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Cicatriser ses blessures portlouisiennes

16 juillet 2007, 00:00

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Quatre décennies qu?elle a ça sur le c?ur. Ce qu?Eliette Commarmond appelle le ?silence époustouflant? autour des bagarres raciales d?avant l?indépendance. Cela s?est passé l?année de ses dix ans. Des voisins sortent gourdins et sabres contre leurs voisins. Des quartiers de Port-Louis s?embrasent.

Eliette, dixième d?une fratrie de 11 enfants, doit quitter la Plaine-Verte de l?innocence, pour les parages de Cité Chebel à Beau-Bassin. ?C?est paradoxal. Nous étions des victimes mais les habitants de l?endroit nous méprisaient un peu. Pourtant ce qui s?est passé n?est pas de notre faute.? On traitera même Eliette et sa famille de ?réfugiés?.

Leurs habitudes étonnent les voisins. Comme celle de se mettre, avec ses s?urs, devant la porte d?entrée ?après le bain?, vers 17 heures, ?pour regarder les passants?. Si pour les autres c?est ?vey zafer?, pour Eliette et ses s?urs, c?est une distraction, comme ?regarder un défilé de mode?. C?est aussi ?l?occasion de prendre des nouvelles?. Tout ça, c?est l?après. Tout ce qu?elle ne dit pas dans son premier ouvrage, A l?ombre de mon passé simple, publié récemment, avec le parrainage de la ville de Port-Louis.

?On pensait que si on n?en parlait pas, les blessures allaient se cicatriser plus vite. J?ai écrit ce chapitre de ma vie parce que c?est resté comme une souffrance non dite.? Brûlure du passé, ravivée dit-elle, par les événements de février 1999. C?est le déclic. ?J?ai eu l?impression de revivre 1968.?

Tout est revenu. Dont les cauchemars où elle se cache derrière les armoires ou sous les tables parce que des gens vont l?attaquer. Alors, Eliette, qui a été fonctionnaire pendant 19 ans au ministère de la Sécurité sociale et qui un jour a tout plaqué au nom de ses convictions, a décidé d?écrire. Avec pour but d?être utile.

A grands traits, une femme à principes se dessine. Une loreto girl du collège de Rose-Hill. Une fille de charpentier à qui des amies de classe posent, sans avoir l?air d?y toucher, des questions du type : ?Quel riz tu manges ?? Avant de s?étonner à haute voix, quand Eliette répond en toute franchise : ?Du riz ration.? ?Je suppose que c?était ce que mangeait leur superbe toutou.? Elle comprend mieux où l?on veut en venir quand on persiste à lui demander : ?T?as vu le film d?hier ?? alors qu?une fois, deux fois, trois fois, elle a expliqué que chez elle, il n?y a pas de télé.

La situation financière de la famille s?améliore quand deux des s?urs aînées d?Eliette vont travailler, puis s?installent à Londres. L?année de son HSC, elles lui proposent de passer trois mois de vacances en Angleterre, avec la possibilité de rester. Mais la jeune fille ne se laisse pas convaincre.

Son diplôme en poche, elle entre dans la fonction publique. Gravissant les échelons, de clerk à trainee social security officer jusqu?au poste de social security officer. Dix-neuf ans de service qui lui valent de rencontrer celui qui deviendra son mari. ?C?était mon chef de section. Comme on adorait tous les deux les mots croisés, on se retrouvait à l?heure du déjeuner pour en faire. Un jour, on a croisé les maux aussi.?

C?est ce qui l?aide à supporter les travers de la vie de bureau. ?Je ne comprends pas les gens qui arrivent au bureau à 10 heures et qui inscrivent 9 heures dans le registre.? Eliette ne comprend pas non plus que l?on s?adresse sur un ton bourru à un ?vye bolom?, qui se présente au bureau de la sécurité sociale à 11 h 50.

Eliette se métamorphose en imitatrice dans sa tenue stricte. Singeant l?employé qui rabroue le bolom, elle prend une voix aiguë et fait : ?Tro tar, ler manze la, revini enn er?, alors que ?l?employé est arrivé au bureau à 10 heures.? ?Quand vous êtes à la sécurité sociale, un dossier c?est une personne démunie, un visage. Ma maman a vécu de sa pension. Je sais la différence que cela fait. Ce n?est pas par plaisir que les gens viennent demander des sous. Quelque part ils laissent leur dignité dehors.?

Les passe-droits, les heures supplémentaires que l?on grignote alors que l?on n?y a pas droit, Eliette n?a pas supporté. ?On m?a dit que j?étais trop honnête. Je ne crois pas que le trop existe. Soit on l?est, soit on ne l?est pas.?

Un jour, elle plaque ses 19 ans de service, son salaire confortable qui, ajouté à celui de son mari, fait vivre trois enfants, dont deux qui étudient en France, son lump sum. Tout. Pour le temps des vaches maigres. Désespérant de trouver quelque chose dans les petites annonces, qui fixent la limite d?âge à 35 ans. Difficile de trouver du boulot quand on a presque 40 ans. Son diplôme en Personnel management de l?université de Maurice ne lui est d?aucun secours. ?On me reprochait de venir de la sécurité sociale.? Comme solution de dépannage, elle se résout à travailler deux heures par jour comme secrétaire du Dr Jameel Fareed, anobli depuis. Cela le temps de suivre des cours en informatique. Suivra une longue liste d?emplois : responsable de la cellule de communication à la Mauritius Council of Social Services, un ?petit passage désagréable? à la Mauritius Qualifica-tions Authority et secrétaire à la Résidence Ruth.

Parmi toutes ses aventures, elle retient celle de son recrutement comme prof dans une institution pré-professionnelle de l?Etat. ?On a recruté 125 personnes mais seules 73 ont eu un emploi.? Eliette intente un procès et le gagne trois ans plus tard.

Mais tout cela est désormais derrière elle. Secrétaire de direction à la Commission de l?océan Indien depuis mai de l?année dernière, elle travaille sur le projet d?appui à l?initiative régionale de prévention IST-VIH sida.

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