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David Bowie, le Dorian Gray du rock
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David Bowie, le Dorian Gray du rock
CERTES, il n?a pas bu que de l?eau durant ces presque quarante années de carrière où il incarna parfois la face la plus décadente du rock. Mais devant la beauté à peine abîmée de David Bowie, la blondeur renouvelée de ses cheveux et sa minceur de dandy distingué, on comprend que les publicitaires d?une grande marque d?eau minérale aient pensé à lui. C?est ainsi qu?on le voit le temps d?un écran de publicité, passant en revue ses différents avatars, de l?extraterrestre Ziggy Stardust au Major Tom d?Ashes to Ashes, pour suggérer les vertus rajeunissantes de leur produit. En bande-son du spot, le Dorian Gray du rock proclame : ?Je ne vieillirai jamais.?
Il s?agit d?un extrait d?un morceau, Never Get Old, qui figure également sur son nouvel album, Reality, le vingt-sixième de sa discographie en studio. Une écoute plus attentive de la chanson montre qu?il est plus question ici de bain d?acide que de jouvence. ?Cela m?amusait, ironise le beau David, de mettre en scène une rock star proclamant désespérément son éternelle jeunesse, d?imaginer les McCartney, Jagger, Clapton et autre Bowie agitant leurs maisons, leurs femmes, leurs chevaux en hurlant qu?ils pouvaient encore profiter de la vie, qu?ils n?étaient pas ces presque vieillards.?
Manifestation la plus visible des 56 ans passés sur terre, les cordes vocales du chanteur, goudronnées par trop de cigarettes, donnent parfois au Thin White Duke un timbre de vieux lord excentrique. Sous la pétulance peut percer le coup de barre, séquelle d?un tournage télé qui, la veille, s?est prolongé fort tard. ?Pas de questions trop intello !?, supplie en rigolant celui qui ne rate jamais une occasion de jongler avec les concepts et les références culturelles.
L?angoisse peut étreindre le petit prince dessiné sur la pochette de Reality. ?J?ai constamment à l?esprit la fragilité de ma vie. Cette conscience s?est accrue ces dix dernières années. J?aime tant ma famille, mes amis, mon travail. En même temps, je deviens plus philosophe par rapport aux questions existentielles qui me taraudaient. De toute façon, une fois que je connaîtrai la réponse, il sera trop tard pour écrire dessus.? Artistiquement, l?apaisement semble aussi d?actualité. Longtemps, Bowie a fait mine de s?accrocher à la faculté d?anticipation qui a fait de lui un des artistes les plus novateurs de la pop.
Jusqu?à ce qu?il donne l?impression, au début des années 1990, de suivre ses jeunes disciples (le techno rock du groupe Nine Inch Nails dans l?album Outside, les rythmiques de la génération électronique dans Earthling) plus que de les précéder. ?Ces disques étaient très aventureux, corrige Bowie. Je ne pense pas qu?on ait fait beaucoup mieux depuis en termes d?alliance de chansons et de rythmes techno. Je sortais d?une période d?aridité créatrice. J?avais développé, dans les années 1980, une sorte d?indifférence à la musique. Il fallait que je retrouve la flamme ou que j?abandonne ce métier. Même s?il n?a pas été compris, le groupe Tin Machine [créé, en 1989, avec Reeves Gabrels et les frères Tony et Hunt Sales] a été essentiel dans ce processus. J?ai retrouvé le moteur de mon enthousiasme et la confiance en mon écriture.?
La mort des utopies
De nouveau sûr de son écriture, le chanteur ne cherche plus à impressionner par son futurisme. Ce qu?il a perdu en théâtralité, il l?a regagné en émotion grâce à l?habile recyclage du vocabulaire musical de ses débuts. Malgré le succès de Heathen, son précédent album, cet Anglais exilé à New York sait qu?il existe des fossés qu?il ne peut plus combler.
?A mon âge, déplore-t-il, je ne peux pas espérer beaucoup de passages radio. La cible de la plupart des FM étant l?argent de poche des 15-25 ans, toute leur programmation est axée dans ce sens. Cela se révèle très cruel pour les artistes de ma génération.? Lui qui fut longtemps une des figures de la culture jeune, la contemple-t-il aujourd?hui comme on observe une autre planète ? ?Nous partageons avec les gamins tout un patrimoine musical commun, mais leur mode de consommation et la valeur donnée à la musique ont changé. Pour nous, le rock était un symbole, l?interface par laquelle nous interprétions le monde. Aujourd?hui, la musique n?est qu?un élément d?un style de vie. Elle est devenue l?esclave de la culture des jeunes et non plus son leader. Les ordinateurs, les jeux video, Internet sont plus proches de leur univers. La preuve, l?industrie du single est dépassée par celle des sonneries de téléphone.?
Dans ses disques, Bowie a souvent été le chroniqueur de la mort des utopies. Artiste précurseur dans l?utilisation d?Internet, l?auteur de la chanson 1984 retrouve sa fibre orwellienne quand il évoque la Toile. ?Notre vie privée est de plus en plus menacée. Oubliez tous les autres problèmes concernant Internet, y compris ceux de la distribution de la musique. Inquiétez-vous d?abord des moyens que mettent en place les autorités pour se brancher sur votre compte en banque, vos dossiers de santé, vos antécédents familiaux.? Menace d?écroulement, l?industrie du disque participe à la reprise en main du Réseau. ?J?aime prétendre n?être qu?un spectateur extérieur à tout cela?, badine l?artiste distribué par Sony. La catastrophe annoncée réveille en lui le goût des oracles. ?Pour les gamins, la musique ne vaut pas l?argent qu?on exige d?eux. Ils ont appris à la consommer comme on boit de l?eau du robinet. Tous les arts deviennent un flux accessible. Et pour toute parade au piratage trouvée par la corporation, il y aura un petit malin qui trouvera l?antidote. Je ne vois pas l?industrie survivre à cela.?
Persuadé que la performance live prendra dans ce cadre plus de valeur que jamais, David Bowie donnait, le 8 septembre, à Londres, un concert retransmis par satellite dans quatre-vingt-six salles de cinéma de vingt-six pays. Bientôt, il reprendra la route pour une de ses plus longues tournées. A chaque situation, cet homme d?affaires avise essaie de s?adapter. ?L?utilisation de mes chansons dans une publicité leur donne plus d?exposition que la diffusion à la radio de l?intégralité de mon nouvel album. Certains m?accusent de vendre mon âme ? Un titre comme Heroes a été utilisé pour cinq produits différents. Peu de gens peuvent me citer ces produits, mais tous se rappellent la chanson.?
Stéphane DAVET
© Le Monde
Distribué par The New York Times Syndicate
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