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Culture mauricienne : Quelle place ?
La compagnie événementielle de l?Etat, Events Mauritius Ltd, sera bientôt en opération. Elle sera chargée de promouvoir et d?organiser des événements internationaux à Maurice. Le but de cette initiative, du ministère du Tourisme, est d?attirer plus de touristes et particulièrement en basse saison par l?organisation d?événements internationaux avec des artistes de renom venant sur la scène mauricienne.
Cependant, ces concerts de grands artistes internationaux qui se produisent dans des salles, telles que celle du Centre Vivekananda, ne sont pas forcément accessibles aux Mauriciens. La vente de billets, souvent à des prix inaccessibles pour une large part de la population, vise plutôt les résidents étrangers, les classes moyennes et hautes et les touristes. ?Zot pe organiz bann konser zis pou enn kalite dimoun alor ki a traver. Live N Direk Entertainment, nou donn dimoun lokazyon trouv bann profesyonel a pri abordab?, explique Bruno Raya, membre d?Otentik Street Brothers (OSB) Crew. On peut alors se demander si cet élitisme dans l?accès à l?art et la culture ne va pas à l?encontre d?un processus de démocratisation de l?art en cours ?
D?un autre côté, qu?en est-il est des artistes mauriciens ? Quels sont les coups de pouce qui aideraient à les promouvoir et les encourager ? L?ironie, c?est de voir à quel point les nombreux artistes mauriciens autant créatifs que talentueux, ont des difficultés à s?en sortir en raison d?un manque de fonds, d?infrastructures, de soutiens?
Le Centre for Applied Social Research mène actuellement une étude, commandée par le ministère des Arts et de la Culture, sur l?état des différents secteurs culturels de Maurice. Une étude qui vise notamment à connaître les besoins des artistes et quelles sont les structures à mettre en place, de façon adaptée, qui viendront répondre aux besoins des artistes mauriciens. Cela démontre une certaine volonté de développer l?industrie culturelle comme un des piliers de l?économie à la suite de la signature de la déclaration de Nairobi avec l?Unesco.
Vers la culture pour tous
La culture est un élément central de toute société qui demande une place à part entière. C?est donc primordial de promouvoir la culture mauricienne et de faciliter l?accès à cet élément unificateur au c?ur du processus de renforcement de l?identité mauricienne. Faute de soutien, les artistes talentueux, qui foisonnent dans l?île, développent leurs propres productions artistiques et contribuent ainsi au développement de la culture mauricienne.
À Maurice malheureusement et bien souvent, quand on parle de culture on voit des compartiments clos qui abritent les festivités religieuses et autres arts ancestraux. Pourtant, il est grand temps d?arrêter de toujours chercher à communaliser la culture, notre patrimoine qui concerne l?expression artistique de la réalité, du monde qui nous entoure, de notre identité, que ce soit au moyen de la musique, des arts plastiques et de la danse dans un langage universel.
Les artistes mauriciens ont-ils de vraies occasions de se produire et d?être reconnus à leur juste valeur ? ?Mo panse ki pena landrwa kot kav eksprim nou dan Moris !? estime Bruno Raya.
Les hôtels offrent aux touristes des spectacles allant du séga à la danse indienne en passant par des spectacles chinois. ?Les hôtels sont un créneau pour les artistes mais il y a un manque de reconnaissance et de créativité même s?ils offrent de l?emploi aux artistes voire un tremplin pour aller exercer dans d?autres pays?, explique Vincent Rousseau, chanteur et animateur à l?hôtel Sofitel Imperial depuis cinq ans.
Certains concerts, organisés par des entreprises d?événementiel comme Live N Direk Entertainment ou Cyper Produktion, contribuent à la promotion des artistes locaux. Mais en dernière minute le concert risque d?être annulé en raison d?un refus d?autorisations alors que tout est fin prêt, comme nous avons pu voir récemment pour le festival Reggae Donn Sa 3. ?Enn problem politik ek relizie ki liye ar sa lanilasyon la, affirme un Bruno Raya frustré, e nou pa gaygn koudmin, pena okenn soutyen.? Selon lui, les artistes mauriciens ont bien besoin de courage, de force et de positivité. ?Nou mem premie group losean indiyen ki pe al fer pli gran festival reggae ki ena dan lerop, Summer Jam Festival, me li pa normal ki to pey pa pran sa kont, pa donn okenn koudmin. Zot pa rann zot kont ki inpak sa pou ena.?
Constat de Percy Yip Tong : ?Au niveau de la production locale, c?est mort, c?est trop cher et c?est risqué. Ce n?est pas rentable.? Les artistes doivent souvent se tourner vers l?autoproduction. Pour ce producteur, ce serait bon d?avoir des subsides de l?État, des studios d?enregistrement ou des locaux de répétition subventionnés par l?Etat. ?Il faut aussi des salles de concert à des prix abordables pour les producteurs privés.? Manque de rentabilité aussi au niveau de l?organisation d?événements musicaux, selon Percy Yip Tong qui constate que les artistes locaux n?ont pas toujours l?occasion de faire de la scène.
Maya DE SALLE-ESSOO
La parole aux artistes
Firoz Ghanty, artiste peintre
Firoz Ghanty déplore que le ministère des Arts et de la Culture dépense son temps et son budget à l?organisation de fêtes religieuses, délaissant les autres pans de la culture mauricienne. Il constate que la politique culturelle à Maurice est inexistante ou alors elle ne cherche pas à promouvoir l?art, bloquant ainsi le développement d?une identité et culture nationales.
Il fait remarquer qu?il y a un manque d?aide et de financement aux artistes ou alors quand ils existent, ils sont distribués de façon communale. Pour Firoz Ghanty, artiste marginalisé, il est plus en plus difficile de trouver des sponsors pour organiser des expositions et les ventes sur Maurice sont difficiles. Il voit là un problème de communalisme mais aussi un problème d?éducation à l?esthétique et la culture, soulignant ?qu?on est dans un pays amnésique, qui ne connaît pas son histoire, qui n?a pas de musées?. Pourtant, Firoz Ghanty et son frère, Ismet, sont reconnus dans la région. ?Nous sommes des références de l?art des 30 dernières années.?
Selon lui, les artistes sont dans une situation qui n?a pas évolué. ?Depuis l?Indépendance, rien n?a changé : les plaintes des jeunes artistes aujourd?hui sont les mêmes que les nôtres dans les années 70.?
Stéphane Bellerose, réalisateur dans l?audiovisuel
Pas question de lui parler d?industrie du cinéma à Maurice. ?Il y a eu des initiatives pour développer le film mauricien mais par manque de suivi, elles se sont essoufflées.? Il souligne le fait que ?la Mauritius Film Development Company n?arrive pas à répondre aux attentes des réalisateurs car elle change souvent de direction et de politique?. ?Il n?y a pas de suivi et on voit qu?aujourd?hui, c?est mort ! Quand on se retrouve sans soutien, on apprend à se débrouiller tout seul. Si on est là, c?est grâce à notre seule détermination.?
Le problème central, c?est que l?audiovisuel à Maurice n?est pas aussi rentable qu?il pourrait et devrait l?être. Il faut alors toucher à tout et accepter de sortir des productions artistiques et à vocation sociale pour ne pas rater le coche et réussir à exporter pour que cela devienne rentable. ?De plus, les créations audiovisuelles sont affectées par la politique de la MBC qui demande désormais aux producteurs de trouver leurs propres sponsors.? Or, ce n?est pas toujours évident de gagner la confiance du secteur privé et d?obtenir du sponsorship.? Malgré cela, et heureusement, certains continuent à se battre pour réaliser leurs projets.
Pour Stéphane Bellerose, le monopole de la diffusion est aussi un facteur d?étouffement de l?audiovisuel. La distribution directe sur DVD ou VCD offre certaines solutions mais ce mode n?est pas une panacée car le marché est limité et la distribution demande à être mieux réglementée. Plutôt que la libéralisation des ondes et de façon plus réaliste, il envisage l?émergence d?une télévision sur internet.
Laval Ng, dessinateur bédéiste
D?après ce bédéiste, on peut séparer l?art créateur et l?art commercial. ?Côté création, on est très créatif en ce moment à Maurice, surtout les jeunes. Côté commercial, il n?y a pas de grande demande pour le dessin. La BD ne se vend pas bien sur le marché mauricien.? Pour s?en sortir, Laval Ng a eu la chance d?être repéré par un éditeur français. ?Si je n?exporte pas, c?est la catastrophe ici. Les gens ne sont pas assez éduqués sur l?importance des arts et le respect de la création.?
Il espère que le marché évoluera à Maurice, mais de là à faire de l?industrie culturelle un pilier économique, pour Laval Ng : ?Avant tout, il faut pourvoir se poser les questions : c?est quoi la production artistique, c?est quoi être artiste ??
Menwar, chanteur et musicien
Cet artiste, aujourd?hui connu et reconnu sur la scène internationale, a fait son chemin pas à pas. À travers des rencontres et des expériences, il a évolué et développé son esprit musical et ses influences.
S?il ne trouve pas sa place parmi les groupes d?hôtels et commerciaux, il estime l?avoir trouvée dans la société en défendant une musique afro-mauricienne. Une identité qu?il revendique fièrement même si ce n?est pas facile au quotidien. Reprenant les paroles d?une de ses chansons, Menwar souligne que pour la culture mauricienne, ?bizin aret lipokrizi ek kominalism, aret ras dimoun, aret fer sanblan? !
Menwar et son groupe Sagaï ont commencé à petite échelle avant de faire le tour du monde avec leur ravanne pour porter la culture mauricienne vers d?autres frontières. ?Mo ale mem me mo pankor ateyn le some !?
Il trouve l?initiative du ministère du Tourisme intéressante et permettant de faire connaître Maurice mais il déplore que les Mauriciens n?aient pas accès à ces concerts en raison du prix des billets qui risque d?être trop élevé. ?Bizin kontinye fer festival losean indyen vinn enn gro festival, met li a la porte de tous. Kifer morisyen ek touris pa kapav melanz ansam ??
Lewis Dick, sculpteur à l?école de sculpture de Bambous
?La kiltir morisyenn inpe malad.? Pour Lewis Dick, il est primordial de bien différencier la culture artistique et la religion, et le ministère doit prévoir un budget spécifique pour l?art car ce dernier est en constant développement. ?Nou enn pey zen, lar li nouvo, nou bizin rod enn lar morisyen, li inportan nou pa kopye bann lezot. Lar moris trouv dan nou rasinn, pa sey kominaliz nou lar.?
L?artiste croit que cet art, primordial et à vocation sociale, peut aider à faire face aux maux de notre société. C?est pour cela qu?il porte une grande importance à l?éducation des jeunes à l?art. ?Pann met ase linportans lor lar dan lekol.? Constatant ce manque et cette nécessité, Lewis Dick a créé des écoles de sculpture à travers l?île. C?est cette initiative et son talent qui lui ont conféré une renommée internationale.
Lindsey Collen, écrivain
Lindsey Collen remarque qu?il y a eu des développements artistiques ces dix à 15 dernières années à Maurice, surtout du côté des plasticiens et de la musique, tant du point de vue quantitatif que qualitatif. Elle souligne aussi que depuis les années 90, la littérature mauricienne n?est plus cantonnée à une certaine classe qui écrit essentiellement en français dans une forme de romantisme et d?exotisme.
Malgré ces développements importants, elle fait ressortir : ?Leta li remarkab pou so mank de swin pou so bann artis.? Selon elle, alors que les artistes ont besoin d?infrastructures pour faire le lien entre eux et le public, l?État étouffe l?art. Elle déplore notamment qu?aucune littérature mauricienne ne soit intégrée au programme scolaire.
Elle estime que les artistes ont plusieurs façons d?exprimer leur art mais que certaines personnes qui jouent à l?impresario deviennent des ?interfas ki ena boukou plis pouvwar ek mezon distribisyon vinn gran proprieter de la propriete intelektyel?. Pour cette artiste, l?Organisation mondiale du commerce et cette conception commerciale de la propriété intellectuelle sont une façon de bloquer la liberté de circulation de l?art.
Gaston Valayden, comédien et metteur en scène
?On ne fait rien pour la culture. À Maurice, il n?y a que des artistes qui travaillent à leur compte, qui y croient et qui vont continuer.? Gaston Valayden ne croit pas qu?un Mauricien peut vivre de son art. ?Je ne fais pas le théâtre pour gagner ma vie, sinon je serais mort de faim depuis longtemps.?
La troupe ?Sapsiway? a déjà eu l?occasion de tourner au niveau international, à la Réunion ou dans le Festival franco-créole des Caraïbes mais le public mauricien, clairsemé aux rendez-vous culturels, est difficile à conquérir, explique Gaston Valayden. Selon lui, les raisons sont d?une part, un fait de société car ?la violence, les vols et les agressions découragent les gens de sortir de chez eux le soir? et d?autre part, un manque de sensibilité à l?art d?une large part de la population. ?Le système éducatif n?aide pas et comme il n?y a pas de formation, les gens ne se rendent pas compte de la valeur de notre travail. La culture est victime d?un problème de sectarisme et de communalisme.?
Il souligne un manque d?infrastructures. ?Il faut plus d?infrastructures, mais adaptées à la réalité. Est-ce que ce n?est pas nous qui devons aller vers les gens ?? Face au manque de soutiens financiers de la part de l?État et du privé, Gaston Valayden a aménagé sa propre salle de spectacle. ?Pour aller de l?avant parce que ma passion est là.?
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