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Ces entreprises vitrines du développement
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Ces entreprises vitrines du développement
«Partout des champs de cannes nous entourent. C?est notre raison d?être.» C?est ainsi, en substance, que l?écrivain Arthur Martial décrit poétiquement la réalité socio-économique mauricienne en 1929. Cette phrase était encore d?actualité en 1968. L?industrie sucrière était le principal employeur du pays. La principale activité, pour ne pas dire l?unique. La diversification de l?économie était la seule issue pour sortir un pays nouvellement indépendant frappé par le chômage. Des Mauriciens ont répondu à l?appel du gouvernement pour réduire la dépendance de l?extérieur, créer des emplois, étoffer le paysage corporatif mauricien.
L?entrepreneuriat est d?abord timide. En 1964, Roland Maurel, accompagné de quelques investisseurs, lance une petite unité de production de peinture à Pailles. «L?une des premières entreprises hors sucre.» Roland Maurel parle lui-même d?une évolution de l?entreprise lente et laborieuse. Ce sont les débuts du groupe Mauvilac, dont la progression durant quatre décennies, est pour le moins exemplaire.
D?autres entrepreneurs se lancent dans la production d?huile de consommation. «Nous avons débuté nos opérations en 1968 grâce à la volonté d?une poignée de promoteurs», confie Paul Clarenc, directeur général de Mauritius Oil Refineries Ltd (Moroil). Mauvilac et Moroil sont deux compagnies que les Mauriciens connaissent bien. Cela fait 40 ans qu?elles font partie du paysage de la consommation locale.
Les entreprises ont eu un rôle clé à jouer aux premières heures de l?indépendance. La conjoncture était inquiétante. De nombreux Mauriciens ont d?ailleurs quitté le pays durant ces années-là. « A cette période le chômage faisait peur, son taux était considérable, se rappelle Paul Clarenc.
L?État a dû créer les conditions nécessaires à l?investissement. Nous avons obtenu un certificat de développement. Ce certificat était une incitation à l?investissement pour créer des emplois et des richesses, poursuit le directeur général de Moroil. Au début, il a fallu construire patiemment et payer de sa personne, sinon, aujourd?hui, il n?y aurait rien eu à partager avec les quelque 600 employés du groupe», raconte Roland Maurel.
Ces deux entreprises ont évolué avec le développement du pays. Elles peuvent, en quelque sorte, être vues comme des vitrines du parcours de développement du pays. Paul Clarenc rappelle surtout que « la création de Moroil s?inscrivait dans une politique de substitution aux importations». Des créneaux d?investissement existaient d?autant que l?impératif était de produire des denrées que Maurice importait.
Cela visait à réduire les dépenses de l?Etat mais aussi à participer à la baisse des prix pour le consommateur. «Dès le départ, des objectifs ont été identifiés, notamment assurer le rôle de l?entreprise dans une stratégie définie par l?État ou encore mettre sur le marché un produit local de qualité à un prix ne dépassant pas celui de l?huile importée. Nos objectifs ont été atteints. Nous avons réussi à fournir de manière constante une huile mauricienne, de qualité à un prix abordable », explique Paul Clarenc. «C?est en quelque sorte un devoir moral que l?on a, bien plus qu?un simple objectif commercial», ajoute-t-il. La compagnie dirigée par Paul Clarenc a très clairement suivi une politique définie par le jeune Etat et en ce sens, elle a contribué, à son échelle, au développement du pays.
Mauvilac est aujourd?hui un grand groupe diversifié. Pour ainsi dire, son histoire est à l?image de la diversification de l?économie de l?île. La diversification industrielle du groupe (élargissement du panel de produits, de la peinture aux produits de revêtements pour le sol en passant par la fabrication de pinceaux et rouleaux) est ensuite devenue sectorielle.
Le groupe s?est lancé dans de nouveaux créneaux dont la grande distribution (premier supermarché de Ph?nix), les loisirs (Domaine Les Pailles) et la production d?éthanol (pionnier d?un secteur porteur dans une industrie sucrière en pleine restructuration). Parlant de la grande distribution, Roland Maurel se rappelle : «Ca a été une grande aventure au départ car nous avons contribué à faire chuter les prix des denrées, ce qui a grandement avantagé le consommateur.»
Le groupe a vite étendu son rayonnement au-delà des côtes mauriciennes. Dès les années 70, Mauvilac était présent à La Réunion avant de s?implanter aux Seychelles, en Afrique du Sud ou au Kenya. Des partenariats stratégiques (avec Henkel notamment) ont permis au groupe d?asseoir sa force et de développer ses compétences. Le groupe est le leader dans son domaine à Maurice. Cette position est le fruit «de lourds investissements en termes de communication et surtout d?optimisation des services qu?il s?agisse de la distribution, de l?éventail de produits de qualité ou de la gestion des stocks.»
Des choix politiques Fructueux
Sans aucun doute, ces entreprises nées avec l?indépendance sont la vitrine du développement mauricien. Elles jouissent dans le pays d?une visibilité qui doit beaucoup à leur souci constant d?offrir aux consommateurs des produits locaux de qualité à des prix attractifs. «Notre objectif est de créer des richesses matérielles et immatérielles à l?attention de tous ceux qui nous font vivre, du consommateur aux actionnaires», relève Paul Clarenc.
Le directeur général de Moroil craint la conjoncture actuelle. «Le prix de l?huile va inévitablement augmenter. Sur le marché mondial, le prix de l?huile brute de soja que nous importons d?Argentine et du Brésil a augmenté de 145 % depuis février 2007 ! L?appréciation de la roupie ne pourra atténuer l?effet sur le consommateur d?une telle hausse.» Son objectif est toujours le même : rester compétitif sur le marché local et offrir un prix abordable.
Moroil et Mauvilac sont deux groupes mauriciens qui ont évolué, depuis l?indépendance, avec le développement du pays. D?abord de taille modeste, ces groupes emploient aujourd?hui 230 et plus de 600 personnes respectivement. Les choix politiques du jeune Etat mauricien à l?indépendance ont favorisé l?épanouissement des entreprises mauriciennes dans des domaines alors inconnus.
Il a fallu le courage d?investisseurs, de promoteurs et d?entrepreneurs qui avaient le souci d?apporter au pays de nouvelles gammes de produits pour réduire la dépendance aux importations. La politique de substitution aux importations a, dans une certaine mesure, porté ses fruits. La diversification de l?économie a permis de résorber le chômage par la création d?entreprises locales ainsi que par l?incitation à l?investissement étranger surtout dans la zone franche.
Gilles RIBOUET Fidèle HONVOU</B>
QUESTIONS À
<B>Edouard Lim Fat, professeur et entrepreneur à la retraite
«La zone franche a lancé le développement du pays»</B>
● <B>Vous êtes l?un des acteurs de la poussée entrepreneuriale de Maurice. Dans quel état était l?économie du pays juste après l?indépendance ?</B>
Avant l?indépendance, nous étions une colonie et ce statut faisait de nous un marché de consommation des produits anglais, mais la pauvreté était déjà bien visible. J?ai grandi à Montagne-Blanche avec des laboureurs et j?ai vu la misère. Et juste après l?indépendance, c?était encore plus difficile ; les efforts consentis n?avaient pas eu de grands effets sur l?économie. Le chômage battait son plein (25 % à 30 %) ; la balance des paiements était très déficitaire, une situation qui nous préoccupait tous.
● <B> Comment l?île Maurice a-t-elle pu sortir rapidement de cette crise ?</B>
Par «le miracle mauricien», ce n?est pas moi qui l?appelle ainsi, mais tous les experts internationaux s?accordent là-dessus ; je veux citer en exemple le Pr Brautigham qui a écrit un livre intitulé Le miracle mauricien. C?est pour vous dire sans aucun doute, que l?Export Processing Zone ? la zone franche ? a insufflé un développement inégalable à Maurice. J?avais été impressionné, lors d?une visite à Taïwan, par le développement de ce pays qui n?était rien d?autre que l??uvre de leur zone franche. Je me suis approprié ce concept que j?ai présenté dans une communication à une conférence internationale tenue à Maurice.
Le bonhomme Chacha (Sir Seewoosagur Ramgoolam (NdlR) m?a appelé et il m?a envoyé voir Gaëtan Duval et le ministre Guy Marchand, qui étaient acquis à la cause. Alors, à trois, nous avons sorti la zone franche en 1970. Après sa création, il fallait la vendre, c?est là que je rends hommage à Jean Ah-Chuen et José Poncini qui ont fait la promotion de cette zone franche partout dans le monde et surtout à Hong-Kong, avec ma contribution, bien entendu. Le sucre représentait 92 % de nos exportations juste après l?indépendance, mais très vite la zone franche a pris le dessus.
● <B>Quel a été l?apport des entreprises dans le développement socio-économique du pays ?</B>
La zone franche a permis à la population mauricienne de s?épanouir en bouleversant ses habitudes de consommation surtout. Les Mauriciens ont commencé à bien manger (sans quoi on n?aurait pas connu de Stephan Buckland ni d?Eric Milazar) ; ils ont eu très vite à portée de main les équipements électroménagers, tous les accessoires pour vivre presque comme ceux des pays développés.
La zone franche a donné de l?emploi à bon nombre de nos filles qui végétaient à la maison et se sentaient inutiles, elles ont pris conscience de leur importance et de leur statut d?actrices du développement. Elles s?informent régulièrement et de plus en plus se rendent compte de leur utilité au sein de leurs foyers respectifs.
J?ai été surpris en 1976, en arrivant dans mon usine à la zone franche, d?entendre une de mes employés taquiner sa voisine en lui demandant de ne pas trop se rapprocher d?elle au risque de lui transmettre le sida après avoir entendu parler de sida. Mon information sur le sida remontait seulement à la veille. Pour moi c?était extraordinaire que cette jeune fille pouvait s?informer en temps réel.
Dans les usines de la zone franche, on voyait des employés de toutes les communautés travailler en symbiose. Cela a favorisé l?interpénétration des communautés et des cultures. Cela est inestimable comme apport au développement de l?île Maurice.
● <B>Vous êtes ancien recteur de la faculté d?agriculture, consultant de l?UNIDO, et entrepreneur. Que pouvons-nous retenir de votre expérience entrepreneuriale?</B>
Ma première compagnie est née en 1970 avec la création de la zone franche. Suzy Toys a été créée en partenariat avec un investisseur allemand. Nous produisions des jouets pour l?exportation et ma femme en était la directrice. En 1973, nous avons eu l?oscar de l?export à Maurice. Mais nous avons été contraints à la fermeture en 1978 avec la crise pétrolière. Nous ne pouvions plus couvrir les coûts du fret aérien qui ont triplé du jour au lendemain. Vu le caractère encombrant et saisonnier de nos produits, nous avons dû fermer boutique.
L?entreprise a été rachetée par une de mes employées qui s?est associée à un investisseur allemand ; ce qui prouve une fois encore que c?est «l?industrie qui a changé la personnalité de la femme mauricienne». Par la suite nous avons créé trois autres entreprises de confection de blouses, de chemises et de maillots de bain. Nous avions alors réglé le problème d?encombrement de nos produits et, dans une moindre mesure, celui de la saisonnalité. Ces entreprises ont fonctionné normalement jusqu?à ce que nous ayons décidé de nous reposer.
● <B>Que pensez-vous de l?île Maurice après 40 ans d?indépendance ?</B>
Il y a une dizaine d?années, Maurice est devenue la victime de son succès, le problème de la main-d??uvre s?est posé avec acuité et les salaires ont vite progressé. La Chine est devenue plus compétitive avec une main-d??uvre bon marché, si bien que les industries mauriciennes sont obligées d?importer aujourd?hui la main-d??uvre de la Chine et d?ailleurs.
Mais les miracles ont continué ; nous sommes passés à d?autres miracles ? l?industrie hôtelière, le port franc, le seafood hub, les technologies de l?information, et l?industrie de l?offshore, etc. L?industrie sucrière mauricienne a maigri, mais elle demeurera. Il y a aujourd?hui des initiatives de développement des petites entreprises ; en raison de la petite taille du marché mauricien, ces petites entreprises doivent avoir accès au marché extérieur pour être plus compétitives.
<I>Propos recueillis par</I> <B>Fidèle HONVOU</B>
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