Publicité

Cigarette : de l?argent qui part en fumée

26 mai 2004, 20:00

Par

Partager cet article

Facebook X WhatsApp

lexpress.mu | Toute l'actualité de l'île Maurice en temps réel.

?Le tabagisme est un facteur de pauvreté par la perte de revenus, la perte de productivité, la morbidité et la mortalité dont il est responsable?, peut-on lire dans la documentation de l?Orga-nisation mondiale de la santé (OMS) à l?occasion de l?édition 2004 de la Journée mondiale antitabac. Cette journée, rappelons-le, est célébrée chaque 31 mai.

Selon les observations de l?orga-nisation, les plus gros consommateurs de tabac sont les pauvres et les ?très? pauvres. Près de 84 % des fumeurs, actuellement estimés à 1,3 milliards de personnes, vivent dans des pays en développement et des pays en transition sur le plan économique. Dans de nombreux pays, y compris des pays développés, la consommation de tabac est nettement plus élevée chez les pauvres, pour qui les répercussions financières et sanitaires du tabagisme sont particulièrement lourdes.

Le tabac accroît la pauvreté des individus, des ménages et des nations de plusieurs manières. Au niveau des individus et des ménages, les dépenses de tabac ont parfois un coût d?opportunité très élevé. Pour les pauvres, ces dépenses représentent de l?argent qui n?est pas dépensé pour la satisfaction des besoins essentiels, comme l?alimentation, le logement, l?éducation et les soins de santé.

Le tabagisme est aussi un facteur de pauvreté pour les individus et les familles du fait que les fumeurs sont beaucoup plus susceptibles de tomber malades et de mourir prématurément d?un cancer, d?un accident cardiaque, de maladies respiratoires ou d?autres maladies liées au tabac, privant ainsi les membres de leur famille d?un revenu et leur imposant des dépenses supplémentaires pour les besoins de santé.

Ce qui précède n?est pas de la propagande. Laissons parler les chiffres. Anand, 45 ans, Salesman d?une compagnie agroalimentaire, est de la catégorie que l?on pourrait qualifier de ?fumeurs moyens?. Sa consommation quotidienne : ?Ene dix par la?, avoue-t-il, précisant, sur notre insistance, ?Parfois, capave inpé plus?. On le lui accorde. Cela lui coûte donc un mi-nimum de Rs 29,50 par jour, selon la marque qu?il nous indique, soit Rs 206,50 par semaine et Rs 826,50 par mois. Conclusion sur le cas : Anand est plus pauvre de Rs 826,50 par mois, somme qu?il aura en moins dans son budget familial. Cet argent, qui aurait pu servir à autre chose pour sa famille, son épouse Kavita et ses deux enfants, Aisha, 17 ans, et Pravin, 14 ans, part en fumée.

Cela ne sert à rien d?alourdir ce texte avec des exemples ou des chiffres. Chacun peut faire ses propres calculs selon sa consommation personnelle et la marque de cigarettes, voire compter ce que fumer lui a coûté depuis le temps qu?il fume.

De l?argent qui part en fumée, c?est l?une des argumentations de Françoise Brû et son équipe d?animateurs de la ligue Vie & Santé dans leur programme ?Plan de cinq jours? destiné à arrêter de fumer. ?Nous n?en faisons pas notre principale argumentation, mais l?aspect financier compte pour beaucoup dans notre programme. Qu?il s?agisse de gros fumeurs ou de petits fumeurs, l?item cigarettes laisse certainement un trou dans le budget. Il arrive que certains se laissent motiver par cet aspect quand ils prennent conscience de ce qu?ils auraient pu faire de bien pour leur entourage avec l?argent dépensé en cigarettes.?

?La cigarette n?apporte rien au fumeur?

Patricia Raboude, engagée dans l?intégration sociale des couches dites vulnérables, apporte son témoignage. ?La cigarette n?apporte rien au fumeur. Au contraire, elle détruit sa santé et l?ap-pauvrit. Je rencontre souvent des familles qui se disent pauvres et qui sollicitent de l?aide sociale mais où le mari dépense plus de Rs 500 par mois en cigarettes. C?est de l?argent gaspillé, détourné. J?ai même rencontré une famille récemment où mari et femme fumaient pour environ Rs 1 500 par mois, selon leur propre aveu, mais où les enfants n?avaient toujours pas tous leurs livres de classe pour l?année scolaire en cours.? La travailleuse sociale soutient qu?elle examine de près les habitudes financières de ceux qui demandent assistance. ?Au départ, ils trouvent cela dur quand je leurs dis : ?ki ou dire si ou arete fime ??. Mais certains arrivent à prendre conscience que l?argent qui part en fumée peut servir à satisfaire les besoins essentiels de la famille, donc à être moins pauvre.?

C?est un véritable cercle vicieux, dit le médecin généraliste François Ip. ?La cigarette est, en effet, source de nombreuses pauvretés. Le fumeur, malade à cause de la cigarette, ne peut pas travailler de façon productive et efficiente. Il s?absente souvent de son travail, dans lequel cas, s?il est journalier, voit sa paie dimi-nuer. Il doit dépenser en consultations et en médicaments pour se soigner. Donc, il détruit sa santé et s?appauvrit. En outre, c?est le gouvernement qui doit lui prodiguer les soins à l?hôpital .?

Mais il n?y a pas que la pauvreté financière. Orlando, jeune sportif de 17 ans, avait quitté le toit familial à Coromandel pour se réfugier chez une tante à Pamplemousses, parce qu?il ?ne pouvait plus respirer l?air pollué de la maison? : ?Papa et maman fumaient. C?était irrespirable. Dans le salon, dans la salle de bains, dans la cuisine? partout, cela sentait la cigarette. Je ne pouvais pas tenir.? Grâce au ?Plan de cinq Jours? de la ligue Vie & santé, les parents d?Orlando ont aujourd?hui renoncé au tabac et retrouvé leur fils et le bonheur familial.

Le Dr François Ip ajoute avoir noté, ces dernières années, une présence de plus en plus marquée de gros fumeurs chez les amputés. Mais, dit-il, ?tout le monde est perdant avec la cigarette : le fumeur, sa famille, le gouvernement, le pays??

Tout le monde perdant ? Ce n?est pas l?avis des producteurs de tabac. Valérie Legrigore, du département communication de la British American Tobacco (BAT) Maurice, déclare : ?A la BAT, nous acceptons que nos produits posent des risques de santé et nous sommes au courant de la respon-sabilité encourue par cette industrie.?

Invitée à commenter le thème de l?édition 2004 de la Journée mondiale antitabac, Valérie Legrigore choisit d?argumenter sur l?apport éco-nomique de cette industrie. ?Plus de 86 000 personnes sont directement ou indirectement associées à la BAT à travers le monde. Nous contribuons pour plus de 13,5 milliards de livres sterlings aux gouvernements sous forme de taxes et de droits d?accises sur nos produits. A maurice, l?industrie du tabac contribue plus de 7 % aux caisses de l?Etat à travers la taxe, ce qui représente plus de Rs 5 millions par jour. Plus de 10 000 personnes sont d?ailleurs directement ou indirectement associées à cette industrie.?

Responsabilité des producteurs

Et de vanter ce que fait la BAT en matière de responsabilité sociale de l?entreprise. ?Nous avons mis en place des programmes sociaux opérant sur trois secteurs : l?éducation, l?environnement et l?entrepreneuriat afin d?aider les plus démunis et la société en général. L?Undergraduate Scholarship Scheme vise à aider financièrement des étudiants souhaitant entrer à l?université de Maurice, le Start-Up Scheme aide les jeunes à monter leur propre entreprise et le Capacity Building Project offre des cours spécialisés aux chômeurs pour les aider à trouver du travail.?

Presque toutes les entreprises font du social ces temps-ci, pourrait-on rétorquer. C?est à la mode. Et cela peut donner bonne conscience. Mais les industries du tabac ne pourront jamais compenser les maladies causées par la nicotine, ni les pauvretés sociales et affectives dues à la consommation de la cigarette, ni les pertes économiques des pays dont les gouvernements doivent faire face aux coûts élevés des soins de santé inhérents aux maladies liées au tabagisme.

Publicité