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Contribuer à l?indépendance économique

14 octobre 2006, 00:00

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par Marie-Annick SAVRIPÈNE

Ce n?est pas parce que Sunita Bhuwanee vit à Londres depuis des années qu?elle a oublié son kreol. Par contre, de par le fait qu?elle le parle peu au quotidien, celui-ci est émaillé de mots et d?expressions anglaises. Cela donne en permanence des phrases telles que «monn nek inn grab sekinn pase» pour expliquer qu?elle a saisi l?opportunité qui se présentait à elle ou «mo ti pe divert» pour évoquer son changement d?orientation professionnelle.

C?est vers les sciences que cette fille d?un petit agriculteur de Chemin-Grenier s?oriente à l?issue de ses études au collège Hindu Girls de Curepipe. Ses parents qui sont progressistes par rapport à l?éducation des filles, n?opposent aucune résistance lorsqu?elle décide de se faire admettre à l?université du Penjab en Inde dans le but de décrocher une licence en sciences générales. Elle l?obtiendra d?ailleurs avec mention 1st Class. De retour à Maurice, Sunita cherche un emploi dans son domaine de prédilection. On est alors au début des années 80 et le chômage bat son plein.

Le ministère de la Femme, dirigé à l?époque par Sheila Bappoo, jette les bases du projet qui prendra le nom d?Economic Empowerment of Women. Pour pouvoir le démarrer et le mener à bien, la ministre fait venir des experts indiens pour un constat en profondeur et des recommandations en vue d?une formulation de la politique à adopter. Le ministère cherche une Mauricienne capable de les accompagner et d?assurer l?interface entre eux et les femmes entrepreneurs.

Sunita qui entend parler de ce projet et qui en a assez de végéter, exprime son intérêt à en être partie prenante. Identifiée comme une personne ayant beaucoup de volonté, elle est sélectionnée. Elle décide de mettre toutes les chances de son côté pour maîtriser le sujet et se jette à corps perdu dans le projet. Elle est stupéfaite de découvrir que l?entrepreneuriat féminin se résume à une quinzaine de femmes. «C?est toujours vers les mêmes qu?on revenait tout le temps car elles étaient peu nombreuses. Les autres étaient soit cachées derrière leurs maris, soit invisibles.»

L?équipe d?experts s?étoffe avec l?arrivée d?autres spécialistes du Programme des Nations unies pour le développement ou du Commonwealth Secretariat avec qui Sunita prend énormément de plaisir à travailler. Une fois les besoins des femmes entrepreneurs identifiés, il s?agit de leur trouver des sources de financement. Le projet de microcrédit est alors mis en place. Sunita est heureuse de voir que le financement permet à de nombreuses femmes de s?émanciper financièrement. «Ler to gete e to truve ki to ti aksyon inn amenn economic empowerment bann fam e ki linn vinn enn topic nasyonal, to resenti enn feel good factor.»

Elle déchante lorsque les élections amènent un nouveau régime et un nouveau locataire au ministère. «Il faut rendre à César ce qui lui appartient. Sheila Bappoo avait une vision et voulait consolider le pouvoir économique des femmes. Elle a beaucoup ?uvré en ce sens. On doit aussi à Arianne Navarre-Marie le développement de l?entrepreneuriat féminin dans les îles de l?océan Indien. Mais chez d?autres qui sont passées par-là, c?était terrible. Lerla to dimann toi ki to pou fer ar to lavi.»

Sunita ne mâche pas ses mots envers celles-là qui, précise-t-elle, sauront se reconnaître. «Diferan dimounn vini e alor ki inn fer enn bon travail, gro depans avek kas Nations unies, tel minis vinn dir li pa kontan tel kouler brochure, tel logo et bisin sange tout. Zot pa acknowledge travail zot predecesseur soit parski zot pa konpran seki linn fer et zot pa interese konpran li, soit zot rezet li simpleman parski pa zot kinn amenn lide la. Se enn gaspilaz resours, letan, kas. Dan enn ti pays kouma Moris, au lieu nou build up, nou monte, nou rekile sak foi. E dan tou sa se fam entrepreneur ki perdan.»

Sunita réalise qu?elle perd son temps et que son franc-parler fera d?elle toujours une victime des caprices des uns et des autres. Elle met les voiles et décide d?obtenir une certification pour toutes ses connaissances acquises sur le terrain en matière d?indépendance économique des femmes. Elle prospecte du côté des universités européennes. Les études d?entrepreneuriat étant un sujet d?études à la Stirling University en écosse, elle doit contracter deux emprunts pour pouvoir effectivement s?en aller et démarrer ses cours.

Une gestion maternelle

Sa dissertation de fin d?études est basée sur dix femmes entrepreneurs d?écosse qui développent leur entreprise. Sunita les passe au peigne fin, étudiant leurs caractéristiques, leurs ressources, leurs techniques de gestion, leur motivation à agrandir leur business. Elle réalise que comparativement aux hommes, les femmes d?affaires ont une gestion plus maternelle. «Elles sont proches de leurs employés et à leur écoute. Par exemple, si un employé a besoin de s?absenter quelques heures tous les jours d?une semaine pour accompagner son enfant qui est scolarisé pour la première fois, elles acceptent volontiers. De par le fait qu?elles cumulent plusieurs rôles, elles comprennent mieux les difficultés de leurs congénères et sont plus souples. Et elles y gagnent au change car l?employé qui se sent autant compris, devient plus loyal et se donne davantage dans le travail, n?hésitant pas à rattraper le temps perdu par des heures supplémentaires. à Maurice, j?ai noté que la femme chef d?entreprise Aline Wong a cette approche avec ses employés et cela explique sa réussite.»

Les hommes d?affaires, poursuit Sunita, ont eux tendance à focaliser sur les aiguilles de l?horloge. «Ils ne réalisent pas qu?un employé à qui ils ont refusé une permission d?une heure ou deux, est peut-être présent physiquement mais absent dans sa tête et donc, nettement moins productif.»

C?est sans peine que Sunita décroche sa maîtrise. Ne se voyant pas regagner Maurice, Sunita se rend à Londres où il y a plus d?opportunités d?embauche, effectue plusieurs petits boulots pour subvenir à ses besoins dont celui de surveillante des femmes de ménage à l?hôtel Hilton de Park Lane. En parallèle, elle fait aussi du service conseil pour une compagnie qui travaille sur un projet d?indépendance économique. Jusqu?à ce qu?elle tombe sur un avis de presse de la Greater London Enterprise (GLE), important fournisseur de services et dont le bras social est le développement de la petite entreprise parmi les personnes vivant exclusivement à Londres.

Cette entreprise recherche un Loan Fund Manager pour gérer différents fonds destinés au lancement de la petite entreprise. «Les prêts que nous offrons s?adressent à n?importe quel habitant de Londres qui a essuyé un refus bancaire. Cela peut être lié au fait qu?il n?ait pas de trace bancaire ou encore qu?il soit un réfugié et n?a de ce fait pas de crédibilité bancaire. Mais ce qu?il doit avoir est un sens poussé de l?entrepreneuriat. Nous sommes les lenders of last resort.»

Ce qu?elle attend des emprunteurs potentiels qui peuvent obtenir un prêt ne dépassant pas 7 500 livres sterling sans présenter de garantie bancaire, c?est qu?ils présentent un business plan certifié par une agence qui délivre des cours à cet effet. «Dans mon département, nous sommes trois Loan Fund Managers. Nous évaluons chaque cas.» Elle dit avoir noté l?appréhension des femmes futures entrepreneurs à aborder la question de liquidités. «Or, c?est la clé de tout business e si to pa get to figures right, li fos tou done. Nou kroir ki dimounn en general ek fam en partikilie bisin understand cash flow pou resi, meme si zot hate li.»

Les demandeurs de prêts sont ensuite convoqués à des interviews individuelles. Là, ils doivent convaincre le Loan Fund Manager de la solidité de leur projet. Ces derniers font preuve de souplesse lorsque le demandeur est étranger et ne maîtrise pas la langue du pays. «De toutes les façons, tout emprunteur potentiel peut se faire accompagner d?une personne qui peut parler pour lui. Nous lui faisons une réponse au bout de deux jours.» L?autre condition imposée aux futurs petits entrepreneurs est que durant les premiers six mois d?opération, ils se fassent encadrer gratuitement par un mentor qui est un homme d?affaires. La GLE a toute une équipe de mentors travaillant pour elle. Ce soutien permet aux emprunteurs de monter un business viable et d?être en mesure de rembourser leur dû en trois ans. Au-delà de cette période, ce soutien sera aux frais du petit entrepreneur.

Cela fait deux ans que Sunita agit comme Loan Fund Manager pour cette compagnie britannique. La majorité des demandes d?emprunts qu?elle a traitées depuis venaient d?émigrés voulant se lancer dans la pâtisserie, la coiffure, la garderie, l?imprimerie, la traduction, le transfert d?argent. «L?interaction avec différentes nationalités est passionnante. D?ailleurs, pour pouvoir mettre à l?aise les futurs emprunteurs qui sont des professionnels dans leur pays, j?ai appris des rudiments de grec, de portugais, d?italien et d?espagnol.»

Sunita est passionnée par la nature de son travail. «To senti to pe amenn enn sanzman dan lavi sa dimounn ki pou ofer servis la me osi dan lavi dimounn ki pou recevoir servis la. To gaign satisfaction.»

Elle se donne encore trois ans pour apprendre et découvrir d?autres choses. «Apre sa, circonstans lavi pou definir ki direksyon mo pou pran. Me li sirman pa pou Moris. Laba zot konn to valer e zot investi dan formasyon. Ici, toi ki merit formasyon-là e to truv enn lot pran so sac ale parski minis inn deside. Sa kalite komportma la pou amenn brain drain au lieu gaign brain gain. Bisin aret sa.»

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