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Chaque chose en son temps?
Sous des dehors fragiles, Krishnawtee Beegun, 59 ans, cache une nature fière au sens propre du terme. Cette native de Lallmatie a toujours voulu arriver par la seule force de ses poignets et être indépendante. Cette idée, formulée différemment, revient plusieurs fois dans son discours. ?Il faut s?équiper pour gagner sa vie en ne dépendant que de soi?, laisse-t-elle entendre. Ou encore ?You should not depend on somebody?s smile to earn a living?.
Cette boursière du primaire, qui a le choix entre le collège Lorette de Port-Louis et le Queen Elisabeth College, opte pour ce dernier établissement. Par peur des religieuses. ?L?examen de fin de cycle primaire avait lieu au Lorette de Port-Louis. Je n?avais jamais vu des religieuses. Lorsque je les ai vues, vêtues en noir et blanc, j?ai eu peur. Cela peut paraître insensé mais il faut se remettre dans le contexte de l?époque. Imaginez-vous, j?avais dix ans et je sortais d?un village. Il n?y avait pas encore la télévision. Nous ne connaissions que les gens de notre environnement immédiat. Je voyais certes des filles avec l?uniforme de Lorette mais j?avais une cousine qui allait au QEC. J?ai donc préféré le QEC?.
Lorsque Krishnawtee termine ses études secondaires, côté classique, et obtient son certificat de Higher School Certificate, elle n?a que 17 ans. Et comme des études supérieures ne sont pas à la portée de ses parents, qui sont des petits planteurs, elle doit trouver du travail. L?enseignement semble être une des voies possibles pour elle. ?Quelqu?un de mon village avait démarré une petite école secondaire privée à Bon-Accueil. Je me suis donc essayée à l?enseignement. Lorsque l?on sort du QEC, on a des idées extraordinaires et on transmet comme à ses frères et s?urs. Je considérais mes élèves comme tels. Je ne suis pas sûre que cette forme de transmission était la bonne?. Le fait de n?être pas rétribuée comme elle le méritait met un terme à son envie d?enseigner.
Ses amies postulant pour un emploi dans la Fonction publique, Krishnawtee veut les imiter. Elle doit toutefois patienter un an avant de pouvoir s?inscrire.
En 1966, elle est recrutée comme clerc et envoyée au Family Allowance de la Sécurité sociale. C?est encore l?époque de la colonisation anglaise. Les détenteurs d?un certificat de HSC perçoivent Rs 8. par jour. Bien qu?elle dépense la moitié de ses gains dans le transport, de Lallmatie à Port-Louis, Krishnawtee insiste pour travailler. Son supérieur lui confie des responsabilités d?un niveau plus élevé que le sien. ?Mes amies trouvaient que j?étais bête de travailler plus alors que je ne gagnais que Rs 8. par jour mais moi, je voulais apprendre?.
Plusieurs dates importantes ont jalonné la carrière de Krishnawtee. Il y a d?abord 1974 lorsqu?elle est nommée Administrative officer. Entre 1976 et 1982, elle est affectée au Prime Minister?s Office (PMO) et s?occupe non seulement du dossier des permis de résidence mais aussi de celui des femmes. Lors des élections amenant comme résultat le premier 60-0, elle est envoyée au ministère de la Femme qui vient d?être créée. Elle accompagne la ministre d?alors, Shirin Aumeeruddy-Cziffra, dans la quête d?un bureau pour abriter le ministère. ?J?ai aussi visité bon nombre de locaux qui allaient devenir les centres de femmes?.
En 1983, elle est nommée Principal Assistant Secretary et mutée à l?Agriculture. La Commission Avramovic siège et elle collabore à jeter les bases de la régionalisation de l?industrie sucrière. L?année qui ne sera pas de tout repos pour elle mais sur laquelle elle refuse de s?attarder est 1996. Cette année-là, elle fait la tournée des ministères. En effet, de l?Agriculture, elle est envoyée au ministère de la Femme, avant d?être transférée à la Pêche où elle demeure en poste quelques mois, avant d?être renvoyée à nouveau au PMO.
Elle n?en a conservé, cependant, aucune amertume. ?Un bon administrateur doit pouvoir administrer n?importe où. J?ai toujours pris ces mutations comme un défi. Dans ma vie, je ne retiens pas ces choses-là. Je n?oublie pas mais you just let go?.
En réalité, je n?ai pas vu les années passer. J?aurais pu me retirer à 50 ans mais l?idée ne m?a pas effleurée. Il est maintenant temps de laisser la place aux autres.
Krishnawtee est restée au PMO jusqu?en 2004, année où elle a été nommée Senior Chief Executive et postée à l?Agriculture. Elle s?estime ?privilégiée? d?avoir pu travailler avec tous les Premiers ministres du pays. ?J?ai travaillé avec Sir Seewoosagur, Sir Anerood, le Dr Ramgoolam, Paul Bérenger et they were all very good people?. Elle n?a aucune préférence pour l?un ou l?autre. ?Chacun a son style. Vous ne pouvez comparer les pommes et les oranges?. Devant notre insistance, Krishnawtee ajoute que ?chacun d?eux a voulu faire avancer la cause mauricienne. Chaque gouvernement a son programme à réaliser et chacun a voulu compléter tout ce qu?il y avait dans son programme mais la limite de cinq ans s?impose aux gouvernants?.
Elle se dit heureuse d?avoir occupé des postes qui lui ont permis de faire avancer les choses pour le pays, notamment la réforme de l?industrie sucrière ou l?informatisation du ministère de l?Agriculture.
Le secteur public est toujours l?objet de convoitises car pour bon nombre de Mauriciens, il s?agit d?un emploi sécurisé. Krishnawtee estime que ce secteur doit être rationalisé. ?Le gouvernement ne peut embaucher tout le monde. Il faut s?équiper pour gagner sa vie honnêtement, s?équiper en fonction d?un fall back position?.
Toutefois, aux jeunes qui intègrent la Fonction publique, elle conseille de ?travailler dur car il n?y a pas de raccourci au dur labeur. There is hard work behind everything?. Ensuite, ajoute-t-elle, les nouveaux fonctionnaires ne doivent pas oublier qu?ils sont au service du public et qu?ils doivent ?le servir de la meilleure façon possible. Il est aussi vrai que le public est parfois grossier et brutal mais nous ne devons pas l?être en retour. Le service civil fait un gros travail. C?est souvent un travail ingrat. Les gens ne pensent jamais à dire merci. C?est dommage?.
Si elle avait eu la possibilité de travailler jusqu?à 65 ans, elle ne l?aurait pas fait. ?J?ai déjà fait 41 ans. Cela devrait suffire ! Mais en réalité, je n?ai pas vu les années passer. J?aurais pu me retirer à 50 ans mais l?idée ne m?a pas effleurée. Il faut maintenant laisser les autres faire leur temps?.
Elle reconnaît que sa famille ? elle est mariée à Dipnarain, enseignant à la retraite et mère d?un fils, Ravi, expert comptable vivant à l?étranger ? a parfois souffert de ses retours tardifs à la maison et à son temps libre sacrifié à l?autel des dossiers à compléter. ?Ma priorité a été ma responsabilité professionnelle. J?ai dû veiller à ce que les choses soient faites en temps voulu. Mais j?ai toujours essayé de faire mes vacances coïncider avec les vacances scolaires?.
Krishnawtee mettra à profit sa retraite pour voyager, peindre ? elle raflait tous les prix de peinture à l?école ? et surtout écrire. ?J?aime l?écriture. Quand j?ai quitté l?école, j?ai écrit des petites choses humoristiques dont certaines ont été publiées. J?ai un projet spécifique en tête, qui nécessitera un peu de recherches?? Une nouvelle vocation est peut-être en train de naître?
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