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Comment ils font fléchir l?Etat

20 mars 2008, 00:00

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lexpress.mu | Toute l'actualité de l'île Maurice en temps réel.

Les récentes allégations à l?encontre de Raffick Goolfee (accusé d?avoir pénétré de force dans les studio d?une radio privée) et de la Voice of Hindu (accusée d?action musclée à Bramsthan) ont de nouveau braqué l?attention sur les mouvements liés à différents groupes ethniques.

Des Premiers ministres (PM) de différents gouvernements ont reçu, écouté et se sont souvent pliés aux exigences des leaders de ces groupuscules. «Navin Ramgoolam dit qu?il ne se plie pas au chantage. Il a révoqué Dulloo pour cette raison. C?est vrai qu?il ne se plie pas au chantage des syndicats cherchant de meilleures conditions de service pour les travailleurs. Mais il se plie devant le chantage des groupes communalo-identitaires», souligne Ram Seegobin de Lalit.

En effet, différents gouvernements et différents PM ont souvent cédé devant les demandes de ces groupes, menés la plupart du temps par des hommes qui ont peu de bagage intellectuel.

Mais comment ces hommes, de Krit Manohur à Mario Flore, en passant par Raffick Goolfee et Devarajen Kanaksabee arrivent-ils à exercer un tel lobby. Quels pouvoirs détiennent-ils pour être écoutés par les politiques ? «Mes actions, notamment des opérations-escargots dans la capitale, avaient fini par faire céder Paul Bérenger. Je dois reconnaître qu?il m?a reçu dans son bureau ministériel, qu?il m?a écouté et que finalement 300 taxis malhere appartenant à différentes communautés ont obtenu une patente. J?ai commencé une grève de la faim l?année dernière pour 100 autres qui n?ont pas obtenu satisfaction. C?est Navin Ramgoolam en personne qui m?a téléphoné pour me demander de mettre fin à la grève et de commencer des négociations pour ces 100 patentes», affirme Mario Flore, du Mouvement Mauricien Kreol Africain et directeur du journal La Voix Kréol. Il va sillonner l?île sous peu pour mobiliser les créoles dans le cadre d?un meeting que tiendra le père Grégoire le 1er mai.

De fait, l?influence de ces groupuscules ne se limite pas seulement à la politique. Elle s?étend au monde religieux, au monde des affaires et au barreau.

En effet Mario Flore dit avoir été financé par l?industriel Thierry Lagesse et le directeur de la United Basalt Products, Jean Michel Giraud. Ces derniers affirment, eux, avoir financé le mouvement de Mario Flore et non son journal. Mario Flore affirme, lui, le contraire (voir hors- texte).

De son côté, Krit Manohur affirme que plusieurs avocats, dont plusieurs hommes de loi non-hindous, défendent gratuitement ses membres ou les personnes qui cherchent de l?aide auprès de VOH. Il n?a pas voulu que les noms des ces hommes de loi qui aident son mouvement soient divulgués. Il a donné certains noms «off record» et l?on note que parmi eux se trouvent effectivement des avocats de différentes communautés, et certains grands noms du barreau.

Raffick Goolfee, quant à lui, affirme qu?il a des contacts avec presque toutes les mosquées de l?île et qu?il donne certains mots d?ordre à travers ces institutions.

«C?est moi qui étais responsable d?arranger les rencontres entre les maulanas chez Paul Bérenger pour des rencontres, y compris quand il était ministres des Finances et Premier ministre», affirme Raffick Goolfee qui s?est aujourd?hui assigné comme mission d?empêcher Paul Bérenger de revenir au pouvoir.

Flore, Goolfee et Manohur sont tous trois des hommes qui ont des contacts ou des cellules à travers le pays. Les trois disent aujourd?hui travailler pour tous les Mauriciens, quelles que soient leur religion ou communautés. Ils sont très sollicités par des gens qui leur demandent de résoudre divers problèmes. Et ils arrivent tous les trois à mobiliser des sympathisants ou des foules. Certains dans la non-violence totale, certains avec des méthodes musclées qui restent souvent impunies.

C?est en fait à Raffick Goolfee qu?on avait confié la responsabilité d?organiser une manifestation monstre en faveur de Paul Bérenger à l?époque où le MMM pensait que SAJ ne céderait pas le poste de PM à Paul Bérenger. La manifestation a été annulée à la dernière minute.

Les hommes politiques ont aujourd?hui différentes lectures concernant la présence de ces groupuscules. «Maurice est sortie de la politique de classe pour tomber dans la politique identitaire ... Quand vous voyez Kadress Pillay et Jayen Cuttaree manifester devant la Banque de Maurice parce qu?une écriture tamoule a été reléguée à la troisième place sur un billet de banque, vous avez une idée du degré de politique identitaire qui est pratiquée ici. L?Etat cède alors devant les pressions identitaires.»

Cette lecture de Ram Seegobin est partagée par plus d?un, y compris certains ministres du gouvernement. Ces groupuscules sont également considérés comme une plateforme utilisée surtout par des opportunistes qui faussent souvent la donne.

Ceux-là estiment qu?un tel schéma est dangereux pour la cohésion sociale, pour l?unité nationale. Certains disent le contraire. Pour Dev Virahsawmy, il n?y a pas que du négatif dans ces groupuscules sectaires. Il les considère comme des petits lobbies ethniques qui existent dans toutes les démocraties. «Ce que fait Mario Flore et ce que cherche à faire le père Grégoire, c?est d?arriver à une meilleure représentation des créoles. Ce qui reflète une aspiration. Il est important de les étudier, ce qui nous permet de savoir ce qui se passe au grass root». Il affirmera que ces groupuscules sont souvent parvenus à faire activer les procédures.

«Sans moi, vous auriez eu une force musulmane extrémiste à Maurice», affirme Raffick Goolfee. «Si je n?avais pas formé le Tamil Council en 1999, vous auriez eu sur le sol mauricien un groupe tamoul extrémiste. J?ai canalisé les frustrations et les colères à travers des demandes et des manifestations», dit Devarajen Kanaksabee qui a pendant longtemps été à l?avant-plan des revendications des Tamouls de Maurice en faveur de l?enseignement de leur langue ancestrale, mais aussi pour le Nouvel an tamoul. Il a récemment sabordé le Tamil Council pour fonder le Front Socialiste. Son but : travailler en faveur de l?unité nationale et promouvoir le mauricianisme.

<B>Raffick Goolfee : «Je peux changer l?issue d?une élection dans une circonscription»</B>

■ Raffick Goolfee, âgé de 53 ans, tient aujourd?hui une pâtisserie avec son frère. C?est en protégeant Paul Bérenger des coups des nervis du PMSD en 1969 qu?il se liera à ce dernier. Il sera membre du comité central du MMM pendant 25 ans. «Se a traver mwa ki la plipar bann musulman ti pé zwenn Bérenger. Se mwa ki ti pe organiz bann renkont Bérenger ek bann maulanas aswar dan lacaz Bérenger», dit Raffick Goolfee. Il affirme qu?avec son expérience du terrain, il peut changer l?issue d?une élection et débalancer des circonscriptions. «Avec seulement 500 à 1 000 électeurs musulmans d?une circonscription vous pouvez assurer la victoire d?un candidat ou sa défaite», explique cet homme qui dit n?appartenir à aucun parti. «J?admire ce que fait le Parti travailliste. Ma mission est d?empêcher le MMM de revenir au pouvoir, d?empêcher les musulmans de voter MMM, d?empêcher le parti intégriste Hizbullah de prendre la Plaine-Verte», dit-il. Cet homme qui dit qu?il rencontre souvent Navin Ramgoolam dans des fonctions officielles s?est attribuée aussi une autre mission. Combattre ceux qui veulent mettre fin au système de «Best Loser». Il affirme avoir ses contacts dans la plupart des mosquées du pays et qu?il n?a jamais hésité à faire passer des mots d?ordre à travers ce canal. Des mots d?ordre qui, dit-il, avaient été donnés pour les élections de 2005.

<B>Mario Flore : «Nou aide tou dimoun ki dimane l?aide»</B>

■ Né à Maurice de père chagossien, Mario Flore, qui détient aujourd?hui un passeport britannique est un «stevedore» qui arrivera à l?âge de la retraite dans trois ans. Membre «historique» du comité central MMM, et fidèle parmi les plus fervents fidèles de Paul Bérenger, il va démissionner du comité central du MMM en 1985. «En raison de l?attitude de déviation de Paul Bérenger envers les travailleurs et la communauté créole» dit-il. «J?ai alors fondé le Mouvement Mauricien Kreole Africain. Peu avant, un émissaire de Paul Bérenger est venu me voir et m?a dit que Paul voulait que je fonde une organisation pour la population générale, parce que le MMM avait perdu l?Organisation fraternelle. J?ai refusé car j?ai été toujours contre le fait que l?Organisation fraternelle avait honte d?utiliser l?appellation créole. Je ne voulais pas utiliser moi le terme population générale», dit Mario Flore. Il va mener des actions en faveur des pêcheurs de Baie-du-Tombeau qui obtiendront une compensation de Rs 50 000 chacun, puis en faveur des pêcheurs de Port-Louis, pour les taxis «malere». «Ladan zis 90 pou kreol, leres pou tou lezot kominoté», dit Mario Flore qui affirme travailleur aujourd?hui pour tous les groupes ethniques. «Nou ed tou dimoun ki dimane led, san get kominote, kouler ek relizion.»

Mario Flore fait aussi publier un journal, La Voix Kreol - depuis environ neuf ans. Le journal ferme une première fois en mars 2001. Un numéro sort en mai et parle de l?assassinat de Vanessa Lagesse et s?interroge sur le rôle de Thierry Lagesse dans l?affaire. «Thierry Lagesse m?a alors convoqué à son usine et il a finalement accepté de financer mon journal. Pendant plusieurs mois j?ai été prendre un chèque de Rs 9 000 par semaine chez Jean-Michel Giraud à Trianon», affirme Mario Flore qui dit avoir mis fin à cette subvention parce que Thierry Lagesse aurait exigé certaines conditions. Thierry Lagesse, en ce moment aux Etats-Unis, nie ces allégations de même que Jean Michel Giraud. Ils affirment avoir effectivement financé le mouvement de Mario Flore, mais pas son journal. Il remue en ce moment ciel et terre pour faire paraître ce journal. Il se retrouvera bientôt en cour pour des dettes impayées de Rs 2 millions qui représentent des loyers qu?il n?a pas payés pour le bâtiment que la Voix Kréole occouapait à Roche-Bois. Détenteur d?un passeport britannique, il envisage de rejoindre sa femme et ses enfants qui sont déjà établis en Grande-Bretagne.

<B>Krit Manohur : «La VOH à 177 cellules à travers le pays»</B>

■ Cela fait dix ans que Krit Manohur, superviseur des travailleurs manuels au ministère de l?Agriculture a lancé la «Voice of Hindu». Il dit aujourd?hui compter un certain nombre de «succès». «A ma demande, Paul Bérenger a annulé une décision du cabinet de démolir un temple qui se trouvait sur un terrain de l?Etat à Grand-Baie», dit-il. Il nie les accusations selon lesquelles la VOH mène souvent des actions musclées. Questionné sur le nombre d?adhérents de la VOH, il dira que cette organisation a 177 cellules à travers le pays et peut mobiliser des centaines de volontaires dans n?importe quelle région. «Pour la fête de Grand-Bassin, nous avons offert à manger et à boire à plus de 500 000 personnes non stop nuit et jour pendant plusieurs jours avec des centaines de volontaires se relayant», dit-il. Où trouve-t-il de l?argent pour financer tout cela ? A partir des donations de ses adhérents et d?autres personnes, dit-il. La VOH a pour quartier général un hangar en tôle à La Source où se rendent tous les mardis environ 400 personnes qui viennent chercher de l?aide. «Je reçois aussi une dizaine de personnes de toutes les communautés chez moi tous les jours», dit-il. Son dernier succès : des actions pour le redéploiement de tous les enseignants de trois collèges privés fermés dans le Sud. Actuellement en congé, il dit se méfier des intellectuels car ces derniers ont trop souvent utilisé la communauté hindoue.

<B>Les 18 victoires de Georges Ah Yan</B>

■ «Croyez-vous que mon organisation aurait existé si députés, ministres ou Citizens Advice Bureaux faisaient leur travail correctement ?» Georges Ah Yan résume ainsi en partie les raisons qui favorisent l?émergence des lobbies, des groupes de pression; sectaires ou nationaux. De fait, son organisation, la «Mahebourg Citizen Welfare Organisation» (MCWO), représente le type de lobby citoyen idéal. Elle est la seule en son genre qui peut revendiquer autant de succès sur le plan régional et national sans avoir recours à la violence ou au chantage ethnique. «Elle n?est ni communale ou sectaire et sans distinction de communauté ou de classe sociale. Elle n?utilise jamais la force ou des manifestations violentes. Elle ne défend une cause que quand elle est certaine que cette cause est juste», dit Georges Ah Yan. Depuis sa formation en 1999, le MCWO compte 18 succès retentissants, ayant à chaque fois fait ployer le gouvernement ou les autorités locales concernant des décisions et projets considérés comme étant défavorables à la population. De la fermeture de l?hôpital de Mahébourg à l?accès à l?îlot Gabriel, en passant par l?accès payant au jardin des Pamplemousses, la route de la Vallée de Ferney, ou le site historique du Morne. La lutte de Georges Ah Yan et de son groupe a pris une dimension nationale depuis longtemps.

Le dernier combat gagné concerne l?annulation de la décision de fermer la foire de Mahébourg et de le transférer à Rose-Belle. «Je crois que la population doit montrer au gouvernement et aux autorités que la société civile n?est pas faible et impuissante.» Ce restaurateur de Mahébourg, diplômé de l?université de Maurice en gestion reçoit et aide chaque jour une dizaine de personnes qui frappent à sa porte à n?importe quelle heure du jour ou de la nuit. Aux dernières élections générales, il a obtenu, en tant que candidat indépendant, plus de 5 000 voix. Un record historique pour un indépendant.

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