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C?était au temps de l?Ile de France
Allez ! Ne vous défilez pas ! Posez-vous la question à laquelle vous vous devez de répondre par oui ou par non. N?ayez pas peur ! La réponse n?engage que vous. Pas même votre conjoint. Ni vos parents., ni vos enfants. À eux, vous pouvez mentir. Mais il vous est impossible de vous dissimuler ce qui se passe dans vos méninges quand votre journal vous demande : Voulez-vous rencontrer Flinders, Baudin et des habitants (peut-être même vos ancêtres) de l?Ile de France d?il y a deux siècles ?
Vous avez le droit de vous désintéresser totalement de l?histoire de votre pays ou de croire, comme certains, qu?elle commence en 1948, en 1968, en 1983, en 1995 ou en l?an 2000. Si vous êtes de ceux pour qui l?histoire de Maurice ne pèse pas lourd comparée à un bon repas dominical ou à la retransmission en direct d?un match de football anglais, il y a peu de chances que la chronique qui suit vous intéresse.
En revanche, si vous avez la charge d?âmes, autrement dit de jeunes enfants en âge scolaire, il se peut que votre devoir parental exige de mettre de côté votre allergie à l?histoire pour leur donner cette chance inespérée d?avoir une idée plus exacte de ce que pouvaient être les conditions de transport maritime au début du xixe siècle et à quoi pouvait ressembler Port-Louis à cette époque. Une visite de ce genre à l?exposition ponctuelle « Ile Maurice? Terre de destinée » au Blue Penny Museum, Caudan Waterfront, et consacrée aux expéditions des Terres australes des capitaines Nicolas Baudin et Matthew Flinders, peut permettre à un écolier de gagner un bon millier de places au CPE. Soyez sûr que la vision qu?il conservera de sa visite dans une exposition d?une telle qualité muséographique, demeurera gravée à jamais dans son esprit.
Bien sûr, vous pourrez être quelque peu intimidé par la noble beauté des lieux : un bel immeuble d?architecture coloniale au milieu de la modernité élégamment dissimulée derrière une allure de Raffles singapourien, le manque de panneaux de signalisation et de banderoles ultra-voyants mais capables de vaincre les plus grandes timidités, le courage nécessaire pour oser franchir la grande porte vitrée, l?air con qui vous glace les veines, toutes ces boiseries si élégantes mais aussi si intimidantes, tout cela peut bien sûr décourager les intentions les plus déterminées. Mais il en va peut-être de l?avenir d?un enfant. Vous ne pouvez plus alors céder à des hésitations bien naturelles. Priorité totale doit être donnée à tout ce qui peut donner un plus à l?ouverture d?esprit d?un enfant. Les plus belles vocations commencent souvent de cette façon. Ne pas conduire un enfant à une exposition de ce calibre, c?est peut-être Mozart qu?on assassine.
Ceux qui répondent oui à la question précitée n?ont aucune excuse pour manquer un tel rendez-vous avec l?Histoire, surtout s?ils vont régulièrement au front de mer du Caudan. Ils pourront prétexter avoir déjà eu l?occasion de contempler des reproductions des estampes et illustrations donnant toute sa valeur à cette exposition. De les revoir aussi élégamment agrandies et rassemblées en un même lieu leur procure une dimension si différente du souvenir que nous pouvons garder d?elles, qu?elles donnent l?impression d?une redécouverte. Elles dégagent une telle impression de vérité historique qu?on finit par avoir l?impression de voir ces personnages historiques en chair et en os et peut-être même plus vrais que nature.
L?eau à la bouche
Voici quelques exemples fournis dans l?espoir de mettre de l?eau à la bouche de tous ceux que l?histoire de leur pays passionne, et susciter une ruée humaine vers le Blue Penny Museum :
? La carte de Cantino, planisphère de 1502, première apparition de notre île sur une carte du monde, déjà Terre de Destinée sur la Route des épices et vers cette Terra Australis Incognita que signalent les derniers cartographes ptoléméens ;
? Abel Janszoon Tasman et Anthony van Diemen : Tasman donnant le nom de Van Diemen, gouverneur général de la Compagnie néerlandaise des Indes orientales, à une île paradisiaque connue aujourd?hui comme la? Tasmanie. Abel Janszoon Tasman faisant escale au Grand-Port, du 5 septembre au 8 octobre 1642 ;
? Une reproduction grandeur nature et en couleur de François-Bertrand Mahé de La Bourdonnais, dont une île Maurice indignement oublieuse n?a pas célébré avec suffisamment d?éclat, lundi dernier, le 250e anniversaire de sa mort (le 10 novembre 1753). Que faut-il penser d?une population faisant si peu cas de celui à qui elle doit tant ? Où se trouve l?exposition nationale regroupant le souvenir de tout ce que nous lui devons ? Où se trouve le témoignage de notre gratitude nationale à un tel bienfaiteur ? Honte à toi, île Maurice qui ne sait pas témoigner d?une façon plus visible tout ce que tu dois à ceux qui t?ont servie avec tant de zèle !
? Le rappel illustré des grands navigateurs et marins des XVIIIe et xixe siècles, Dupleix, Bougainville, La Pérouse et son épouse mahébourgeoise, Kerguelen, d?Entrecasteaux, Tromelin, Marion Dufresne, Saint-Allouarn, Dumont d?Unienville, Darwin et, bien sûr, Nicolas Baudin et Matthew Flinders ;
? Le rappel, toujours magnifiquement illustré, de tous ces botanistes et autres passionnés d?histoire naturelle à qui nous devons quelques-unes des pages les plus glorieuses de notre histoire : Pierre Poivre, Nicolas Céré, Philibert Commerson, Péron.
? Charles de Pelgröm, consul du Danemark à l?Ile de France, fournissant à Nicolas Baudin les moyens financiers de poursuivre son expédition. Le consulat du Danemark à Maurice pourrait-il nous en apprendre davantage sur ce bienfaiteur ?
? Des transfuges fort utiles : ils abandonnent l?imprévisible Baudin pour se mettre au service de l?île de France. Ils se nomment, entre autres, Bory de Saint-Vincent et Charles Milbert.
? Une vue peu connue du Réduit en 1801, dessinée par Lesueur, le dernier dessinateur de l?expédition Baudin.
? Les rencontres en Australie de Baudin et de Flinders à Encounter Bay et à Port Jackson.
? L?habitation de Mme de Quérivel, la proche amie de Baudin et chez laquelle il meurt le 16 septembre 1803. Le portail de ce qu?il reste de l?habitation Quérivel rue de la Poudrière mérite-t-il la protection due aux bâtiments et monuments historiques ?
? Péron qui mélange abusivement les considérations scientifiques et militaires. Péron qui fait croire à Decaen que Flinders est un espion à la solde des Anglais. Péron qui accapare les mérites de Baudin.
? Flinders et George Bass explorant les côtes tasmaniennes à bord d?une chaloupe, le Tom Thumb, pirogue présente sous forme de maquette (effroi garanti).
? Ann Chapelle, la ravissante épouse de Flinders.
? Trim : le chat noir de Flinders. « Je cherche fortune, autour du chat noir, au clair de la lune? »
? La maquette imposante de l?Investigator.
? Celle du Cumberland, goélette de 27 tonnes, mesurant 11 mètres (33 pieds) de long. Prenez la peine de mesurer chez vous ces onze mètres de long et prenez alors conscience que c?est à bord d?une telle embarcation que Flinders et son équipage ont quitté l?Australie pour rentrer en Angleterre et devoir s?arrêter à Baie du Cap, le 15 décembre 1803.
? La résidence forcée de Flinders au café Marengo nous vaut une superbe reproduction de La Chaussée au début du XIXe.
? Le jardin Despaux qui mériterait à lui seul une exposition.
? Le Refuge, demeure des d?Arifat dans les hauts des Plaines-Wilhems et où Flinders, plus émacié que jamais, trouva? refuge.
? Toussaint de Chazal qui fit le seul portrait de Flinders, peint de son vivant.
? Le 13 mars 1810, enfin, Decaen consent à libérer Flinders.
? L?après-Flinders avec des portraits de Charles Darwin, de Jules Dumont d?Urville et plusieurs planches originales de l?album de ce dernier décrivant son expédition. Ces planches valent à elles seules le détour, détour que nous ne vous recommanderons jamais assez et à qui nous souhaitons la plus instructive visite qui soit d?une exposition à ne rater sous aucun prétexte sous peine d?avoir une piètre opinion de soi-même.
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