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Dangereuses dérives
Même si Rama Sithanen et son équipe arrivent d?ici le 15 juin, à trouver des idées brillantes pour poursuivre la nécessaire réforme économique, ce n?est pas pour autant qu?on aura résolu l?équation sociétale du devenir mauricien. Le climat actuel, fait de fortes tensions, de grande méfiance et de défiances manifestes, mettant en scène les hommes politiques, les dirigeants économiques de même que les leaders d?opinion, révèle une chose : le pays est cruellement en panne d?un projet de société.
Trois dynamiques dangereuses travaillent notre société. D?abord, la nation mauricienne s?est engagée dans un processus d?autodestruction, avec d?un côté des prises de positions haineuses, nourries de ranc?urs et de rancunes historiques avec leurs connotations racistes, et de l?autre, des réactions d?autodéfense incapables de sortir du carcan racial. Alimen-ter cette spirale infernale, en ayant les yeux rivés sur un rétroviseur déformant de notre histoire, ne mènera pas à l?édification de la nation mauricienne.
Ensuite, la « république des tribus » est en train de saper la république des citoyens dans ses valeurs fondatrices pour mettre en péril la cohésion sociale et l?unité nationale. C?est le résultat d?un processus de détournement ethno-populiste d?un malaise social réel en « malaise communal ». Les chefs de tribus en ont fait une idéologie victimaire : « nou pa pe gagne nou bout ». La réelle grande victime est la communauté des citoyens de la république mauricienne. Ce ne sont pas des exemples dans l?actualité récente qui manquent pour étayer ce processus de délitement de la république.
La troisième dérive dangereuse concerne l?État, rendu de plus en plus impuissant par une bureaucratie dont les ministres eux-mêmes ne cessent de se plaindre. La parlementaire Nita Deerpalsing, quant à elle, est récemment venue dénoncer la tyrannie de la bureaucratie de la fonction publique, un monstre en soi. Il s?agit d?une grave faiblesse institutionnelle qui trouve sa source dans la confusion, voire la perversion, du rapport mandant ? mandataire ; le mandant étant celui qui confie un pouvoir et une responsabilité, et le mandataire, celui qui doit exécuter.
Le dysfonctionnement, allant jusqu?à la paralysie, s?opère lorsque les mandataires (élus mandatés par les citoyens ou agents individuels, par exemple des fonctionnaires du gouvernement) mettent leurs propres intérêts pécuniaires privés ou leurs motivations idéologiques au-dessus de ceux de leurs mandants, soit les citoyens.
Une nation en déliquescence, une république qui se délite et un État bloqué par la bureaucratie ne peuvent nous conduire qu?à une rapide descente aux enfers. Seuls les pyromanes de la nation et les fossoyeurs de la république peuvent y trouver leur compte. Une majorité de Mauriciens aspire, quant à elle, à un projet de société fondé sur des valeurs républicaines fortes, seules capables d?empêcher la dislocation de la nation et de la république. Au c?ur d?un tel projet, il faut un État impartial efficace qui, dans son fonctionnement et ses pratiques, incarne un sens fort du « bien commun » et une nouvelle conception de la solidarité.
Avec la volonté d?apaisement ambiante, qui suit la forte tension entre une composante du secteur privé et le gouvernement, il ne faudrait pas que les protagonistes se contentent de « strike a deal ». Un deal qui serait dans l?intérêt des « barons » ? politiques et économiques ? et qui ne se soucierait pas de la mise en place d?un mécanisme pour ?uvrer dans le sens d?un nouveau pacte historique et social.
Le pays a besoin non pas d?un deal, mais d?un projet de société. Le politicien et l?homme d?affaires « strike a deal ». L?homme d?État et le vrai capitaine d?industrie, chacun à son niveau et dans son champ d?action, veillent à l?intérêt de l?ensemble et visent à promouvoir le bien commun de son pays et de son entreprise. Faut-il insister sur le sens de responsabilité et l?obligation de résultats propres à la position qu?ils occupent et à la fonction qu?ils assurent ?
Depuis plus d?une décennie, notre société souffre d?un triple déficit ? de c?ur, d?intelligence et de raison ? qui est pour beaucoup dans les dangereuses dérives ac-tuelles. Existe-t-il au sein de nos élites politiques, économiques et sociales suffisamment d?hommes et de femmes qui peuvent contribuer activement à combler ces déficits ? Ceux et celles qui font partie des élites, plus précisément les décisionnaires et ceux qui exercent de l?influence, ne sont pas tous des adeptes d?une secte prête à tout sacrifier ? le pays, le peuple mauricien et les générations à venir ? sur l?autel de l?argent facile et rapide, dont le gain s?accompagne souvent de pratiques douteuses.
Un pays qui désespère de ses élites n?a pas d?avenir. Vivement donc un sursaut collectif. Il y a une nation à sauver. Il y a une république à bâtir. Et un vivre ensemble précieux à préserver de manière durable.
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