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Charles Decaen met fin à la re-création révolutionnaire et autonome

17 août 2003, 20:00

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Re-création ou récréation ? Au lecteur d?en juger. Raymond d?Unienville et Jean Georges Prosper ne tarissent pas d?éloges sur les bienfaits de la période révolutionnaire à Maurice. Ils voient en elle, le berceau d?un ensemble de mouvements d?idées et la volonté de bâtir ensemble une nation mauricienne. Ils la considèrent comme la mère de tous les courants d?idées suivants qui incitent les Mauriciens à lutter ensemble. Lutter pour obtenir au sucre mauricien les mêmes droits à Londres que les sucres antillais, la liberté de la presse, une représentation mauricienne au conseil du gouvernement, l?ancêtre du conseil législatif et de nos assemblées législative et nationale, des Chambres de Commerce et d?Agriculture, des élections législatives à partir de 1886, le statut urbain pour Curepipe, Beau-Bassin-Rose-Hill et Quatre-Bornes, une Station Agronomique, un Syndicat des Sucres, la nouvelle Constitution de 1947, le système ministériel, le suffrage universel en 1958, un gouvernement autonome et responsable, l?indépendance, la République et, last but not the least, pour bâtir ensemble un seul peuple et une seule nation mauricienne.

Ce glorieux mouvement d?idées commence toutefois par la douche froide Decaen. Le dernier gouverneur français débarque à Port-Louis le 17 août 1803 (200 ans hier dimanche) avec la consigne napoléonienne de faire table rase de toutes les velléités révolutionnaires. Decaen, lui-même est devenu trop bonapartiste et porte une admiration trop grande à son idole, pour ne pas faire sienne ce désir consulaire de mettre fin à la ?récréation? révolutionnaire et procéder à une ?re-création? de l?ordre public et d?une administration disciplinée. Mais au-delà de la querelle des avantages et des inconvénients d?une autogestion même révolutionnaire et d?une gestion disciplinée mais autoritaire, Charles Mathieu Isidore Decaen possède dans sa manche une carte maîtresse : il est porteur de pouvoirs spéciaux que lui délègue Napoléon. Ceux qui attendent vainement, depuis plus d?une décennie, des ordres cohérents de Paris, comprennent vite que le vent tourne et que le profile bas s?impose. Après tout, on ne peut pas être plus révolutionnaire à Maurice que les Mirabeau, les Danton, les Desmoulins, les Marat, les Saint-Just, les Robespierre, ayant bien malgré eux fait à Paris le lit d?un petit caporal corse prénommé Napoléon.

Decaen a aussi une perception plus aiguisé que les Mauriciens des risques d?une inévitable reprise des hostilités franco-britanniques que ne pourra prévenir pendant longtemps encore le Traité d?Amiens. Avant de débarquer à Port-Louis, Decaen reçoit sa douche froide et anglaise devant Pondichéry, où il ne peut débarquer bien que ce traité rend à la France ses derniers comptoirs en Inde : Yanaon, Karikal, Mahé, Chandernagor et Pondichéry. Il sait Paris hésitant entre la reprise des tentatives de conquête territoriale en Inde et la consolidation des dernières positions militaires françaises dans l?océan Indien, y compris à l?Isle de France. Mais le principal point de divergence entre Decaen et ses administrés mauriciens c?est qu?il est, surtout au début de son mandat, un oiseau de passage, venu appliquer, sinon imposer, une politique définie par Paris et Napoléon. Ce qui compte le plus à ses yeux c?est de s?acquitter au mieux de ses possibilités de la mission qui lui est confiée, de ne pas déplaire à ses supérieurs et surtout ne pas compromettre une carrière déjà glorieuse. Si, entre-temps, il peut aussi faire plaisir aux Mauriciens, alors pourquoi pas ?

Les détails, qu?Henri Prentout donne de l?arrivée de Decaen à Port-Louis, dans son livre L?Ile de France sous Decaen, sont révélateurs des débuts plutôt conflictuels de son administration. Précédée par la frégate Belle-Poule, la division Linois et Decaen arrivent à Port-Louis le 15 août 1803. Decaen ainsi que ses troupes mettent pied à terre le 17. Pendant un mois, il sera pratiquement inaccessible, n?ayant pas encore reçu des ordres précis qui fixeraient son sort et son administration à Maurice.

Il rend toutefois visite à son prédécesseur, le général Magallon et à quelques personnes mais refuse d?imiter Linois et de se rendre auprès du Directoire exécutif. Il ne tarde d?ailleurs pas à s?opposer directement à l?Assemblée coloniale. Apprenant que les Anglais retiennent la ?Côte d?Or?, il réclame qu?on mette l?embargo sur les navires anglais, requête qui rencontre une certaine résistance du côté de l?Assemblée coloniale.

Toujours dans l?attente de la nouvelle des reprises des hostilités entre la France et l?Angleterre, Decaen tient absolument à être le premier informé afin que cette nouvelle ne trouble en rien l?ordre public. Il doit donc vaincre certaines résistances pour obtenir qu?au cas où un navire apporterait l?annonce authentique de la reprise des hostilités, les personnes, ayant de par leurs fonctions (les pilotes, les agents sanitaires et autres) eu contact avec ce navire, soient retenus à bord du vaisseau amiral, Decaen devant en être immédiatement informé.

Navire français en vue

Il n?ose même pas quitter Port-Louis. La première fois qu?il le fait et se rend aux Plaines-Wilhems, chez les Martin-Moncamps, le 25 septembre 1803, c?est pour apprendre, en plein dîner, qu?un navire, appartenant à la marine de guerre française, est en vue. Il monte à cheval, rentre à toute vitesse et arrive en ville au moment où le Berceau jette l?ancre et lui porte des dépêches du ministre de la Marine, Denis Decrès (1761-1820). Le gouvernement Decaen peut alors commencer.

Qui est Charles Mathieu Isidore Decaen ? Il est né à Creully, une bourgade située à quelques kilomètres, au nord-ouest de Caen, le 13 avril 1769, l?année des grands généraux (Bonaparte, Marceau, Ney, Lannes, Soult, Wellesley). Il est d?origine modeste. Son père, un huissier, meurt le 24 juin 1781 et confie à un collègue l?éducation de ses enfants.

A 18 ans (1787), il s?engage dans le corps royal des canonniers où il sert pendant trois ans. En 1790, il se libère de ses obligations militaires, revient à Caen et prend de l?emploi à l?étude de Me Lasseret, avocat. Il y acquiert une solide expérience juridique qui lui sera d?une grande utilité à Maurice. La Révolution, les menaces de guerre, la Patrie en danger, le détournent du Barreau. Il s?inscrit en premier sur les registres du 4e bataillon du Calvados. Il y est nommé sergent-major. Le bataillon est envoyé à Mayence et placé sous les ordres de Kléber. Ce dernier prend Decaen comme adjudant. Le 1er mai 1793, il est nommé sous-lieutenant adjoint à l?état-major et bientôt capitaine adjoint. Il a 24 ans. Kléber lui obtient une gratification de mille francs et regrette de ne pas pouvoir le nommer chef de bataillon, vu qu?il est capitaine depuis seulement vingt jours.

Le 26 novembre, les représentants du peuple près des armées de l?Ouest et des côtes de Brest le nomment adjudant-général à titre provisoire. Il commande l?avant-garde de Westermann et poursuit les royalistes de Pontorson sur Laval, puis sur la Loire. Il désapprouve les représailles sanglantes qui suivent les victoires républicaines et demande la faveur de retourner à l?état-major de Kléber. En avril 1794, ce dernier est chargé de vaincre la résistance des Chouans. Il confie à Decaen le commandement des troupes entre Vitré et Laval.

Bientôt Hoche remplace Kléber en Vendée et veut conserver Decaen mais ce dernier entend suivre son chef et rejoint l?armée du Rhin où il continue de se couvrir de gloire. Le 2 août 1796, il est nommé général de brigade. Il a 27 ans. Il sert sous Desaix et Beaupuy. Le 10 novembre, le Directoire le félicite et Moreau lui remet un sabre d?honneur. Un receveur des domaines l?accuse de malversation et le destitue. Il se défend avec énergie à Paris et on lui restitue son grade. Il insiste pour être jugé.

Le Directoire lui fait comprendre que cela est inutile car son innocence ne fait de doute pour personne. Il est alors affecté à l?armée d?Angleterre sous Desaix. Il reçoit le commandement de la subdivision de Cherbourg. Il rejoint l?armée de Mayence. Il fait la campagne de 1799 sous Jourdain. Il se brouille avec ce dernier ainsi qu?avec Ernouf et Soult. Il sollicite un changement.

Le Directoire ordonne alors qu?il soit déféré à un conseil de guerre pour s?être laissé surprendre à Triberg et pour avoir désobéi à son supérieur. Il se rend à Zurich où Masséna le réconforte. Il réclame à nouveau d?être jugé le plus vite possible.

Le 18 juillet 1799, Bernadotte l?informe que l?arrêté le concernant est rapporté. Survient alors le coup d?Etat de Napoléon du 18 brumaire (9 novembre 1799). Moreau l?aide à accepter cet événement qui ne lui avait fait ni chaud, ni froid. En 1800, Decaen fait partie de la grande armée du Rhin et participe à la campagne d?Allemagne. Moreau l?élève provisoirement au grade de général de division. Il a 31 ans. Il occupe Munich avec sa division. Il met au point un système de renseignements généraux avec l?aide de Bérony qui l?accompagnera à Maurice.

A la veille de la bataille d?Hohenlinden, il arrive au conseil de guerre et Moreau l?accueille en s?écriant : ?Decaen est là. La bataille sera gagnée demain !? Après cette victoire, il rencontre pour la première fois Bonaparte. Entrevue décisive. Désormais sa carrière d?administrateur, manifestée brillamment pour la première fois en Bavière, l?emportera sur sa carrière militaire.

Prentout estime que ce qu?il y a de plus remarquable chez lui, c?est son caractère. Il sait conquérir l?estime et l?amitié de ses interlocuteurs. Ses amis et confidents sont pour la plupart des militaires que les guerres napoléoniennes couvriront de gloire. Il est honnête homme, ferme et franc. Il s?attache à Bonaparte tout en conservant l?amitié de Moreau qui se méfie des ambitions napoléoniennes. Il ne craint pas de blâmer le Concordat, y compris devant le Premier consul. Il est anticlérical et sa religion c?est la patrie. Il aime la justice et la vérité et déteste les bassesses de courtisan. Il est allergique à toute injustice. Il est probe et désintéressé.

Il mourut pauvre, le 9 septembre 1832, avec la seule satisfaction d?avoir en tout temps fait son devoir. Il n?a voulu qu?une chose durant toute sa vie : servir la France. Ayant accepté de la servir à l?Isle de France, il s?éloigne du soleil napoléonien. On finit par l?oublier tandis que ceux qui ont servi sous ses ordres sont appelés à de plus hautes fonctions que lui.

A son retour en France, après la conquête de Maurice par les Anglais, Napoléon ne le rappellera pas auprès de lui, bien qu?il se soit félicité des termes particulièrement honorables de la capitulation obtenus par lui. Il demeure curieusement un authentique héros de l?épopée révolutionnaire. L?Histoire lui doit une revanche.

Accroche

?Decaen mourut pauvre, le 9 septembre 1832, avec la seule satisfaction d?avoir, en tout temps, fait son devoir. Il n?a voulu qu?une chose durant toute sa vie : servir la France. Ayant accepté de la servir à l?Isle de France, il s?éloigne du soleil napoléonien. On finit par l?oublier tandis que ceux qui ont servi sous ses ordres sont appelés à de plus hautes fonctions que lui.?

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