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Comment fabriquer des champions
■ <B>Une politique ambitieuse</B>
Si Maurice veut placer ses athlètes au plus haut niveau mondial ou même régional, il lui faut une politique bien définie, des objectifs clairs, et surtout des moyens pour les atteindre. « Commençons par avoir une vision claire et nette de ce que nous voulons faire », résume Chintamun Ramboccus, ex-président du Comité national olympique mauricien.
Pour Sylvio Tang, ministre de la Jeunesse et des Sports, la mise en place d?une politique sportive efficace implique trois ingrédients : des hommes, des compétences et « des moyens financiers pour la réalisation effective de cette politique ».
Saoud Lallmohamed, ex-entraîneur de l?équipe de football de premiè-re division, va plus loin. Il estime que Maurice doit effectuer une véritable « révolution » dans son approche du sport.
Pour lui, si le pays veut atteindre les objectifs à la hauteur de ses ambitions, il ne faut plus uniquement compter sur l?aide de l?État. « Un partenariat public-privé est essentiel. Le secteur privé pourrait prendre en charge la carrière des sportifs », affirme-t-il. Ce partenariat, estime Joël Sévère, entraîneur d?athlétisme, ne devrait pas se limiter simplement au sponsoring, mais « s?inscrire dans la politique globale du pays et dans la durée ».
Saoud Lallmohamed ajoute : « Une bonne politique sportive doit assurer l?égalité des chances. Beaucoup d?enfants peu doués pour les études ont un gros potentiel sportif. Or, on ne leur donne pas la possibilité de pouvoir vivre un jour de leur talent, c?est une injustice criante. Est-ce acceptable qu?ils ne puissent pas vivre de leur sport ? »
Judex Lefou, ex-athlète de l?année en 1986, suggère de s?inspirer de ce qui se fait aux États-Unis ou en France. « La filière sport-études ou la formation professionnelle est la meilleure chose qu?un gouvernement puisse offrir à ses athlètes. » Et Judex Lefou en sait quelque chose, il a lui-même intégré une section sport-études aux États-Unis, avec le succès que l?on sait (voir hors texte).
■ <B>Détecter, une nécessité</B>
S?il y a un point sur lequel tous nos interlocuteurs sont d?accord, c?est bien la nécessité de détecter les talents au plus tôt. Repérer les futurs champions là où ils sont ? sur un stade, dans un gymnase, mais aussi à l?école et dans les quartiers ? est considéré comme primordial.
« La détection doit se faire dès l ?école primaire », insiste Bennon Soobiah, professeur d?éducation physique au collège du Saint-Esprit. Un avis que partagent ses collègues Jean Chellin et Joël Sévère, tous deux entraîneurs au Centre de formation de Réduit. Bennon Soobiah, lui, regrette la mise à mort de l?ancienne formule des compétitions inter-collèges. Il estime que cet événement jouait un « rôle majeur » dans la détection des futurs champions, tout en amenant les jeunes vers la pratique sportive.
Haroon Durbass, responsable du département d?éducation physique au collège Saint-Joseph, estime aussi que les futurs champions naissent à l?école. « Cela implique que l?introduction de l?éducation physique aux curriculum des cycles primaire, secondaire et tertiaire est indispensable. Cet objectif ne peut être atteint que s?il repose sur un système de détection capable de repérer les talents dans les endroits les plus reculés du pays. Il faut veiller que partout où elles existent, les infrastructures sportives sont confiées à des professionnels. »
Sylvio Tang appelle également de ses v?ux « une plus grande place pour le sport au sein des écoles primaires et secondaires, afin de détecter l?émergence de talents et préparer la relève ».
Depuis 2001, il existe un protocole d?accord entre le ministère de la Jeunesse et des Sports et celui de l?Éducation : le Talent Identification Programme. Mais Bennon Soobia prévient : « Le pire qui pourrait arriver à nos jeunes, c?est d?être placés sous la direction d?un éducateur physique qui ne pratique pas d?activités sportives »?
Pour Anand Sukraj, président de l?Association mauricienne d?athlétisme amateur (Amaa), le recours à ce système est indispensable : « Cette structure permet de repérer des talents qui n?ont trouvé de place au centre d?entraînement national de Réduit. Cette année, nous avons inauguré un premier Centre régional à Rose-Hill. Un deuxième va voir le jour au stade Germain Commarmond, à Bambous. Notre objectif, c?est d?en avoir quatre à travers l?île. »
Le parcours du jeune Darison Émilien, spécialiste de saut en longueur, devrait en faire réfléchir plus d?un.
Comme l?explique Vivian Dinan, président du Centre de formation d?athlétisme de Réduit « Sans le flair de Jean Chellin qui a découvert Darison aux intercollèges, nous aurions perdu un champion. En plus de ses talents sportifs, Darison est très bon en mathématiques. Cet enfant qui vit dans une famille modeste à Pailles a un avenir. Je pense qu?il existe beaucoup d?autres Darison. Notre devoir, c?est de les repérer et de les encadrer ».
■ <B>Expertise étrangère : La vérité est ailleurs</B>
Si Maurice vise l?excellence, l?expertise étrangère est primordiale. Les Seychelles en ont fait la démonstration lors des derniers Jeux des îles. Le pays, en effet, comptait pas moins de sept experts étrangers pour le badminton, la boxe, le tennis de table, le football et l?athlétisme. De plus, athlètes et entraîneurs ont bénéficié de stages de formation dans le cadre de protocoles d?entente avec des pays amis telle la Chine ou la Russie. « L?expertise étrangère coûte très cher », relève Sylvio Tang. « Mais, si c?est la voie obligée, il faut s?assurer que le passage à Maurice des professionnels étrangers profite aux jeunes, je veux dire à la base », poursuit le ministre de la Jeunesse et des Sports. « Pour cela, les écoles de formation doivent être placées sous la responsabilité du ministère pendant que les fédérations s?occupent des élites. À nous ensuite de nous assurer qu?elles ont les moyens de le faire », conclut le ministre.
■ <B>Des talents en herbe?à cultiver</B>
«Je veux un relâchement, surtout au niveau des épaules !? Hop, hop? partez ! », hurle Jean Chellin à ses jeunes athlètes réunis sur la piste du stade Maryse Justin, à Réduit. L?homme au sifflet est entraîneur national et professeur d?éducation physique dans un établissement secondaire. Ce jour-là, la séance d?entraînement est réservée aux graines de champions âgés de 14 à 17 ans.
Au Centre national de formation et d?entraînement d?athlétisme de Ré-duit, après les Jeux des îles, le travail continue. Ici, on a le regard fixé sur l?avenir, plus particulièrement les prochains Jeux de 2011. Et il faut le dire, l?optimisme est de mise. « Les voici, les champions de demain. Venez, je vais vous les présenter. » Vivian Dinan, président du centre, nous conduit vers un jeune garçon au gabarit impressionnant. « Lui, c?est Darison Émilien. Il n?a que 14 ans. C?est une valeur sûre du saut en longueur. D?ailleurs, il l?a démontré lors de la finale de la Pointe d?or, organisée par la Fédération française d?athlétisme. »
Les espoirs reposent également sur les épaules d?Aldo Luchmun, spécialiste du 100 mètres, sur celles d?Elvira Russie au 100, 200 et 400 mètres, et celles de Julian Sévère au lancer du javelot. La plupart de ces jeunes sont issus de familles modestes. On comprend mieux pourquoi ils sont si concentrés : le sport, pour la majorité d?entre eux, est le seul moyen de se faire une place au soleil.
« J?ai cessé d?aller au collège. Grâce à une bourse du Trust Fund,je vais suivre un cours en coiffure. C?est une formule qui me convient.
Grâce au sport, j?ai été à l?étranger à trois reprises », témoigne Elvira Russie. À l?autre bout de terrain, c?est Joël Sévère, entraîneur et chargé de cours de niveaux international, qui encadre des jeunes lanceurs de javelot et de disque. « Former un athlète de haut niveau prend beaucoup de temps.
D?où la nécessité de commencer l?encadrement très tôt, entre 6 et 8 ans. »Le temps passe vite au stade Maryse Justin. Il est bientôt 17 heures, l?heure d?une bonne douche. Mais avant de partir, athlètes et entraîneurs sont tenus de signer le livre de présence, et, après l?effort de l?entraînement, se saluent en toute convivialité.
■ <B>Une passion, deux parcours</B>
C?est l?histoire d?un ancien sprinter à l?aise dans ses baskets et d?un boxeur au bord du K.-O. Les itiné-raires décroisés de Judex Lefou et Géraldo Thomasso en disent long sur les succès d?hier et l?échec du jour. Le premier, après une vie sportive dorée, a réussi sa reconversion comme kinésithérapeute. Le second est sur le point de mettre un terme à sa carrière, faute de structure pour le porter, et ce, malgré des débuts prometteurs.
C?est lors des Jeux des îles de 1985 que Judex Lefou sort de l?anonymat. Le gamin doué du GSS de Bambous n?a ni survêtement, ni chaussures de course. Mais un champion des haies sommeille en lui. L?année suivante, il pulvérise les records nationaux sur les haies (110 m et 400 m) et en saut en hauteur.
Il est même élu sportif de l?année. Judex Lefou a connu la belle époque, celle où les champions bénéficiaient d?une bourse d?études. « J?ai pu ainsi intégrer l?université baptiste d?Okla-homa, aux États-Unis.
Là-bas j?ai bien bossé et j?ai décroché mon diplôme de kiné. Aujourd?hui je gagne correctement ma vie en tant que directeur du spa à l?hôtel Palladia Marina. »
D?autres ont eu moins de chance, comme le boxeur Géraldo Thomasso. Pourtant, l?histoire s?annonçait belle. Un beau matin de 2005, l?île Maurice se réveille avec un champion du monde de boxe française. Mieux : en 2006, Thomasso remet ça.
Mais deux ans plus tard, l?athlète n?est plus que l?ombre de lui-même. Son erreur : briller dans une discipline non olympique.
« J?ai trois enfants en bas âge. Entre ma famille et ma carrière, il me faut faire un choix. Sans allocation, sans équipement, ni lieu où m?entraîner, comment voulez-vous continuer ? ». Sa méforme vient d?ailleurs de lui coûter cher : le double champion du monde n?a pas passé les qualifications des prochains mondiaux.
■ <B>Jouer la carte de la professionnalisation</B>
Inutile d?être diplômé en sciences sociales pour établir le profil sociologique des jeunes espoirs de demain. Il suffit de se rendre un après-midi au Centre national de formation et d?entraînement d?athlétisme de Réduit. Nombreux sont ceux qui, issus des familles modestes, font de la compétition de haut niveau. Et l?absence d?une structure capable d?assurer une sécurité d?emploi à des jeunes, surtout à la fin de leur carrière, fait tiquer pas mal de parents.
Le système actuel est pervers car il ne reconnaît un athlète qu?au moment de son ascension. Mais il y a le risque qu?il tombe dans l?oubli. Cette situation peut être supportable si, à l?exem-ple d?un Christian Boda ou d?un Judex Lefou, l?athlète s?en sort avec un job à la clef. Mais qu?en est-il des malchanceux qui n?ont aucune perspective d?emploi après leur carrière ?
« L?État ne peut pas tout faire. Le secteur privé doit prendre ses responsabilités au niveau de la sécurité d?emploi des athlètes », indique Saoud Lallmohamed, ex-entraîneur de football. Sylvio Tang, ministre de la Jeunesse et des Sports, ne pense pas qu?on soit prêt pour professionnaliser le sport à Maurice : « Nous n?avons pas les structures adéquates pour réussir à ce niveau. On ne peut pas parler de professionnalisme avec des structures d?amateurs. »
Anand Subraj estime, quant à lui, que si nous voulons multiplier nos chances d?avoir des champions, il faut créer les conditions pour que le sport nourrisse son homme, comme pour n?importe quel métier. Le professionnalisme est donc la voie obligée.
« Nous avons pris les dispositions pour enlever le mot amateur de l?appellation de notre organisation. Elle s?appellera désormais la Mauritius Athletics Association au lieu de Mauritius Amateur Athletics Association. » Il voit dans ce changement de statut de nombreux avantages. « Le professionnalisme incitera les citoyens à pratiquer un sport et les professionnels pousseront les étoiles montantes à viser l?excellence. »
Tout espoir n?est pas perdu. Il y a des signes qui montrent que le pays commence à combler ses lacunes. Maurice s?est ainsi dotée d?un Trust Fund for Excellence in Sports. L?objectif : créer une structure pour épauler les athlètes de haut niveau à la fin de leur carrière sportive. L?argent aidera aussi les athlètes qui souhaitent poursuivre des études ou suivre une formation professionnelle, tout en menant leur carrière sportive.
La première mouture de ce projet a été mise en place avec la collaboration du Bureau de l?éducation catholique. Ainsi, des athlètes, des joueurs de tennis, des nageurs pourront évoluer dans leurs sports respectifs tout en étudiant dans les collè-ges de Lorette de Curepipe et de Quatre-Bornes, au collège du Bon et Perpétuel Secours, aux collèges St-Joseph et St-Mary?s.
■ <B>Infrastructures, au rapport ! </B>
Ce ne sont pas les infrastructures sportives pour des compétitions de haut niveau qui manquent à Maurice. Sur le plan de l?athlétisme, par exemple, le pays peut se vanter d?être un des rares de la région à disposer de cinq stades synthétiques. « Nous ferons de notre mieux pour les doter d?équipements appropriés là où il y a des lacunes », promet Anand Sukraj.
Il faut ajouter à cela les piscines Serge Alfred, celles de Souvenir, de Rivière-du-Rempart, les six terrains de football où les compétitions ont lieu, le Centre de basket-ball et de handball de Ph?nix, celui de Badminton de Rose-Hill, le Centre national de tennis de Petit-Camp, le dojo de Grande-Rivière-Nord-Ouest, ou encore les terrains de foot de Rose-Belle et de Rivière-des-Anguilles.
Mais là où le bât blesse, c?est au niveau de la pratique du sport de masse. Il n?est pas exagéré d?affirmer qu?à ce niveau, il y a un manque d?infrastructures et d?encadrement, deux éléments indispensables pour susciter l?intérêt au sport dans la population et favo-riser l?émergence de futurs talents.
Là où des infrastructures existent, elles sont souvent sous-utilisées.Ce n?est pas Sylvio Tang qui dira le contraire : « Il faudrait tout simplement une bonne organisation et un système de gestion efficace, de sorte qu?elles soient exploitées au maximum. » La situation du stade de Camp-Levieux, à Rose-Hill est révélatrice de cet état de chose.
Ce stade n?est utilisé au maximum qu?entre 18 heures et 20 heures en semaine. Situé non loin de deux agglomérations, il aurait pu servir pour organiser de nombreuses activités sportives. Des pistes auraient pu être aménagées au moment de la construction de ce terrain dans le but de rendre possible la pratique des disciplines autres que le football. Par contraste, il y a des terrains qui sont sur-utilisés mais par manque d?éclairage ne peuvent être utiles à la tombée de la nuit.
Sans un encadrement au service des utilisateurs, ces structures ne joueront pas un grand rôle pour repérer des graines de champion.
« Comment voulez-vous que ce soit possible lorsque les fonctionnaires cessent leur travail au moment même où ils devraient le commencer ? », s?exclame Saoud Lallmohamed. À bon entendeur?
<B>Des talents en herbe?à cultiver</B>
«Je veux un relâchement, surtout au niveau des épaules !? Hop, hop? partez ! », hurle Jean Chellin à ses jeunes athlètes réunis sur la piste du stade Maryse Justin, à Réduit. L?homme au sifflet est entraîneur national et professeur d?éducation physique dans un établissement secondaire. Ce jour-là, la séance d?entraînement est réservée aux graines de champions âgés de 14 à 17 ans.
Au Centre national de formation et d?entraînement d?athlétisme de Ré-duit, après les Jeux des îles, le travail continue. Ici, on a le regard fixé sur l?avenir, plus particulièrement les prochains Jeux de 2011. Et il faut le dire, l?optimisme est de mise. « Les voici, les champions de demain. Venez, je vais vous les présenter. » Vivian Dinan, président du centre, nous conduit vers un jeune garçon au gabarit impressionnant. « Lui, c?est Darison Émilien. Il n?a que 14 ans. C?est une valeur sûre du saut en longueur. D?ailleurs, il l?a démontré lors de la finale de la Pointe d?or, organisée par la Fédération française d?athlétisme. »
Les espoirs reposent également sur les épaules d?Aldo Luchmun, spécialiste du 100 mètres, sur celles d?Elvira Russie au 100, 200 et 400 mètres, et celles de Julian Sévère au lancer du javelot. La plupart de ces jeunes sont issus de familles modestes. On comprend mieux pourquoi ils sont si concentrés : le sport, pour la majorité d?entre eux, est le seul moyen de se faire une place au soleil.
« J?ai cessé d?aller au collège. Grâce à une bourse du Trust Fund,je vais suivre un cours en coiffure. C?est une formule qui me convient.
Grâce au sport, j?ai été à l?étranger à trois reprises », témoigne Elvira Russie.À l?autre bout de terrain, c?est Joël Sévère, entraîneur et chargé de cours de niveaux international, qui encadre des jeunes lanceurs de javelot et de disque. « Former un athlète de haut niveau prend beaucoup de temps.
D?où la nécessité de commencer l?encadrement très tôt, entre 6 et 8 ans. »Le temps passe vite au stade Maryse Justin. Il est bientôt 17 heures, l?heure d?une bonne douche. Mais avant de partir, athlètes et entraîneurs sont tenus de signer le livre de présence, et, après l?effort de l?entraînement, se saluent en toute convivialité.
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