécessaire au fonctionnement normal de la sucrerie. Une fois ce niveau atteint, la vapeur est détendue, c?est-à-dire ramenée à des niveaux normaux. C?est durant cette opération que l?énergie électrique est récupérée à un rendement supérieur à celui obtenu traditionnellement. La vapeur d?eau et l?électricité sont générées simultanément. La cogénération permet donc de tirer le meilleur parti de la combustion de la bagasse et du charbon. Il s?agit d?optimiser les propriétés calorifiques et donc énergétiques de ces deux sources d?énergie. Hors campagne sucrière, la bagasse fait place au charbon qui est brûlé suivant des normes très strictes afin de limiter autant que possible les rejets polluants. Pour qu?une centrale bagasse-charbon fournisse un rendement optimal, il lui faudrait traiter idéalement 1 million de tonnes de cannes. C?est ce vers quoi tendent les quatre centrales actuellement en opération. Si la cogénération repose principalement sur le couple bagasse-charbon, des études sont en cours pour l?utilisation d?autres combustibles solides, à savoir les déchets organiques, industriels ou ménagers.
LE MECANISME DE DEVELOPPEMENT PROPRE
■ Défini dans l?article 12 du Protocole de Kyoto, le mécanisme de développement propre (MDP) aide les pays en développement à limiter les émissions de gaz à effet de serre (GES). Ainsi, ce mécanisme permet d?alimenter le marché des crédits carbone. En fait, les pays en développement n?ont pas d?engagement, comme les pays développés, pour la réduction des GES conformément au protocole de Kyoto. Cependant, il faut bien voir que les pays en développement émettent de plus en plus de GES, surtout la Chine et l?Inde où la demande en hydrocarbures est de plus en plus importante pour soutenir leur croissance. Pour faire simple, les pays développés financent des projets écologiquement propres ou visant une réduction des GES dans les pays en développement. De cette manière, les GES qui n?ont pas été émis dans les pays en développement peuvent l?être dans les pays développés. C?est un moyen pour les pays du Nord d?atteindre les objectifs qu?ils se sont fixés en signant le protocole de Kyoto. Les pays développés reçoivent donc des crédits carbone. Les pays en développement bénéficient donc d?un transfert de technologies et de financement pour les projets de production électrique ne générant pas ou peu de GES. Dans le même sens, l?électricité sera produite à un coût inférieur et les profits de la filière seront plus élevés. Les crédits carbone que reçoivent les pays développés alimentent un marché en pleine expansion. Soit le pays développé crédité utilise pour respecter ses propres objectifs, soit il les épargne pour une utilisation future ou alors il les revend à un autre pays développé. Un crédit carbone équivaut à une tonne de dioxyde de carbone (CO2) et se vend à 10 euros la tonne environ. Le MDP et le marché des crédits carbone sont très en faveur de l?industrie sucrière. En fait, la combustion de la bagasse pour la production d?électricité est considérée comme nulle dans le bilan carbone. Le dioxyde de carbone émis lors de la combustion équivaut à la quantité de dioxyde de carbone captée par les cannes lors de leur croissance. Savannah est la première centrale de Maurice à se lancer dans les crédits carbone.
En utilisant la bagasse et la technique de cogénération, la centrale de Savannah permet de réduire la quantité de CO2 rejetée. Ce sont 200 000 tonnes de dioxyde de carbone qui ne sont pas rejetées et donc autant de crédits carbone qui peuvent être vendus au fonds européen du carbone. Les revenus sont intégralement reversés au CEB. Si tout se passe bien le projet CTSAV pourrait être éligible aux crédits carbone d?ici la fin de cette année.
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