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Dans la tourmente de la violence conjugale

22 novembre 2003, 20:00

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Tantôt crus, tantôt hésitants, des témoignages comme ceux-là, nous aurions pu en publier d?autres. Beaucoup d?autres, comme celui de cette femme battue par son mari, un religieux pourtant ! Nous en avons choisi trois. Trois exemples de brutalité conjugale qui décontenancent et qui laissent incrédules. Surtout, il est nécessaire de conserver l?anonymat de ces femmes. Pas question de mettre le vrai nom, encore moins de les prendre en photo. On ne doit pas les reconnaître. Leur enfer est trop gênant, mais elles ont tout de même pris la parole pour toutes les autres qui, emmurées dans un silence de plomb, n?osent pas raconter dans quelle souffrance une femme peut vivre au sein de la famille.

D?abord la tourmente d?Edwige, mère de quatre enfants. Son aveu est entrecoupé de pauses. Les mots franchissent difficilement ses lèvres. Elle patauge pendant un moment dans ses souvenirs. La violence sexuelle qu?elle subit est encore un sujet tabou.

Son mari est en effet un grand inventeur de jeux sexuels des plus pervers. Sa dernière trouvaille : « Li mette ene serviette autour so banne lé doigts après li passe ça dans moi, li souye moi sec, ler là li gagne rélation are moi ». Comment raconter aux autres ce qu?elle endure au lit ? Elle a honte de ce qu?elle vit. Elle préfère donc encaisser sans broncher et d?ailleurs, si elle résiste, les coups pleuvent. « Dépi li éna lot fam déhor li ziste interessé pou faire par derrière. Mo gagne di mal mais mo pa capave crié parseki mo palé banne zenfant tromatisé par ça, ek mo pas capave raconter parce ki mo gagne honté pou dire sa banne zaffaire là, ek oussi line ménace moi. »

Edwige a tout de même pris son courage à deux mains : « Sak foi li ti pé déchire mo culotte ek li viole moi. Enne zour monne dire mo mari ki mo pou montré enne mo culotte enne magistrat ». Il a eu peur de ces menaces et a cessé de déchirer sa culotte, mais il continue à la violer. Les autres jeux pervers n?ont pas cessé pour autant. Edwige se souvient encore de ses grossesses : « Kan mo ti enceinte et ki mo pas ti capave gagne rélation, li fer moi dormi anba lor sali, li crache lor moi ». Ce témoignage n?est qu?une pièce du puzzle. Elle gardera au fond d?elle les autres détails qui hantent sa mémoire.

Un mari obsédé

Sadna, quant à elle, erre dans la vie comme un fantôme hagard. On lit dans son regard toutes les contradictions, toute l?amertume des vaincus. Quel âge a-t-elle ? Vingt-cinq ans. Elle a déjà trois enfants et le corps marqué de blessures. Sa fatalité, c?est d?avoir un mari obsédé.

Il croit constamment que Sadna le trompe. Résultat, il la jette par terre, la roue de coups, lui tire les cheveux, braille des insultes contre elle. Elle n?a pas le droit de parler aux gens, d?avoir des amies ou de sortir. Elle doit juste s?occuper des enfants, de la maison et de monsieur. « Tout lé temps li dire mo garde galant. Si à soir mo pas lé dormi are li, li dire moi line fini fer travail là, li conné monne donne mo fesse déhor, ler là li force moi. Ène zour line met moi touni ek line met moi déhors, line ferme la porte. Coumsa, mo capave ni sové, mo capave ni crié voisin, mo bizin ploré dire li laisse mo rentré ek obéir li. »

Les plaintes à la police ont beau se multiplier, les Protection Orders renouvelés, mais rien n?y fait. Quand son mari a bu, il ne se contrôle plus : « Li tire couteau are moi, li met bandage autour mo li cou pou tranglé moi, li oblige moi saque coup pour fer sermen lor la lampe la terre ». Ce cauchemar dure depuis 5 ans. Qu?est-ce qui explique ce manque de confiance chez son mari ? « Quand prémié fois monne alle are li, li dire moi mo pas ene mamselle, mo enne madame. Mo pas ti pé comprend parce ki ziste li ki monne conné. Mo moisy inne dire moi ki quand mo ti tipti, mo papa tinne viole moi. Moi mo pas rappelle ça ek mo papa ine fini mort. » Une profonde innocence jaillit de Sadna. Elle n?a pas l?air de prendre la mesure de ce qui lui arrive. Depuis quelques mois elle a trouvé refuge chez « SOS femmes battues ». Et après ? On l?a laissée la tête pleine d?interrogations. Une certitude quand même : « Mone ranse are zom ».

Les malheurs de Shenaz. C?est ainsi que peut se résumer la vie de cette femme de 34 ans. La malchance la poursuit depuis quinze ans. Elle est plongée dans un incroyable fatalisme. Son premier mari « ti pé alle en dehors ». Il ne l?a jamais aimé, il ne l?a jamais caché, elle a vécu avec lui pendant dix ans et n?a même pas eu d?enfants. « Li ti éna enne lot fam dépi commencement. » Au bout de dix ans, « li même linne donne moi divorce ». Shenaz plie alors bagage et habite chez sa mère pendant deux ans. Entre-temps en allant à l?usine par l?autobus de la compagnie, elle fait la connaissance du chauffeur qui est devenu son deuxième mari. « Mo ti bien content li mais mo pas ti lé marié pou mo pas passe misère encore. » Mais c?était sans compter avec ce dernier qui ne l?entendait pas de cette oreille.

Un mariage qui bat de l?aile

Il commet une tentative de suicide. Une enquête policière est ouverte. Les policiers frappent à la porte de Shenaz pour lui demander des explications. De plus, les parents du chauffeur supplient Shenaz pour qu?elle épouse leur fils. Elle finit par céder. Un an après, un enfant qui souffre d?un retard mental vient au monde. Leur mariage commence alors à battre de l?aile. Son mari, jadis très pieux, sombre dans l?alcool et se met à la frapper. « Li commence rode tout ti zaffaire pour leve ene l?amerdma. Ler là li commence craze tout. Comié fois mo bizin alle cassiete cotte voisin. Si encore bonheur mo prend bus mo alle cot mo mama. »

Ils se disputent à propos de tout et de rien. Leur fils a cessé de jouer, de regarder la télé en leur compagnie. « Line dèjà zet di thé bouillant lor mo garçon, li pren li, li amène li lors motocyclette, so li pied éna enne gros tache brilé are motère. »

Les yeux pochés, la mâchoire fracturée, les gifles dans la tête. Shenaz ne digérera jamais ce traitement, du moins pas de sitôt. La violence s?est installée petit à petit et la détruit insidieusement. Depuis un bon moment déjà, elle passe le plus clair de son temps à faire le va et vient pour fuir son tyran de mari, mais la dernière fois ça a failli dégénérer. « Lé temps monne sauvé avec mo garçon, monne alle cassiette dans ene banne lacaze NHDC qui ti pé arrangé. Ène cout cinq hommes fine trouve moi ek zot vine vers moi, mone galopé, zot ine galope derrière moi zot si, mone bizin quitte mo savate la bas pou sauvé ».

Une fois hors de danger, elle a réfléchi au danger auquel elle s?expose. Elle s?est alors rendue au poste de police de Rose-Hill et c?est là qu?on lui a conseillé d?aller à SOS femmes. Shenaz ne pardonnera pas à son mari cette fois. Ses excuses, ses lamentations ne suffiront plus à l?amadouer. En triturant son alliance qu?elle garde toujours au doigt, elle dit pensivement : « zenfan zamé mo panne gagne batté ». Mais son long calvaire est hélas loin de se terminer. Son mari l?a déjà menacée. « Line dire même dans un an même dans 10 ans, quand li pou trouve moi, li pou avoye moi manzé. »

Que dire d?autre après ces témoignages si ce n?est que les mots sont malgré tout trop faibles pour décrire cette violence conjugale. Les agresseurs dorment tranquillement chez eux pendant que les victimes courent les rues avec leurs enfants, la peur chevillée au corps. Il ne fait pas bon être une femme dans notre société, surtout quand des rustres sont dans la nature.


La violence conjugale à la loupe

Un communiqué du ministère des droits de la Femme fait mention de 1 254 cas de violence conjugale rapportés en 2002 contre 777 rapportés depuis le début de l?année jusqu?à septembre 2003. Il y a eu 725 Protection Orders émis en 2002 et 500 jusqu?en septembre. Ces chiffres donnent une indication sur celles qui osent dénoncer leurs tortionnaires. Qu?en est-il de celles qui souffrent en silence ? Ambal Jeanne, de SOS femmes, constate qu?elles sont encore nombreuses à se faire passer à tabac en plus d?être agressées verbalement, psychologiquement et sexuellement. Comment expliquer un tel comportement alors que tout un arsenal juridique est déployé ? « Il ne faut pas chercher des raisons sinon c?est comme sous-entendre qu?il peut y avoir des justifications à la violence conjugale », explique cette femme engagée. Elle refuse de mettre tous les torts sur le dos d?un problème de communication. Si elle est d?avis que les beaux-parents, l?alcool, les soucis financiers sont souvent des facteurs aggravants, le fond du problème vient selon elle, du sentiment de pouvoir. « Quand un homme a bu et qu?il est ivre, pourquoi est-ce qu?il ne se dispute pas avec d?autres ivrognes ?

Au contraire, il leur paie une tournée.

Ce n?est qu?avec sa femme, qu?il va se défouler. » Ambal Jeanne remarque qu?à Maurice, on émet rarement un occupational order.

À trop vouloir protéger la famille, on finit par oublier les victimes.

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