Publicité

Crise policière sur fond d?affaire de m?urs

12 décembre 2003, 20:00

Par

Partager cet article

Facebook X WhatsApp

lexpress.mu | Toute l'actualité de l'île Maurice en temps réel.

Marrymay A., 53 ans, a la rage au ventre depuis dimanche. Tout Rodrigues bruit en effet d?une rumeur concernant ses deux filles, âgées de 16 et 14 ans. Elles auraient été victimes d?attouchements sexuels commis par trois policiers affectés au poste de police de La Ferme.

Les faits remontent au samedi 6 décembre. Marrymay rentre chez elle vers 18 heures après avoir rendu visite à une proche, malade à Maréchal. Toutes les tâches ménagères ont été faites mais ses filles et son petit-fils sont absents. «Zotte ena l?habitude ale joué dans jardin ou ale cotte zotte camrade», explique-t-elle.

Plus tard, elle reçoit un appel de la mère de P., une amie de ses filles. Celle-ci s?inquiète de l?absence de P. et espérait qu?elle serait chez Marrymay. «Couma mo plis grand ki li, mo fine conseil li téléphone la police La Ferme. Mé personne pas fine répone», raconte la quinquagénaire. Elles décident alors d?avoir recours au poste de police de Port-Mathurin. Là, les policiers informent leurs collègues de La Ferme par radio. Ces derniers envoient une équipe.

Interrogée sur l?absence de ses filles, Marrymay avoue qu?elle ignore où elles se trouvent. Espérant y trouver quelque indice, les policiers demandent à fouiller le cartable de la fille de 14 ans, étudiante en Form II. Ils ne trouvent qu?une photo d?elle et une lettre d?une amie.

Au fil des heures, les deux familles éprouvent une angoisse croissante, alors que l?absence des enfants se prolonge. Ce n?est qu?à une heure du matin, le dimanche 7 décembre, qu?elles apprennent que les filles ont été retrouvées saines et sauves. Trois policiers les reconduisent chez elles, leurs mères ne pouvant se déplacer.

«Pas batte banne z?enfant là, cause are zotte bien», demande un des policiers aux parents. Il leur explique qu?il est trop tard pour enregistrer leur déposition et que cela sera fait en présence du Chief Officer Of Police (COP), dans la matinée. Toutefois, avant que les deux mères n?aient pu se rendre au poste, trois policiers se présentent. Ils veulent s?excuser d?avoir emmené les trois adolescentes faire une promenade dans un véhicule. Apparaît ainsi le deuxième volet de l?affaire.

C?est ce que les trois filles essaient d?expliquer au poste de police de Port-Mathurin, interrogées par l?inspecteur Deoraj Jootun en présence de la policière Hector. Elles racontent s?être baladées près de la Cascade Pistache vers 16 heures samedi, en compagnie d?un garçonnet de trois ans.

LA SUSPICION PLANE

C?est alors qu?un véhicule 2 x 4 s?arrête à leur hauteur. Le constable Jean Louis Aldo Patrice Gébert, 26 ans, est au volant. Il propose à l?une des trois adolescentes de monter à bord pour une virée. Celle-ci accepte. Sa s?ur de 14 ans, son neveu et son amie de 16 ans prennent place dans le véhicule.

Deux autres policiers, James Vinesh Gaspard, 22 ans, et Jackson Marianne, 24 ans, sont dans le 2 x 4. Le véhicule se dirige vers St-François. Là, tous les occupants descendent. L?adolescente de 16 ans reste en compagnie de Patrice Gébert, sa s?ur de 14 ans avec le constable James Gaspard, alors que leur camarade de 16 ans discute avec le policier Jackson Marianne.

Elles passent une trentaine de minutes avec les policiers qui les ramènent par la suite à Cascade Pistache. Embarrassées, elles tardent à rentrer de peur d?être punies. N?en pouvant plus, elles décident de porter plainte et de raconter les circonstances de la «promenade» à la police, accusant les policiers précités d?attentat à la pudeur. Ces derniers sont arrêtés dimanche et lundi matin respectivement.

Ils se présentent devant le magistrat Mohammad Isme Azam Neerooa, du tribunal de Port-Mathurin sous une accusation provisoire d?attentat à la pudeur. Le sergent Clet Louis, Police Prosecutor, n?a pas objecté à ce qu?ils soient libérés sous caution. Celle-ci a été fixée, pour chacun, à Rs 3 000. Ils ont toutefois été suspendus de leurs fonctions, mardi.

Une reconstitution des faits a été organisée par la Criminal Investigation Department (CID) de Port-Mathurin lundi. Les trois filles ont, dans un premier temps, conduit les enquêteurs à Pointe-Coton avant de préciser que le délit aurait été commis sur la plage de St-François.

Les policiers Gébert, Gaspard et Marianne ont consigné leurs dépositions à l?inspecteur Antoine Virginie de la CID de Port-Mathurin. Ils ont nié en bloc l?accusation formulée contre eux, affirmant avoir embarqué les filles pour une balade au cours de laquelle il ne s?est rien passé.

En fin d?après-midi, mardi une équipe de policiers du Central CID, composée de l?inspecteur Vikash Seebaruth, du sergent Kader Dawoojee et menée par le surintendant de police (SP), Lutchoomoonien Marden, a été dépêchée à Rodrigues. Le Dr Sudesh Kumar Gungadin, médecin légiste, a pris le même vol.

Les trois victimes ont été conduites à l?hôpital Queen Elizabeth à Crève-C?ur où elles ont été examinées par le Dr Gungadin, en présence de leurs mères et d?une policière. Les trois policiers ont également été examinés au quartier-général de la police à Port-Mathurin vers 13 heures. Pendant ce temps, les hommes du SP Marden épluchent toutes les dépositions relatives à l?affaire.

Le Dr Gungadin a conclu, après l?examen des trois filles, qu?il n?y a pas eu de relations sexuelles. Mais le doute plane toujours, y compris dans les milieux policiers.

«C?EST LA HONTE»

Le chef-commissaire, Serge Clair, est monté au créneau lundi matin, au cours du lancement d?un plan stratégique pour la protection de l?en-

fance. Il a dénoncé les policiers qui auraient commis cet acte. Ceux-là mêmes qui, dit-il, sont censés protéger les enfants contre tout abus. Il a aussi évoqué l?affaire avec le commissaire de police, Ramanooj Gopalsingh, au cours d?une conversation téléphonique. Il a déclaré à l?express qu?il n?est pas satisfait de la police à Rodrigues. Il semblerait que les comportements de la police le préoccupent depuis un certain temps. C?est pour cela, souligne-t-il, qu?il a demandé à ce qu?une équipe de Maurice vienne enquêter dans cette affaire.

A Rodrigues la rumeur enfle : un des policiers impliqué est le beau-frère d?un député de la majorité. Il y aurait eu une tentative d?étouffer l?affaire lorsque le nom du policier a été connu. Serge Clair confirme le lien de parenté d?un des trois policiers impliqués avec un député de son parti. Il dit lui avoir demandé de ne pas s?ingérer dans l?enquête.

C?est dans la plus grande discrétion que les trois adolescentes, élégamment vêtues, ont quitté l?hôpital de Crève-C?ur mercredi, vers midi.

Cette affaire vient jeter la consternation dans le village Pistache, après le crime crapuleux d?Antoinette Guillaume, le 31 juillet dernier. Depuis dimanche, on y assiste au va-et-vient incessant des policiers.

Comme la plupart des Rodriguais, les villageois de Pistache montrent du doigt la police. «Zotte censé faire respecté la loi, mé guette ki zotte pé faire. C?est la honte», dit une habitante du village. D?autres pensent, eux, que les parents doivent assumer leurs responsabilités vis-à-vis de leurs enfants.

Arlette Perrine-Bégué, responsable de la commission des Droits de la femme et des enfants, estime que l?affaire ayant été portée à la police, l?enquête doit suivre son cours. Elle dit être intervenue auprès du COP, Hamchandra Ramsahye, pour faciliter la démarche d?une des deux mères à consigner une déposition à Port-Mathurin. Ce serait d?ailleurs elle qui a informé le COP de l?affaire dimanche. Ce dernier est actuellement à Maurice. Il est arrivé jeudi matin, après avoir été convoqué par le CP.

Publicité